Sacré nom de nom !

Je m’appelle Gérard Grougnard. Avec deux D. Un D à la fin de Gérard.  Et un autre à la fin de Grougnard.

Mon père s’appelait Marcel, Marcel Grougnard.
Il était garçon boucher.
Il était très propre, impeccable même. Il se douchait deux fois par jour. Le matin avant de partir au travail. Et le soir, avant de diner.
Mais il sentait le sang. Ses cheveux, son cou, ses mains sentaient le sang. C’était écœurant.
Je l’aimais bien, mon papa. Mais il sentait le sang. C’était écœurant.
J’ai grandi dans cette odeur. Je l’emmenais avec moi à l’école.
Et puis, quand j’ai eu douze ans, Papa a acheté une boucherie.
La boucherie Grougnard.
Il était fier, papa.
Pendant les vacances, il me prenait comme apprenti.
Et je sentais le sang moi aussi. Comme Papa.
C’était écœurant.

Alors, j’ai pas voulu faire boucher, comme Papa.
Et j’ai cherché ce que je pouvais faire.

Aventurier…
Ça m’aurait plu, aventurier.
Mais est-ce qu’on peut être aventurier quand on s’appelle Gérard Grougnard ?
« Gérard Grougnard boucle son troisième tour du monde sans escale ! »
Vous voyez ça, vous ?
Ici Jérôme De Patie qui vous parle de l’aérodrome du Bourget. La nuit tombe. La foule est dense et se presse autour de la tribune du même nom. Une sourde angoisse plane sur ceux qui ont bravé les intempéries et la grève de la RATP pour se rendre dans cette lointaine banlieue septentrionale pour assister au triomphe de ce héros des temps moderne, celui que nous attendons, celui qui, tout à l’heure, dans dix minutes, dans une heure peut-être, va, nous l’espérons tous, boucler son troisième tour du monde sans escale en kitesurf solaire à pédale unique. Mais, que se passe-t-il là-bas ? Voici que l’on s’agite sur ma droite. Une lumière est apparue au bout de la piste. Elle se précise…Serait-ce…Madame, laissez-moi faire mon métier, s’il vous plait…Oui, c’est lui, ce ne peut qu’être lui. Il se pose. Il trébuche, il tombe, la fatigue sans doute, il se relève, embrasse fougueusement une grande brune en manteau de fourrure, elle est nue sous son manteau… Il a gagné son pari, le plus fou des paris, le plus insensé des challenges, c’est Gérard Grougnard… ”
Non, ça ne colle pas, ça ne peut pas coller !
Alexandre Desgrandschamps, Hervé Quatrenoms, Paul Delcampe, oui…Mais pas Gérard Grougnard.

Alors quoi ?

Professeur de médecine, neurochirurgien ?
« AFP-Une première mondiale. La première greffe totale de cerveau a été réalisée avec succès à l’Hôpital Joseph Staline de Pyongyang. Pratiquée il y a deux semaines sur le chef suprême du pays, l’opération était demeurée secrète jusqu’à stabilisation complète de l’état du patient. Cet après-midi, à 16 heures 30, un communiqué du palais présidentiel annonçait que l’Astre Coréen, le Soleil du Peuple, et l’Inspirateur Universel des Arts, des Armes et des Lois s’était réveillé en réclamant qu’on lui projette en différé le dernier concours de l’Eurovision. La première inquiétude passée, la Lumière du Monde Civilisé s’est fait servir un Special Big Mac avec une Super Frites, ce qui a rassuré tout le monde.
L’opération a été réalisée par le Chef du service neurologique du Beverly Hills Hospital de Los Angeles, le professeur Grougnard et son équipe. Gérard Grougnard, également célèbre pour ses succès féminins… »
Non ! Désolé ! Pas crédible !
Christian Andersen, David Goldenberg, Sir Alvin Gotham-Hearst, d’accord, mais Gérard Grougnard, non! Je regrette. On n’y croit pas un seul instant!

Bon, pas aventurier, pas chirurgien, alors quoi ?

Ecrivain ? Oui, c’est chouette, ça, écrivain !
« Cher Jacques Chancel, vous me demandez si ce prix Goncourt va changer quelque chose à ma façon de voir la vie et surtout à ma façon de la raconter. Eh bien, comme je le disais avant-hier à Bernard Pivot, vous savez, après deux Interallié, un Femina, et un Renaudot, j’ai pris l’habitude des récompenses. Et puis mes lecteurs m’aiment comme je suis, comme j’ai toujours été : simple, modeste, amical, convivial, sensible, humain, profondément humain, drôle, immuable, modeste…Je vais donc m’efforcer de rester le même.
La seule chose que je vais changer, c’est ma Rolls, qui décidemment commence à dater un peu. Mon prochain livre ? Il est sous presse : « La vie, manuel de l’utilisateur » Pas mal comme titre, non ?
« La vie, manuel de l’utilisateur » par Gérard Grougnard ! Ça a de la gueule, non ? »
Non ! Ça n’a pas de gueule ! Ça ne ressemble à rien !
«La vie, manuel de l’utilisateur» par Jean-Antoine Cabestan, ou «La vie, manuel de l’utilisateur» par Aloïs Boukrah-Tessandier, ça, ça fonctionne ! Mais «La vie, manuel de l’utilisateur» par Gérard Grougnard, non !

OK, OK ! Ça fonctionne pas ! Mais alors, quoi ? Qu’est-ce qui me reste ?

Patron du CAC 40 ! Voilà ! C’est ça ! Patron du CAC 40 ! En plus, ça gagne gros, un patron du CAC 40 !
« Messieurs et chers amis du Conseil d’Administration, après douze années de présidence du Groupe Forester-Themis, ce n’est pas sans émotion que je dois vous présenter ce soir ma démission du poste de Président-Directeur-Général. Ce fût pour moi un honneur et un plaisir de diriger les quatorze sociétés qui composent notre groupe et les 158.000 employés qui l’animent. Mais la limite d’âge que j’ai moi-même fait inscrire dans nos statuts est aujourd’hui atteinte et il est temps que je passe le flambeau. Et pour le reprendre, ce flambeau, permettez-moi de présenter à vos suffrages celui que j’estime le plus à même de conduire notre Groupe vers des sommets toujours plus haut, celui qui réunit audace, expérience, et sagesse, celui qui sera notre prochain P.D.G…. Arnaud de Grandpuits ».

(Ah, ben oui ! Je n’allais pas nommer Gérard Grougnard, quand même ! Arnaud de Grandpuits, c’est quand même plus flamboyant, non ? )

Champion de tennis ?
« Gérard Grougnard bat Tommy Stanford en finale de Roland Garros !»
Personne ne croirait à un titre pareil !

Acteur ?
« Gérard Grougnard, remporte le César du meilleur acteur pour son rôle dans Les Aventuriers de Palavas les Flots ! »
Tout le monde rigole !

Grand reporter ?
« En direct de Kneipodivitz assiégée, notre correspondant de guerre Gérard Grougnard nous appelle… »
C’est un canular, non ?

Gangster ?
« Pour la troisième fois en moins d’un mois, le nouvel ennemi public n°1 a signé son dernier forfait en laissant dans la salle des coffres de la BEPC son fameux post-it rose sur lequel était écrit comme à chaque fois : Gérard Grougnard vous salue bien ! »
Et puis quoi encore ?

Non, tout ça, ce n’était pas possible. C’était ridicule.

Alors, j’ai fait artisan plombier.
Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre avec un nom pareil !
Et puis, « Gérard Grougnard, plomberie générale, lavabos, robinets, joints et raccords en tous genres » quand c’est écrit en lettre gothiques noires sur les côtés de mon Kangoo blanc, ça fait sérieux, professionnel.

J’ai un concurrent dans le quartier. Il s’appelle Pierre-Yves de Chassy-Poulet. Comme plombier, il n’a pas un client. Il aurait dû faire ambassadeur.

 

5 réflexions au sujet de « Sacré nom de nom ! »

  1. La gueule, le nom et le style d’élocution (l’accent quoi!) de l’emploi…

    Le texte de Philippe, comme d’habitude, est agréable et amusant à lire.
    Donc: Mission accomplie! Bravo!

    L’argumentation, par contre, est plutôt faible!

    Elle repose sur l’idée que l’auteur est un expert. Une phrase, la même, lui suffit à disqualifier le candidat avant même l’interview ou l’emploi à l’essai.

    ‘You’re Fired!’ (à cause du nom! surtout s’il n’est pas très catholique!)

    Et après on s’demande pourquoi y a des terroristes! Pas besoin d’aller chercher Daesch!

    Pourtant ‘Grognard’ comme correspondant de guerre, ça confère un poids historique à la fonction et pour le siège du CAC 40 au Palais Grognard ou Grougnard, c’est pas si mal!

    Mais le problème que soulève Philippe est intéressant et mérite plus ample réflexion!

    Tzvetan Torodov, un pote à moi, dans son magnifique petit ouvrage sur ‘La conquête de l’Amérique’ ou ‘La question de l’autre’ (Paris, Seuil, 1982) écrit autour de la façon dont Christophe Colomb signait son nom que, depuis fort longtemps, les gens croient que les noms reflètent la carrière et même le destin de celui qui le porte.

    Aussi pour le reste de son ouvrage, Todorov baptise Christophe: ‘Colon.’ Ce qui lui permet de se répandre en longues et profondes digressions sur le colonialisme en général et celui des Conquistadores en particulier.

    Et là aussi, on comprend pourquoi y a des terroristes!

    Il en est, je crois, du nom comme de la gueule ou de l’accent.
    En soi, pas de problèmes!

    C’est comme l’univers – avant qu’on le nomme -, il est parfait! mais dés que l’Homme (qui, par sa côte, inclut la femme qui reste à son coté) arrive avec ses mots et ses histoires (‘narratives’ ou idéologies), tout se complique!

    En soi rien n’est problématique, c’est dans les univers communicationnels parallèles qu’amènent les Hommes (qui les construisent et les perpétuent) que tout se détériore.

    Un seul mot, toujours de trop, fait que tout est foutu!

    Au sein des regroupements se créent des habitudes (quelques bonnes et beaucoup de mauvaises)…

    Plus c’est familier plus ça rassure et ça convient…

    Le monde communicationnel de chacun, sans cesse conforté par nos semblables au sein de notre communauté d’interprétation et d’appartenance, finit par se nommer: ‘monde réel.’

    Le nom des choses leur correspond ‘naturellement.’

    Le nom des gens correspond à ce qu’ils font.

    La façon dont les gens parlent (vocabulaire, grammaire et prononciation) correspond à ce que les autres attendent d’eux. (toujours au sein de notre communauté d’identification).

    Survient ‘l’Étrange!’ (Comme on dit au Québec) qui peut être le fou issu de chez nous ou l’étranger qui débarque d’ailleurs… et c’est alors que plus rien ne semble à sa place!

    Mon prénom est René-Jean… ce n’est pas habituel, et donc 9 personnes sur 10, immédiatement après le 1er contact et parfois pour longtemps, m’appellent Jean-René! J’ai un ami du prénom de Claude-Jean qui me fait le même coup… (on se parle donc en verlan)

    Si vous débarquez sur un autre continent (en attendant une autre planète) les natifs vous recasent selon l’alignement habituel de leurs boites aux lettres…

    Quand je débarque au Canada ou aux États-Unis (il faut renverser les rôles parfois!), sachant que je suis français par mon accent… mon nom, dans leur bouche et la tête qui est au dessus un peu en arrière, se transforme en Renault. Compagnie française célèbre pour ne pas avoir réussi à stationner une seule voiture en Amérique du Nord!

    Certains prononcent Ravou, alors je me cherche, mais d’autres Revolt… j’adore!

    Mon prénom chez les Anglo-Saxons se féminise et comme j’ai gardé l’habitude française de secouer la main chaque fois que je rencontre les gens… des doutes s’établissent rapidement sur mon sexe et même mon genre…

    Quand je suis arrivée en 1967 à l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick, le recteur en m’accueillant m’a dit, “J’espère que vous ne venez pas faire votre Ravault!”

    Interloqué, je lui demande ce qu’il veut dire. Il me répond, “En Acadie, (Nom que portaient les Provinces Maritimes Canadiennes avant que les Loyalistes de sa Majesté les envahissent) ‘faire son Ravault’ veut dire ‘foutre la merde’!”

    Le hasard – que fut pour moi Le Général qui m’a envoyé là bas (c’est à dire ici puisque je suis encore là bas) – a bien fait les choses!

    Sans cette ‘mission’ outre Atlantique chez un peuple que nos glorieux ancêtres ont lâchement abandonné (aux mercenaires allemands – Brunschwick – de Sa Majesté du Brexit) , je n’aurais jamais connu ma raison d’être!

  2. Un texte savoureux, qui me rappelle certaines personnes dont j’ai croisé le chemin, dont beaucoup de mes élèves…
    Ce pauvre Adam, avec qui j’étais en 6e, n’a vraiment pas eu de chance dans la vie. Sa mère, juive, avait insisté pour que son premier garçon ait le nom du premier homme. Logique. Mais à proscrire avec un nom de famille comme Labrosse. L’appel se faisant traditionnellement à l’école avec le nom de famille en premier, je vous laisse imaginer ce que ce pauvre garçon a enduré pendant toute sa scolarité secondaire, c’est à dire environ 9114 fois!

    Cela rappelle aussi un livre sorti l’an dernier “Le liseur du 6h27”, fort divertissant, dont le personnage se nommait Guylain Vignol.

    Oui, des noms, il en est beaucoup qui ainsi nous amusent, convenant plus ou moins bien à la fonction et à la nature de leur porteur.
    Parfois, pourtant, le nom colle si bien au personnage que cela frise le génie, l’inimaginable! Tels mes banquiers successifs, dénommés (cela ne s’invente pas! ) Mr Lessous et Mr Billet, ou cet urologue de Toulouse dénommé (si, si! ) Dr Robinet.

    Et tant d’autres…

  3. C’est vrais ! Ce Ducon m’a accompagné depuis ma jeunesse. Avec mes copains nous chantions gestes à l’appuis pour” s’époussette les mains” , à la manière d’Y.Montant. Ce texte sur G.Grougnard est vraiment bon et tellement vrais. Moi même…..

  4. Le réalisme dépasse parfois la fiction, à croire que notre ami Philippe a exercé effectivement chacun des jobs évoqués ci-dessus. Quand même, je ne ferai pas appel à lui pour déboucher mes ch… bouchées.

  5. Un nom est un nom, c’est sûr! Il faut le porter avec raison comme son faciès, et même avec fierté, comme le Monsieur Ducon de Prévert qui découvre dans un Bottin qu’il est le seul à porter son nom admirable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *