Bonjour, Philippines ! (texte intégral)

 Avertissement : ceci est le texte intégral de Bonjour, Philippines ! dont les 13 chapitres ont été publiés sous forme de feuilleton au cours des mois passés. J’ai pensé que ça vous ferait plaisir de le relire en une seule fois ! Sympa, non ?

 

BONJOUR, PHILIPPINES !

ptérodactyle

CHAPITRE 1 – UN PTERODACTYLE SUR FOND D’AZUR

La scène se passe au Bureau Central d’Etudes pour les Équipements d’Outre-Mer, 15 Square Max Hymans à Paris. Philippe est seul dans la salle de réunion du quatrième étage, département des études économiques. Sur le grand planisphère offert par UTA qui est affiché au mur, ça ressemble à un gigantesque ptérodactyle volant lourdement sur fond d’azur. C’est Mindanao.

***

Mindanao. J’ai mis du temps à trouver cette ile sur la carte, car au moment où j’ai appris qu’on voulait m’envoyer aux Philippines pour cinq ou six mois, je ne savais même pas dans quel océan se trouvait cet archipel. Maintenant, je sais : c’est loin. Cette multitude d’îles avec leurs formes étranges et entremêlées ne m’inspire pas une grande confiance. De plus, les circonstances ne sont pas très favorables : Cécile vient d’avoir six ans et Thomas six mois et il n’est pas question de les emmener dans un pays si éloigné et si différent de tout ce que nous connaissons. Cela signifie donc une longue séparation. Vaguement inquiet, je me dis cependant que, revenant d’une mission presque paradisiaque au Liban, il serait malvenu, si je veux progresser un peu dans cette société, de refuser celle-là. Je me dis aussi qu’il est peut-être temps de vivre des expériences un peu plus aventureuses qu’étudier l’intérêt économique du boulevard périphérique de Beyrouth. Je vais donc accepter la mission. Et c’est pourquoi en ce début décembre, je suis devant cette grande carte du monde en train d’évaluer la distance entre Paris et ce gros oiseau de mauvais augure.

L’image du ptérodactyle disparaît en fondu enchainé sur celle d’un Boeing volant au-dessus de l’océan.

Quelques jours plus tard, je me retrouve dans le 707 qui doit effectuer le parcours Bruxelles-Karachi-Bangkok. En effet, pour me remplir d’aise encore davantage, le B.C.E.O.M. a décidé que le voyage se ferait en avion charter.

J’ai un compagnon de voyage. J’ai oublié son nom, mais je me souviens parfaitement que c’était un imbécile. Il n’est pas encore sexagénaire, de taille moyenne, les cheveux gris clairsemés et l’air perpétuellement grognon. Il porte un de ces gilets de toile beige clair, dépourvus de manches mais munis de plusieurs mousquetons et d’innombrables poches de formes et de tailles diverses qui permettent d’accrocher ou de ranger tout un tas d’objets indispensables lors d’un voyage de près de vingt-quatre heures en avion : pellicules photographiques, objectifs de rechange, carte d’état-major, boussole, couteau multi-usages, crayons, bloc-notes, stylos de plusieurs couleurs, poncho en matière plastique, hamac de campagne… Il sera l’ingénieur routier de la mission. Appelons-le André Ratinet. C’est un nom qu’il aurait pu porter.

Donc, Ratinet était un imbécile, et je pense que, sauf accident, il doit l’être encore. Il n’était pas du genre imbécile heureux mais plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. En fait, Ratinet n’avait jamais envie d’être là où il était et considérait qu’il était profondément injuste qu’il y soit. Mais le pire, c’est qu’en plus de bénéficier de cette personnalité à tendance légèrement paranoïaque et lourdement dépourvue d’humour, Ratinet avait réellement la poisse. Cet individu attirait la foudre. Fatalement, il se vit attribuer le siège cassé dans l’avion, sa valise se perdit à l’escale et c’est sur lui que l’hôtesse renversa le café. Il considéra chacun de ces événements comme une démonstration supplémentaire de l’injustice dont le monde faisait preuve à son encontre et comme une justification de plus pour continuer à faire la gueule. Et encore, il était loin d’avoir tout vu.

Quand on rencontre quelqu’un comme ça, au début, on n’y croit pas. Puis la réalité de sa malédiction s’impose et on finit par la lui reprocher, ce qui le rend encore plus bougon.

Apres un grand nombre d’heures de vol inconfortables, nous arrivons à Bangkok où nous dormons dans un méchant hôtel proche de l’aéroport. Je partage une chambre avec Ratinet mais rien de fâcheux ne se produit. Nous quittons la ville le lendemain en début d’après-midi dans un avion de Philippine Airlines. Nous ne verrons pas Bangkok cette fois-ci.

L’atmosphère qui règne dans ce bel avion tout neuf de la compagnie philippine nous change de l’ambiance charter du début de notre voyage. Les hôtesses sont jolies et portent un très élégant tailleur uniforme qu’elles troquent pour une superbe robe imprimée pendant le vol. Nourriture et boissons sont servies avec amabilité et en abondance, même dans notre classe touriste. Nous avons quand même été un peu surpris par les annonces faites tout à l’heure en salle d’embarquement puis dans l’avion qui roulait au sol pour nous demander de bien vouloir remettre nos armes au personnel de bord. Notre surprise s’agrémente d’une certaine inquiétude lorsque, une fois l’avion en l’air, l’annonce habituelle permettant de détacher les ceintures de sécurité est suivie par cette ultime recommandation: « que les passagers qui ont conservé leur arme veuillent bien la décharger. »

L’avion se pose à Manille un peu après 5 heures du soir. Le temps que nous descendions de l’appareil et que nous passions les formalités de police et de douane, la nuit noire est tombée. Il est à peine plus de 6 heures, et il fait chaud et humide. L’aérogare est ouverte à tous les vents, de gros ventilateurs tournent aux plafonds, mais il fait très chaud et très humide. Je constate que ce cliché qui consiste à décrire le monde asiatique comme grouillant de petits hommes jaunes est en fait plein de vérité. Le monde asiatique qui me saute à la figure est effectivement grouillant de petits hommes, ici plus bronzés que jaunes, qui portent pantalon noir et chemise blanche à manches longues.

Gros plan sur une paire de Ray-ban, puis travelling arrière pour finir sur le personnage en plan américain.

Gérard Peltier, lui, porte une chemise en madras sombre à manches courtes, un pantalon de toile beige, de grosses chaussures de ville noires et des lunettes de soleil de pilote américain. Il porte aussi une pancarte au nom de notre société. C’est notre chef de mission. Il est arrivé il y a un peu plus d’une semaine et, comme il se doit, il est venu nous accueillir à l’aéroport. Peltier est plutôt petit et râblé. Il a les cheveux noirs et bouclés et, depuis un an ou deux, il porte la quarantaine allègrement. Allègrement est bien le mot qui convient, car, pendant les six mois qu’elle durera, Gérard portera cette mission allègrement. Ce soir, il est ravi d’avoir décroché cette affectation, ravi des possibilités offertes par le pays, ravi de rencontrer deux des bonshommes qu’il devra diriger. Gérard est gai, au sens que ce mot avait encore sans ambiguïté en 1971, et il le sera tout le temps, de manière spontanée ou forcée selon les circonstances, mais tout le temps. Son optimisme résolu nous sera parfois très utile, mais ce soir, sa gaité me porte sur les nerfs : je suis déboussolé par le décalage horaire et culturel, pas du tout enthousiaste sur la mission et, pour tout dire, de mauvaise humeur. Je laisse donc passer le déluge verbal enjoué de Peltier en faisant la gueule avec Ratinet et je me laisse conduire vers la voiture avec chauffeur qui nous attend.

Extérieur nuit. Un large boulevard de bord de mer. Sur la gauche, on peut voir les lumières des bateaux en attente dans la baie de Manille. Les enseignes lumineuses multicolores des grands hôtels et les lampes tempêtes des petits commerces ambulants se succèdent en reflet sur la carrosserie de la Chevrolet Impala.

La grosse voiture noire emprunte le Roxas boulevard vers Manille sur quelques kilomètres, puis elle prend la contre-allée qui doit mener à l’hôtel que Peltier nous a choisi. J’ai un moment d’espoir quand nous ralentissons à l’approche du Hyatt Regency Hotel, mais la voiture continue sur quelques centaines de mètres et s’arrête sous la marquise du Blue Lagoon Hotel. C’est un hôtel assez grand mais pas ce qu’on peut appeler un grand hôtel. Le hall est bleu : carrelages bleu roi au sol, carrelages bleu ciel aux murs, peinture bleu marine au plafond, éclairage aux néons bleu électrique sous lequel tout le monde a mauvaise mine. Deux vigiles armés, à l’uniforme forcément bleu, surveillent la foule qui va et vient sans arrêt entre l’entrée, le comptoir d’enregistrement et les ascenseurs. Peltier a bien fait les choses, car nos chambres sont déjà attribuées, les tarifs négociés et les papiers remplis. Il nous donne rendez-vous dans le lobby dans deux heures pour aller diner.

Ma chambre donne sur l’arrière. Toutes lumières allumées, elle demeure sombre et lugubre, avec ses gros meubles en bois tropical. Un climatiseur traverse la cloison sous la fenêtre et souffle bruyamment un air glacé et humide avec des périodes d’étranges grincements et borborygmes. J’allume la télévision. Après quelques hésitations psychédéliques, l’image se précise autour d’un western philippin en noir et blanc dont le scénario et la mise en scène sont directement inspirés des films muets de Tom Mix. Le tiroir de la table de nuit contient une Bible, et celui du bureau une corde à nœuds à laquelle est attachée une étiquette: « A n’utiliser qu’en cas d’incendie« . Je suis content que ma chambre ne soit qu’au troisième étage.

Après avoir pris une douche et déballé mes affaires, je suis encore en avance pour rencontrer Peltier au lobby, mais je ne me vois pas passer une heure encore à attendre dans cette chambre sinistre devant le nouveau western Pilipino qui vient de commencer. Je descends donc au rez-de-chaussée dans l’espoir de trouver un endroit confortable. Devant la foule bruyante qui se presse dans le bar, je renonce à mon demi pression et, après avoir tourné trois fois dans la minuscule boutique pour touristes de l’hôtel, je choisis de m’asseoir sur une banquette le long d’un mur de faïence bleue. L’homme qui est assis à côté de moi, bien que visiblement philippin, ne porte pas l’uniforme déjà décrit mais un pantalon et une chemise en jean et, chose exceptionnelle, un chapeau de paille. Il doit avoir une soixantaine d’années. Je ne sais plus comment il a engagé la conversation, mais c’est fait, et je me retrouve à répondre à ses questions : d’où je viens, pour quoi faire, pour combien de temps…Il ne tarde pas à me parler de sa fille, trente-cinq ans, parlant anglais et espagnol, sachant taper à la machine, belle…Puisque nous aurons besoin de secrétaires, je pourrais la rencontrer dès ce soir, ici même. Comme il insiste beaucoup, je finis par lui dire que l’administration pour laquelle nous allons travailler nous a déjà pourvus en dactylos. Il insiste encore en ajoutant que sa fille sait tout faire, vraiment tout faire…Les arrivées simultanées de mes deux collègues me sortent de cette situation. Dans la voiture qui nous emmène diner, Peltier me félicite d’avoir déjà rencontré le principal souteneur admis à exercer dans l’hôtel.

Bien que le serveur se soit trompé dans la prise de la commande de Ratinet, nous passons un agréable diner sur la terrasse du Hilton au bord de la piscine. Je commence à récupérer et à trouver Gérard Peltier sympathique, mais je refuse de l’accompagner en boîte. Il n’a pas jugé utile de demander à Ratinet. Il nous donne quartier libre pour demain en nous indiquant quelques lieux à visiter : le parc Luneta, le vieux fort espagnol Santiago….une voiture viendra nous chercher après demain matin à 7 heures 30 pour nous emmener découvrir nos bureaux.

Retour au Blue Lagoon. Toujours la foule au teint bleu-blafard. Réception, clé, ascenseur, chambre. Dormir.

Dormir. Qui sait, rêver peut-être…

Fondu au noir sur le climatiseur Airwell qui tressaute et grince.

CHAPITRE 2 – DES MEFAITS DE L’AIR CONDITIONNE

Après un long voyage en compagnie d’André Ratinet, ingénieur et malchanceux, Philippe est arrivé à Manille de mauvaise humeur, agacé par l’enthousiasme permanent de son chef de mission et abasourdi par l’étrangeté du monde qui lui a sauté à la figure dès l’aéroport. Nous le retrouvons en milieu de matinée dans sa chambre du Blue Lagoon.

***

Malgré une fin de soirée plutôt agréable, la nuit n’a pas été bonne. Les six heures de décalage horaire, d’Ouest en Est de surcroit, y sont bien sûr pour quelque chose, mais il n’y a pas que ça : j’ai passé une bonne partie de ma nuit à me lever pour arrêter le climatiseur et obtenir le silence, et me relever pour le redémarrer dans la chaleur étouffante. Le vrai sommeil n’est venu qu’avec le lever du jour, et je me suis endormi, bercé par les borborygmes de l’appareil devenus familiers.

Réveillé vers dix heures, je ressens une sorte de sourde angoisse devant cette journée vide qui s’annonce. Il est trop tard pour le petit déjeuner, trop tôt pour le déjeuner. Je ne connais rien de Manille, de sa géographie, de ses quartiers, de ses moyens de transport, de sa population. Partir à pied le long de la baie ne me paraît pas envisageable ni même seulement prudent et, mis à part le Blue Lagoon, je n’ai qu’un autre point de repère dans cette ville immense et c’est le Manila Hilton où nous avons diné hier soir.

Un taxi m’y amène en quelques minutes. Le chauffeur m’a accueilli avec le cordial « Hi, Joe !  » par lequel le Philippin courant salue tout homme blanc qui, pour lui, est forcément américain et se nomme forcément Joe. Le taxi est petit, sale et délabré. On peut voir  le macadam défiler sous la voiture grâce aux trous percés par la corrosion dans le plancher. Il klaxonne absolument sans arrêt grâce à un petit dispositif très ingénieux : la commande de l’avertisseur a été remplacée par une tige métallique fixée au tableau de bord par un ressort, de telle sorte que les chaos de la route la font continuellement trembloter, ce qui déclenche l’avertisseur au rythme des tremblotements. La conduite, la chaleur et le Klaxon sont également éprouvants, et j’arrive au Hilton déjà épuisé.

Ratinet est là, derrière la crèche !

C’est la fin du mois de décembre et à cette époque, Manille, capitale d’un pays autrefois colonie espagnole et toujours catholique, est décorée d’une multitude de crèches de Noël, dans les rues, les magasins, les jardins et les hôtels. Celle du Hilton a été installée en plein milieu du grand hall de l’hôtel. Elle réalise un très joli compromis entre Bethléem et un village de pêcheurs de la baie.

Donc, Ratinet est là, derrière la crèche, au fond du salon, effondré dans un fauteuil. Je n’ai pas envie de passer le reste de la journée avec ce Jonas et j’ébauche une manœuvre d’évitement, mais il m’aperçoit et bondit littéralement vers moi. Très agité, il vient visiblement de vivre une de ces aventures dont il est coutumier et dont il ne sort généralement pas indemne. Il raconte, je reconstitue et j’imagine : Il s’est levé tôt et s’est rendu dans le quartier de Luneta afin de prendre des photographies des nombreuses crèches et décorations de Noël.

Au début, tout se passe bien. C’est le matin, il fait beau et l’air est presque frais. Ratinet est ébloui par les vives couleurs des crèches, enchanté par les somptueuses fleurs des plates-bandes, ravi par les visages souriants des enfants en uniforme d’écolier qui visitent le parc Rizal : tout cela fera d’excellentes photos. Il se sent léger, il est en paix avec Manille.

Alors qu’il marche le long de l’une de ces avenues bien entretenues et peu fréquentées qui traversent le parc, une grosse voiture glisse à sa hauteur et s’arrête. C’est une américaine, récente, couleur vert d’eau, comme souvent les voitures officielles. Comme souvent aussi, toutes ses vitres sont des miroirs à l’exception d’une étroite et sombre bande horizontale à mi-hauteur du pare-brise, de sorte que, de l’extérieur, il est impossible de savoir si la voiture transporte des passagers ou même si elle a un conducteur. La portière arrière s’ouvre et un homme en descend. Il porte bien entendu le barong tagalog, chemise blanche plus ou moins ouvragée et amidonnée qui se porte flottante par-dessus le pantalon, toujours noir. L’homme exhibe avec dextérité un badge doré dans un porte-carte noir qu’il fait claquer en le refermant. Il se présente comme de la police spéciale et demande dans un très bon anglais à voir les papiers de l’étranger ainsi que son autorisation pour prendre des photos sur la voie publique. Ratinet se sent déjà des papillons dans l’estomac. Il tente confusément de s’expliquer dans un dialecte qui n’a d’anglais qu’un mot sur deux, fouille trois fois chacune des dix poches de son gilet d’explorateur et transpire abondamment. Le policier reste froid et poli et le prie de monter dans le véhicule où la température est civilisée. Ratinet pénètre dans la voiture, déjà occupée à l’arrière par un passager et à l’avant par un chauffeur. Ces deux-là, qui portent la même tenue que le premier, ne diront pas un mot pendant toute la scène qui va suivre. Notre héros se retrouve donc sur le siège arrière entre le flic bavard qui vient de monter à bord et le flic muet. La voiture démarre doucement, et l’angoisse de Ratinet monte d’un cran. Tandis qu’il continue à explorer ses poches en se contorsionnant sur la banquette et que sa transpiration se transforme immédiatement en sueurs froides dans le souffle glacé de l’air conditionné, le policier lui explique que le Président Marcos vient de créer une police urbaine spéciale, la Metrocom, chargée de lutter contre l’insécurité grandissante dans la ville de Manille. Entre temps, Ratinet a retrouvé son portefeuille qu’il remet au policier en lui avouant en vrac qu’il est français, ce qui ne produit pas l’effet escompté, qu’il vient travailler pour améliorer les routes du pays, qu’il est photographe amateur et voulait profiter du spectacle du jardin à Noël, qu’il ne savait pas que…La voiture continue de rouler tout doucement dans les avenues désertes du parc. Le flic numéro 1 a ouvert et examiné le portefeuille confié, l’a passé au flic numéro 2 qui l’a examiné à son tour puis l’a rendu au flic numéro 1 qui a expliqué qu’au bout du parc il y a le fort Santiago, dont une partie est une zone militaire qu’il est interdit de photographier, mais que ça ira pour cette fois…En lui rendant son portefeuille, il regrette le désagrément qu’a pu lui causer ce contrôle de routine et en profite pour donner quelques conseils de prudence au nouvel arrivant. En effet, de façon tout a fait regrettable et malgré les efforts de Metrocom, la ville est encore dangereuse pour le non initié, avec ses pickpockets, ses faux chauffeurs de taxi, ses prostituées, ses casinos clandestins, ses bandits et ses escrocs en tout genre. Il propose maintenant de le déposer là où cela conviendra à Ratinet, qui nomme le Hilton, seul endroit qui vienne à son esprit en ce moment perturbé. Ratinet est maintenant rassuré et, dans le confort de la belle américaine, il parle de Noël avec l’aimable policier. On se quitte les meilleurs amis du monde devant l’entrée de service du grand hôtel. Le visage souriant du policier disparaît derrière la vitre qui remonte doucement et Ratinet peut s’observer dans le miroir, à peine déformé par le léger bombement de la fenêtre et par l’émotion de l’aventure. La voiture officielle s’éloigne, Ratinet contourne le bloc pour pénétrer dans l’hôtel. Il prend quelques photos de la crèche du hall, puis s’assied afin de remettre un peu d’ordre dans ses poches, désorganisées par les fouilles fiévreuses de tout à l’heure.

Et c’est alors qu’il constate que, s’il a toujours son passeport, sa carte de réduction de la SNCF, sa carte bancaire du Crédit Agricole et la photo de sa maison de Montalivet-les-Bains, tout l’argent que contenait son portefeuille, en fait tout l’argent qu’il avait apporté de France, tout cet argent a disparu. Il fouille à nouveau toutes ses poches, espérant vaguement avoir rangé les billets dans l’une d’entre elles pendant l’agitation de la scène de la voiture. Mais non, rien. A part quelques pièces de monnaie américaines et françaises, il n’a plus un sou. C’est à cet instant douloureux que je le retrouve.

La seule chose à faire, c’est du moins ce que je lui conseille, est de demander à la réception où se trouve le poste de police. Mais la réception nous conseille d’aller voir d’abord le détective de l’hôtel, à qui j’explique ce qui vient de se passer.

C’est un homme très gros et très soigné. Il porte un costume noir et un nœud papillon bordeaux sur une chemise blanche. Son bureau, à toute proximité des cuisines, est minuscule, sans fenêtre et décoré de petits papiers annotés et collés au ruban adhésif sur tout ce qui permet d’y coller quelque chose. Bien entendu, il y règne une température quasi australe. Il s’exprime avec une recherche qui va jusqu’à l’affectation. Très aimablement, mais avec une pointe de lassitude, il nous confirme que le Président Marcos a effectivement créé une nouvelle police, la Philippine Constabulary Metropolitan Command, dénommée Metrocom, que cette force dispose de voitures neuves et puissantes, qu’elles sont de couleur blanche rayée horizontalement de deux bandes bleues, qu’elles portent peint sur chaque flanc un gros écusson au nom de Metrocom-Manila et que les policiers à bord sont en uniforme bleu marine de type militaire. Il est donc conduit à conclure que Mr Wateeney a été victime de l’une de ces escroqueries contre lesquelles le présumé faux policier le mettait justement en garde. Il se réjouit, même si la victime n’est pas cliente de l’hôtel Hilton, que les choses se soient si bien terminées, il veut dire, sans effusion de sang ou autre violence regrettable. Puisqu’aucun papier d’identité n’a été dérobé, il n’engage pas ses visiteurs à se rendre au poste de police pour y effectuer une déclaration ou y déposer une plainte, tout ceci ne pouvant résulter qu’en une perte considérable de temps. Il est prêt néanmoins à leur en indiquer le chemin. Cependant, et pour tenir compte de l’éventualité toujours envisageable où l’honorable étranger aurait eu affaire à de vrais policiers en civil, il lui déconseille encore plus fortement d’entreprendre de telles démarches.

-Au revoir, gentlemen, et bienvenue aux Philippines !

Ratinet et moi sortons du bureau du détective. Lui est assommé par la prise de conscience de la perte définitive de son argent, et moi, forcément moins concerné, suis épaté par la qualité de la froide rhétorique du privé.

Au cours de mes années-voyages, j’ai appris, entièrement par expérience personnelle, que dans un pays étranger, quel qu’il soit, il y a un moment où il faut accepter de payer le péage. J’entends par là qu’il faut payer au moins une fois sa dime aux filous, aux escrocs, aux serveurs indélicats ou aux flics corrompus. Il faut payer le péage, payer pour apprendre et vivre ensuite en paix avec le pays.

A ce prix-là, je pouvais considérer que Ratinet avait payé pour nous deux.

Du coup, je l’ai invité à déjeuner.

CHAPITRE 3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON

Résumé des chapitres précédents.

Personnages principaux :

André Ratinet : ingénieur routier, dit « Dédé Badluck »,

Gérard Peltier : chef de mission, optimiste

Philippe : ingénieur économiste, le narrateur

Ces trois personnages sont réunis à Manille pour une étude routière. Dans les deux chapitres précédents, Ratinet a pris une tasse de café sur son pantalon, a perdu sa valise et s’est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n’a pas entamé le moins du monde l’enthousiasme forcené de Peltier. Quant au narrateur, il est plutôt dans l’observation et l’expectative.

***

 

Le jour se lève sur Manille. La brume posée sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, déjà bruyant de Jeepneys bariolées, de camions enguirlandés et de voitures aux vitres argentées au milieu d’une nuée de motocyclettes, de vélos et de triporteurs virevoltants. Les fumées qui s’échappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s’étalent dans le ciel sans vent.

Je n’entends ni ne vois rien de tout ça car ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel. Je dors. Je suis troublé dans mon rêve par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l’air conditionné. Très vite, ce bruit unique se sépare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouvée : je reconnais le bourdonnement de mon réveil et le grondement du Boeing qui décolle en passant au-dessus de l’hôtel. Je suis réveillé. Il est 6 heures 30. Je suis à Manille depuis trente-six heures. Hier, Ratinet s’est fait dévaliser par de vrais ou faux flics et j’ai passé le reste de la journée avec lui. J’ai froid. J’ai faim. C’est presque Noël.

La voiture qui vient nous chercher est une très grosse américaine de couleur noire. Ses vitres sont fumées et non argentées car son modèle est ancien. Peltier est déjà à bord, à côté du chauffeur, fenêtre baissée. Il nous accueille avec son air joyeux que je commence à bien connaître. En pénétrant le premier dans la pénombre qui règne à l’arrière de la voiture, je bute sur quelque chose de lourd et de métallique qui repose sur le plancher. C’est une sorte de longue mitraillette. Enigmatique et rigolard, Peltier se régale de notre surprise. Il nous expliquera tout à l’heure qu’on lui a affecté la voiture de Tommaso Aquino, directeur du Department of Public Works and Highways, et qu’il est d’usage pour ce niveau de fonctionnaire de se déplacer armé, mais qu’il fera enlever l’engin dès aujourd’hui. Le DPWH est installé dans un ensemble de bâtiments tous identiques construits en 1945 par l’armée américaine, heureux compromis entre standardisation étasunienne et architecture coloniale, disséminés dans un jardin tropical tiré à quatre épingles. Notre bâtiment porte le numéro 21. Couvert en shingles roses, il ne compte qu’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. C’est cet étage qui a été attribué à l’étude de faisabilité de l’amélioration de la route Iligan-Cagayan de Oro-Butuan. Au-dessus de la porte qui mène de la cage d’escalier à nos bureaux est déjà accroché un superbe panneau de bois sombre dans lequel des lettres dorées écrivent en creux :

DPWH – WORLD BANK ILIGAN – BUTUAN HIGHWAY IMPROVEMENT PROJECT

On entre directement dans la première salle qui est celle des ingénieurs. Elle comporte six grandes tables à dessins de fabrication artisanale. A chaque table est associé un petit bureau. De chaque côté, trois grandes fenêtres à guillotine donnent sur les parkings. La pièce suivante, en enfilade, est identique. Elle comporte une dizaine de bureaux dont trois seulement sont équipés d’une machine à écrire. C’est le bureau des secrétaires. Enfin, deux pièces symétriques se partagent le reste de l’étage : le bureau du chef de mission, Gérard Peltier, et celui de son counterpart, son adjoint local. De ce fonctionnaire, nous ne connaîtrons jamais que le nom, déjà gravé sur une plaquette de bois suspendue à sa porte, car son bureau restera vide pendant toute la durée de la mission.

Toute l’équipe nous attend dans le bureau de Peltier autour de verres de jus d’ananas, de beignets frits et d’ananas frais artistement découpé. Dans un anglais plus que correct, mais sans véritable trace d’accent anglais, il fait les présentations. Il y a là Cora, qui sera la secrétaire en chef de la mission. C’est une belle jeune femme d’une trentaine d’années, toujours habillée de robes à fleurs et d’un corsage blanc. Elle a l’habitude des occidentaux et parle parfaitement l’anglais. Elle sait tout des compagnies aériennes, des hôtels, des restaurants, des clubs, des ministères, enfin tout de ce qu’il faut savoir pour nous faciliter la vie. Elle fera continuellement preuve d’une grande amabilité et d’une douce autorité aussi bien sur le reste du personnel féminin que sur les ingénieurs philippins ou étrangers, ainsi que sur les consultants de passage. En raison de la sagesse que l’on peut attendre d’un chef de mission, ou peut-être d’une tentative antérieure infructueuse, Peltier aura toujours vis à vis d’elle un comportement de gentleman, et fera joyeusement le nécessaire pour que chacun agisse de même. Deux dactylos complètent le secrétariat, Laila et Vanny. Laila porte toujours une jupe noire et un chemisier blanc. Elle est petite, un peu enveloppée, un peu rébarbative. Visiblement, elle n’aime pas les occidentaux, mais elle craint Cora qui la surveille de près. Vanny ne doit pas avoir plus de 18 ans, mince et ordinaire. Elle porte des jeans, mâche du chewing-gum et, bien qu’elle parle correctement l’anglais, ne s’adresse jamais qu’au personnel philippin. Il y a aussi Manuel Hizon, counterpart d’André Ratinet, ingénieur routier lui-même, dans les trente-cinq ans. Air roublard, anglais rudimentaire. Il va s’amuser, Ratinet.

Et puis, il y a Pacifico Balangsang, un beau jeune homme de 25 ans, tout juste sorti de l’université de Los Baños avec un diplôme d’économiste. Son anglais est parfait, sa bonne volonté évidente, son expérience inexistante. C’est mon counterpart à moi.

L’ambiance reste froide et compassée jusqu’à ce que Gérard, en contravention avec toutes les règles en vigueur dans l’administration, sorte d’un placard deux bouteilles de champagne que l’on boira tiède dans les gobelets à jus de fruit. L’atmosphère se détend un peu, et puis les conversations retombent et s’éteignent petit à petit. Gérard siffle la fin de la welcome-party et chacun rejoint son poste. A l’exception du géologue qui ne devrait arriver que dans quelques jours, voilà toute l’équipe du projet. Viendront se joindre à nous parfois des consultants aux diverses spécialités: sismologie, ouvrages d’art, économie générale… Mais, eux, ce sont des vedettes, des stars qui descendront dans les grands hôtels, qui ne resteront que quelques jours. Et c’est bien notre petite équipe qui devra sortir le projet dans quelques mois.

Le projet… Qu’est-ce que c’est au juste, le projet? Iligan-Cagayan de Oro-Butuan : d’Ouest en Est, environ trois cents kilomètres de route côtière le long de l’épine dorsale du ptérodactyle. Sur ces trois cents kilomètres, pas plus de cinquante en chaussée béton construite par les américains juste avant la fin de la guerre du Pacifique, le reste en piste en terre. Sur ces trois cents kilomètres, environ trois cents ponts pour franchir les rivières et les torrents qui dévalent du relief volcanique accidenté de la grande île. Sur ces trois cents ponts, la plupart sont en bois et la moitié à voie unique. D’un côté de la route, la mer de Bohol. De l’autre, la jungle. Autour, les prémices d’une guérilla entre musulmans et forces de l’ordre. Une économie fondée sur la noix de coco et l’ananas…

Et il faudra montrer à la Banque Mondiale que la transformation de cette piste tropicale en belle route à la française serait rentable…

Devant ma table à dessin bien alignée avec les autres, la deuxième à gauche dans le couloir central, j’ai l’impression d’être dans ma classe de prépa le jour de la rentrée 1960 et je me pose la même question qu’autrefois:

« Qu’est-ce que je viens faire ici? »

Je passe le reste de la matinée à tailler mes crayons.

CHAPITRE 4 – UN SOIR AU MONTE CARLO

Le résumé des trois chapitres passés est-il vraiment nécessaire ? C’est évidemment l’avenir qui vous intéresse. Le voici dévoilé : dans ce quatrième épisode des aventures de Philippe au Philippines, on verra comment négocier une chambre au Hilton, comment devenir membre d’un club très fermé de Manille et pourquoi Ratinet n’a pas de chance.

***

 

Les choses vont mieux, du moins pour moi. Ces derniers jours, quand j’ai eu fini de tailler mes crayons, j’ai consacré mon temps à lire quelques études sur Mindanao et à examiner avec Pacifico de quels moyens matériels et humains nous pourrions disposer pour organiser une enquête de trafic, pour la réaliser et la dépouiller. Nous avons établi un premier planning qui devrait nous amener à boucler cette phase au bout de deux mois, ce qui nous en laisserait deux autres et même davantage pour exploiter l’enquête, effectuer les prévisions de trafic à cinq, dix, quinze et vingt ans, traduire tout ça en termes économiques, et aussi pour éponger les inévitables impondérables. Cette activité, calme et ordonnée, a amélioré mon humeur et m’a redonné un peu de moral, car, à cette occasion, je me suis aperçu que je savais à peu près ce que je faisais et que j’arriverai probablement à mener à bien ma part du projet.

Ce qui a également beaucoup contribué à me remonter le moral, c’est le fait d’avoir changé d’hôtel. Le Lagoon me rendant de plus en plus neurasthénique, j’ai consacré une journée complète à la recherche d’un autre hôtel. A coup de taxis, je me suis vite rendu compte que dans le budget imparti, il n’y avait pas beaucoup mieux que le Lagoon, sauf à s’éloigner davantage du centre-ville, ce dont il n’était pas question. Fatigué par le parcours du combattant que j’avais accompli et déçu par ses résultats, je demandai au prochain taxi de me déposer dans mon havre habituel de luxe et de paix, le Hilton, pour prendre un verre dans son bar capitonné du cinquième étage. En traversant le hall pour rejoindre les ascenseurs, sur une inspiration soudaine, je m’adressai à un député-manager, comme ils disent, et, en quelques minutes et à ma grande surprise, j’obtins une réduction de cinquante pour cent sur le prix de la chambre standard, ce qui m’amenait à peine au-dessus de celui du Lagoon. Content de moi et léger comme l’air, j’emménageai l’après-midi même dans ma nouvelle chambre au huitième étage avec sa vue sur la piscine et sur le sud de la ville.

Ce soir, j’ai rendez-vous au Lagoon avec Ratinet et Peltier, qui veut nous emmener faire « la tournée des Grands Ducs ». Comme nous n’avons pas droit à la limousine de fonction après huit heures du soir, c’est avec un taxi de première classe, car il existe plusieurs catégories de taxis, que Peltier vient nous chercher. Nous reprenons le Roxas Boulevard vers le centre. En quelques minutes, nous passons devant plusieurs établissements dont les noms s’étalent sur de grandes enseignes lumineuses qui clignotent en gros caractères « Le Deauville », »Vegas Inn » ou « Casablanca » et en caractères plus petits leur qualité de restaurant. Tous ces bâtiments se ressemblent : ils sont de construction moderne, sans étage, sans fenêtre, et de couleur uniforme, noire, blanche ou grise. Notre taxi prend la contre allée du boulevard et s’arrête devant le quatrième qui porte le nom de « The Monte Carlo ».

Devant l’entrée, deux vigiles armés et un grand costaud en costume gris foncé nous accueillent et nous ouvrent la première porte à côté de laquelle une petite pancarte avertit: « Unaccompanied ladies and deadly weapons prohibited« . Nous pénétrons dans une sorte de sas. Nous avons droit à une fouille à corps symbolique et à l’ouverture d’une deuxième porte vers un nouveau sas. Cette fois, pas de fouille à corps mais ouverture de la troisième porte qui donne enfin sur l’intérieur du restaurant. C’est une seule grand salle très éclairée. Au premier plan, il y a une dizaine de tables rondes habillées de nappes blanches tombant jusqu’au sol. Quelques-unes sont dressées et un petit nombre de clients y sont installés en train de diner ou de boire des verres. Sur la droite, un bar, une toute petite piste de danse et quatre musiciens philippins qui imiteront parfaitement les Beatles pendant toute la soirée. Au bar, quelques hommes et deux ou trois jeunes femmes « non accompagnées » mais apparemment « autorisées » par la direction. Au fond, en contrebas de deux marches, la partie essentielle de l’établissement, celle qui justifie l’intitulé de l’enseigne lumineuse, la présence des gardes armés et l’existence des chicanes à l’entrée : c’est la partie Jeux. Car il s’agit bien d’un casino. Ici, pas de machines à sous, on comprendra bientôt pourquoi, mais seulement des tables de jeu: roulette, blackjack, craps et baccara. Casino clandestin, car le jeu est interdit aux Philippines depuis quelques années, mais casino quand même. Clandestin certes, mais qui porte fièrement un nom qui ne laisse guère de doute sur son activité. Clandestin bien sûr, mais admis par la police qui doit y trouver son compte. Admis par la police, évidemment, mais qui fait l’objet une ou deux fois par mois d’une descente de police, la dite descente justifiant la disposition des lieux, c’est à dire principalement le sas retardateur qui donne un peu de temps pour transformer les tables illicites en tables de dineurs innocents. L’opération est simple : il suffit de recouvrir chaque table de jeu d’une grande planche adaptée et de recouvrir la planche d’une nappe blanche. Pour améliorer le camouflage, on pourra ajouter quelques couverts et un bouquet de fleurs.

Nous nous asseyons bêtement autour d’une table bien trop grande pour nous trois, mais assez pour couvrir je ne sais quel jeu de hasard non encore ouvert. Nous commandons des apéritifs et un diner qui nous sont servis rapidement. A peine mon whisky-soda terminé, il est remplacé par un nouveau sans que j’aie rien commandé. Le diner n’est pas mauvais du tout, et la musique est excellente, les Beatles, à s’y tromper. Gérard nous propose maintenant de jouer un peu. Ratinet refuse, bien entendu, mais il faut dire qu’il a déjà perdu pas mal, et, qui plus est, sans jouer. Je me risque au Blackjack et je m’en sors honorablement au bout d’une petite demie heure, c’est à dire en n’ayant que peu perdu. Peltier, lui, a gagné, pas une grosse somme, mais quand même assez pour payer quelques verres. Il veut alors m’entraîner au bar pour arroser ça et faire connaissance avec quelques-unes des dames autorisées. J’essaie de lui expliquer gentiment et une fois pour toutes que je ne suis et ne serai pas tenté par ce genre d’aventure. Je vois bien qu’il ne me croit pas, mais pour cette fois, déçu, il n’insiste pas. Lorsque Gérard demande l’addition, on lui fait comprendre que, pour ce soir c’est aux frais de la maison, mais qu’on espère bien nous revoir prochainement. Belle façon de vous rendre membre du club, sans droit d’inscription ni formalités.

Au moment de partir, Ratinet reste introuvable, et je réalise que je ne l’ai pas vu depuis que j’ai commencé à jouer. Au bout de quelques instants, nous le retrouvons assis sur un haut tabouret de bar dans la partie du comptoir la plus éloignée. Ratinet nous tourne le dos de trois quart. Il est totalement absorbé dans la conversation qu’il tient avec une fille qui nous fait face, assise sur le tabouret voisin.

Asiatique, peut-être chinoise, la jeune femme porte une robe en satin rose, des chaussures noires à talons hauts. Elle a placé une petite fleur dans ses courts cheveux noirs. Elle est très jeune et ravissante. Il n’y a rien de vulgaire ni de provoquant chez cette unaccompanied lady. Après un instant d’hésitation, nous nous approchons et Ratinet nous présente dans son anglais touchant :

-Gérard, maille bosse, ande Philippe, ouane collaigue

Puis, en français :

-Tavia travaille ici comme serveuse. C’est son jour de congé, mais elle est venue chercher une amie.

Chevaleresques et blasés, nous faisons semblant d’y croire.

-On s’en va, André. Tu viens?

Par signes, il nous nous fait comprendre qu’il rentrera un peu plus tard.

Gérard et moi sortons du casino. Nous faisons les cent pas en attendant qu’arrive un taxi. Nous sommes partagés entre  rigolade et inquiétude. Rigolade parce qu’André ne nous avait vraiment pas donné l’impression d’être un adepte de ce genre d’aventure. Inquiétude, car, venant de se faire plumer une première fois, notre pigeon malchanceux risquait bien de perdre le reste de son plumage.

On n’en avait pas fini avec Ratinet….

CHAPITRE 5 – LA FIEVRE MONTE A MINDANAO

Ce chapitre est essentiel et onirique à la fois. C’est pourquoi il est important de rappeler ce qui s’est passé jusqu’à présent. Voici : Gérard, André et Philippe ont été envoyés à Manille pour une étude routière financée par la Banque Mondiale. Ils s’envolent ce soir pour Mindanao pour découvrir demain le terrain où va s’exercer leur art. Gérard, le chef de bande, est joyeux, comme souvent, et André est bougon, comme toujours. Quant à Philippe, ça va mieux.

***

 

– Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol à destination de Cagayan de Oro. Nous atteindrons notre destination après une heure et 45 minutes de vol. Nous volerons à une altitude de 22000 pieds. Sur le parcours le temps sera calme avec des risques de turbulences à l’arrivée. Nous remercions les passagers éventuellement porteurs d’armes à feu de bien vouloir les décharger.

 

C’est la deuxième fois que j’entends cette annonce qui continue pourtant à me surprendre. J’espère qu’il n’y aura pas de fausse manœuvre lors du déchargement. Effectivement, le temps est beau. Le soleil traverse le hublot à l’horizontal. En bas, c’est déjà la nuit. J’ai toujours été fasciné par le spectacle de la terre vu d’avion. C’est pourquoi, quand le temps est clair, je sors souvent d’un vol de quelques heures avec un sérieux torticolis. Ce soir, on peut voir les lumières de cette immense agglomération qu’est Manille. Après quelques minutes de vol, les lumières s’espacent puis s’effacent, et on a maintenant de la peine à distinguer la terre de l’océan. De temps en temps, une lumière apparaît dans un coin du hublot. Est-ce un village isolé ou un cargo en route vers la baie? Parfois, une constellation glisse sous l’aile. C’est une ville.

Nous avons quitté le bureau en milieu d’après-midi pour nous rendre à l’aéroport et prendre ce dernier avion pour Mindanao. C’est notre premier voyage sur place. Nous devons faire une reconnaissance rapide de la route en deux ou trois jours si c’est possible. Il y a Gérard Peltier, notre joyeux chef de mission, André « Badluck » Ratinet, l’ingénieur routier, Robert Robertson, notre consultant géologue tout frais arrivé d’Ecosse, et moi, l’ingénieur-trafic-économiste-des-transports. Le DPWH n’a pas jugé utile que nos counterparts fassent le voyage. Trop cher, parait-il. Quand, avec des mines de circonstances, nous avons annoncé la nouvelle à Manuel et Pacifico, ça n’a pas eu l’air de trop les contrarier.

L’atterrissage à Cagayan est un peu secoué et l’avion roule encore sur la piste quand survient un orage, énorme selon des critères européens. La pluie est tellement dense que l’avion doit s’arrêter sur le tarmac. Procédure sans doute normale pour le pays, car aucun passager ne semble s’inquiéter ni s’impatienter. Au bout d’un petit quart d’heure, l’orage cesse, la lune apparaît et nous pouvons débarquer. Le directeur local du DPWH nous accueille avec une gigantesque Ford. Je ne sais pas comment qualifier cet engin car à cette époque les 4×4 sont plutôt rares en France, même au Cap Ferret. Étant données la taille et la hauteur, ce n’est pas un break (on disait alors familiale ou break de chasse, tandis que les américains disaient station-wagon). Vu le confort, ce n’est pas une camionnette, mot qui me fait penser à l’inévitable Estafette Renault, et vu la puissance, ce n’est pas davantage un minibus VW avec barbu et guitare incorporés. Le véhicule est équipé d’un moteur V8, quatre roues motrices, huit places et un chauffeur. Le tout nous emmène en silence vers l’hôtel où nous dinons avec le directeur du DPWH. Nous discutons de la route et du pays environnant pendant le diner à la fin duquel il nous annonce qu’un engagement important l’empêchera de se joindre à nous pour le voyage jusqu’à Butuan. Il se fera un plaisir de nous retrouver après demain soir dans ses bureaux pour dresser un premier bilan de notre visite.

Nous partons le lendemain au lever du soleil, c’est à dire, comme toute l’année, à six heures du matin. Durant la nuit, le chauffeur a ajouté sur le toit de notre véhicule une galerie chargée de pelles, de cordes et de bidons d’essence. Il n’a pas oublié non plus de charger une grande glacière avec tout ce qu’il faut comme eau, Coca-Cola, Seven-Up et sandwiches. Un homme occupe la place du passager avant qu’il nous présente comme étant un cousin. Si nous n’y voyons pas d’inconvénient, il le déposera dans son village, un peu plus loin sur la route. Nous n’y voyons pas d’inconvénient.

Nous partons. Les premiers kilomètres de route sont encombrés mais faciles. La chaussée est en béton, droite, en légère surélévation par rapport au terrain. La route est envahie de mobylettes et de triporteurs dont les fumées bleues se mélangent à celle des cuisines ambulantes en contrebas. Sur notre gauche, on aperçoit la mer entre les constructions en béton qui défilent. Elles cèdent bientôt la place aux baraques en tôle, en fait moitié tôle-moitié panneaux publicitaires détournés, puis aux ‘nipa huts’, petites cabanes sur pilotis, construites en bambou et couvertes en feuilles de palme de nipa. Les nipa huts s’espacent et la circulation devient clairsemée. Plus de mobylettes ni de triporteurs, quelques camions et de rares voitures. La route reste droite et en bon état alors que nous traversons une large plaine dessinée par l’embouchure d’un petit fleuve. Voici notre premier pont. Il est constitué en fait de deux ponts parallèles d’une quinzaine de mètres, un pour chaque sens de circulation. Le pont amont est métallique, du type de ceux que toutes les armées du monde laissent derrière elles. Il franchit la rivière d’une seule portée. Le pont aval est en bois et s’appuie sur deux piliers intermédiaires plantés dans le lit de la rivière. La chaussée est faite de planches clouées sur le tablier dans le sens de la circulation. C’est le premier ouvrage exotique que nous rencontrons. Gérard demande que l’on s’arrête pour l’examiner. Nous descendons de voiture. Nous arpentons le pont dessus, dessous. Nous prenons des photos. Je prends l’air intéressé et compétent et je reste silencieux. Je regarde passer quelques camions dans un grand bruit de planches disjointes. Nous repartons. À quelques mètres de l’autre côté du pont, le béton s’arrête et c’est la piste qui commence. De l’autre côté de la plaine, nous abordons le bord de mer escarpé et sinueux. Il n’est pas encore huit heures. Il fait très beau et pas encore trop chaud. Le paysage est magnifique. À gauche, un peu en dessous de la route, la plage de sable blanc, des cocotiers penchés sur la mer; l’eau, d’abord totalement transparente tourne au vert clair puis au bleu profond vers le large; à droite, la jungle alterne avec les bois de cocotier; entre la mer et la jungle, la piste suit le terrain au plus près en tentant de rester sur une horizontale. L’ile étant volcanique, le relief est accidenté et la route sinueuse. Elle est en générale assez large et devrait permettre à deux voitures de se croiser sans trop ralentir. Mais souvent, les ornières font que l’un des deux véhicules doit se ranger sur le côté pour laisser le passage à l’autre. Dans les parties sinueuses de la route, on rencontre un ou deux ponts par kilomètre, quelques fois trois. Ils ne font que sept ou huit mètres de long, mais leur largeur ne permet pas de se croiser et leur franchissement oblige les conducteurs opposés à renouveler l’exercice qui consiste à décider s’ils vont faire acte de civilité et céder le passage ou acte d’autorité en s’imposant comme prioritaire.

Nous avançons en cahotant d’ornière en ornière. Parfois une ligne droite et sèche permet d’augmenter un peu la vitesse, mais l’approche d’un pont entre deux virages serrés oblige à ralentir pour ne pas glisser sur les planches humides qui forment le tablier. La chaleur et l’humidité ont beaucoup monté. Le chauffeur a réglé l’air conditionné au maximum et nous avons remonté les vitres. Toutes les aérations de la voiture expulsent maintenant un vent polaire qui me glace la poitrine ou le haut du crâne selon la position que je prends sur la banquette pour l’éviter. De temps en temps, la voiture s’arrête pour nous permettre d’admirer un point particulier de la chaussée ou d’un pont. A chaque fois, nous encaissons le choc thermique de la sortie à l’air libre puis du retour dans la glacière.

Parfois, le paysage devient vraiment splendide: après quelques kilomètres de pénombre, le tunnel de végétation s’ouvre sur une anse en plein soleil. Devant nous, un arc de cercle en sable blanc trace la limite entre la mer d’un bleu profond et la campagne avec ses petits champs cultivés et une plantation de cocotiers bien ordonnés. Sur la mer, deux ou trois pirogues à balancier sur laquelle les pêcheurs se tiennent debout et naviguent entre la côte et une petite île avec colline et bouquet de cocotiers. Au bord de la piste, quelques nipa huts, une petite église récente en béton et une école en bois et tôles forment le village. Souvent, des groupes d’enfants en shorts bleu foncé et chemises blanches saluent le passage de la grosse voiture. À l’autre bout de cette sorte de paradis, la piste s’enfonce à nouveau dans un tunnel sinueux.

Pour déjeuner, nous nous arrêterons sur une plage pour manger nos sandwiches. Le chauffeur et son cousin s’éloigneront pour déjeuner tranquilles. On entendra la musique qui sort de leur petit transistor couverte parfois par leurs éclats de rires.

Le reste du trajet s’accomplit dans la monotonie, ornières, ponts glissants, pistes ensoleillées et poussiéreuses, cocotiers, tunnels de végétation, plages de rêve, chaleur humide, froid glacial… Je commence à avoir mal à la tête.

Quelques kilomètres avant Butuan, le chauffeur s’arrête à l’entrée d’un village pour laisser descendre son cousin. J’aperçois entre les deux hommes un furtif échange de billets qui me fait douter de leur lien de parenté. Nous arrivons à destination vers 16 heures. Le motel est propre et confortable et je suis content de pouvoir me jeter sur mon lit pour attendre le diner. Quelques secondes plus tard, on frappe à ma porte. C’est Gérard qui vient me réveiller pour le diner. J’ai dormi deux heures. Je prends une douche rapide et je me sens mieux. Je retrouve mes collègues à table où un responsable local du DPWH les a rejoints. Le diner est intéressant. L’homme nous explique le programme gouvernemental d’immigration massive en provenance des iles surpeuplées du nord de l’archipel vers Mindanao dont les ressources agricoles sont prometteuses. Mais cette colonisation intérieure se heurte à l’opposition belliqueuse des sultans de l’île, propriétaires fonciers médiévaux et puissants d’une partie importante de l’île. Il y a moins d’un an, à Iligan où nous irons demain, une descente des bandes armées des seigneurs musulmans sur la ville a fait une cinquantaine de morts. Depuis, l’armée s’est installée là-bas et le calme est revenu. Nous allons nous coucher sur l’assurance qu’il n’y a plus rien à craindre.

Lorsque je me réveille, il est deux heures du matin. Je suis trempé de sueur et emberlificoté dans mes draps. J’ai froid et mal à la tête. J’ai dû attraper la crève dans cette maudite voiture glaciale. Encore quatre heures avant le départ pour Cagayan et Iligan. Je prends une douche qui me fait du bien et je me recouche dans mes draps humides pour tenter de dormir encore un peu. C’est encore Gérard qui viendra me réveiller en cognant à ma porte. Encore une douche, rapide. Ça va mieux, mais je suis incapable d’avaler quoi que ce soit.

Je ne vois rien du voyage de retour vers Cagayan. Je me suis installé sur la troisième banquette à l’arrière, allongé en travers de la voiture. J’ai enfilé en couches successives tout ce que pouvait contenir ma valise comme vêtements pour me protéger du froid. J’ai entouré mon crâne d’une serviette éponge volée à l’hôtel. Ma tête cogne contre l’accoudoir à chaque ornière. J’ai les yeux qui piquent, le nez qui coule, les oreilles qui bourdonnent et les muscles endoloris. Bref, j’ai une sacrée fièvre.

Nous arrivons à l’aéroport de Cagayan vers deux heures. Gérard et Bob Robertson reprennent l’avion pour Manille. « Badluck » Ratinet et moi gardons la voiture et le chauffeur pour aller coucher à Iligan dès ce soir. Le programme de Ratinet pour les jours suivants est de faire une véritable reconnaissance de la route d’un bout à l’autre en trois ou quatre jours, et le mien est d’interviewer quelques administrations à Cagayan où il doit me déposer en passant.

Lorsque nous arrivons à l’hôtel d’Iligan, je vais me coucher directement, sans diner. Ma nuit est épouvantable, j’ai l’impression de dormir dans un séchoir à linge : ça tourne, c’est bruyant, c’est chaud et humide. Au petit matin, je me lève chancelant. Je prends une douche et je me sens mieux pendant quelques minutes, mais au cours du petit déjeuner que je prends face à Ratinet, je sens la fièvre qui revient. Je lui dis que je ne suis pas en état de reprendre la route, que je vais rester ici jusqu’à demain et que je rejoindrai Cagayan en taxi pour prendre un avion pour Manille. Au milieu d’un concert de coups sourds et de sifflements aigus que je suis seul à entendre, je comprends vaguement qu’il est d’accord et qu’il me demande seulement de lui prêter ma caméra pour qu’il puisse faire des photos pour le plaisir tandis que son appareil personnel sera réservé aux photos techniques de routes et de ponts.

Il part donc avec mon appareil. C’est avec soulagement que je retourne au silence, à ma chambre, à mon lit. Sitôt couché, le séchoir à linge se remet à fonctionner. Je passe sans cesse du cauchemar au rêve, du rêve à l’éveil et inversement. Je n’ai plus la force de me lever. Pendant de courts moments de lucidité, je me dis que je vais peut-être mourir, là, dans cette chambre, au bout du monde. Il faut que je me lève, que je demande qu’on appelle un médecin. Il faut que je me lève…

…Je me suis encore trompé de porte. La cabine de douche dans laquelle je viens d’entrer nu fait apparemment partie de la chambre d’un couple que je ne connais pas, mais qui est bien présent dans sa chambre adjacente. L’homme et la femme sont en train de s’habiller pour sortir. Je sors de la douche glacée. Ils me regardent traverser la salle de bain puis la chambre d’un air réprobateur mais sans oser intervenir. J’entends un coq chanter, ce doit être l’aurore. Je crois trouver la bonne porte, mais c’est celle du vestiaire homme, qui est rempli de vapeur et encombré de sportifs en train de se changer. Je reconnais mon blouson de cuir. Il est accroché à une autre place que celle où je l’avais laissé. Je fouille ses poches pour vérifier que c’est bien le mien. Elles sont vides. Je comprends que ce vêtement appartient en réalité à un jeune homme barbu qui ne proteste pas contre ma fouille et me précise qu’il travaille à l’hôtel. Je le remercie et repars en courant vers la plage sans mon blouson. J’ai dû l’oublier dans ma voiture, un cabriolet Peugeot 403 noir que j’ai laissé décapoté sur le parking. A la plage, il fait un temps désagréable. Un vent froid souffle bruyamment et de gros nuages gris foncés approchent rapidement. Le coq chante à nouveau. Une sorte de cargo de taille moyenne et de couleur marron-rouge avance à bonne vitesse droit vers la plage de sable blanc. Lorsqu’il l’atteint, il ralentit légèrement, il abaisse sa proue comme celle d’une péniche de débarquement et, en continuant d’avancer sur le sable toutes sirènes hurlantes, il avale le monceau d’ordures qui se trouvaient entassées devant les cocotiers. Pendant ce temps, la nuit est tombée et il faut que je rentre. J’entends le coq chanter. Je sens les clefs de ma voiture dans la poche du blouson que je croyais pourtant avoir laissé au vestiaire. La nuit est noire, le parking n’est pas éclairé, et je ne distingue que de vagues formes de voitures. J’appuie sur la télécommande. La voiture émet une sorte de cocorico et les feux de stationnement s’allument quatre fois. Je place directement ma valise sur la banquette arrière et je monte à bord. La clef de contact refuse de rentrer dans son logement. Après plusieurs essais nerveux, je m’aperçois que je suis monté dans un cabriolet Mercedes blanc. J’en ressors et reprend ma valise. Un minibus de couleur blanche manœuvre à côté de la Mercedes à la mauvaise lumière de ses feux de position. Il avance dangereusement vers une borne en pierre trop basse pour que le conducteur puisse la voir. Je lui fais signe d’arrêter sa manœuvre. Il ne comprend pas et me dit que ça va aller. J’insiste. Il descend de voiture et constate le danger. Il m’apprend que pour pouvoir se garer là, il a fait enlever une Peugeot décapotable noire. Je trouve ça bien normal, mais je dois absolument récupérer ma voiture car j’ai quelque chose d’urgent et important à faire. Encore le chant du coq. L’homme au minibus me présente Monsieur Didi ou Didier, à qui il avait demandé d’enlever ma voiture. Je ne comprends rien à ce que me dit Monsieur Didi ou Didier, mais je pars quand même sur ses indications avec la Mercedes à la recherche de ma voiture. Dans la chaleur de la nuit, je reconnais les doux virages de la route de Sainte-Maxime. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’aperçois que je ne sais pas où je vais. Je m’arrête sur le magnifique gazon du bas-côté de la route devant une belle maison de style méditerranéen. A la réflexion, elle est plutôt du style revival espagnol de Los Angeles. C’est bien normal puisque je suis sur Sunset Boulevard. Je constate avec regret que des traces profondes d’un démarrage en trombe marquent déjà le gazon. J’espère qu’on ne va pas m’attribuer cette indélicatesse. Mais déjà, j’entends monter une sirène du L.A.P.D. On dirait le chant d’un coq. Je laisse la voiture et m’enfuis en traînant ma valise à travers les jardins vers les collines d’Hollywood. Toujours ce coq! Je débouche rapidement sur une clairière d’où partent plusieurs télésièges et un téléphérique. Je choisis l’un des télésièges qui grimpe dans la nuit au milieu des sapins. J’ai bien fait de prendre mon blouson, mais je regrette mon gros anorak rouge et mes gants en goretex car il commence à faire froid. Il n’y a personne sur ce télésiège, mais des skieurs passent sans arrêt en dessous de moi. Curieusement, ils sont tous habillés de noir. Arrivé en haut, je relève la barrière, je saute du siège et commence à glisser sur la neige. J’ai de plus en plus froid. Je me trouve au sommet d’une très forte pente pleine de bosses. Il y a un panneau en bois gravé pointé vers le bas et qui indique en lettres dorées « vers la Suisse ». Ça m’a l’air trop pentu et trop sombre et je choisis de m’intégrer dans la file d’attente d’un autre télésiège. Je m’aperçois que je n’ai pas de forfait et je me demande si je vais pouvoir passer. Quand c’est mon tour, l’employé me donne une couverture rouge me laisse passer sans difficulté. J’ai trop chaud.

Arrivé au sommet, je me dégage du siège et descend doucement vers un groupe de trois ou quatre maisons. Elles ont l’air inachevées, avec leurs ouvertures sans porte ni fenêtre et leurs toits terrasses desquels dépassent des fers en attente d’une future surélévation. Tout à coup, de derrière ces maisons sortent des dizaines de guerriers enturbannés qui se mettent à courir vers moi en brandissant des sabres courbes et des fusils et en poussant des cris de coqs. Je dévale la pente à toutes jambes pour leur échapper, mais je trébuche et je tombe par terre dans un mouvement de cinéma au ralenti. Pendant ma chute qui n’en finit pas, l’un des guerriers enturbannés me tire dessus et je prends une balle dans l’épaule…

Je suis par terre, à côté du lit, sur le carrelage de la chambre, trempé de sueur et grelottant de froid, une jambe encore sur le lit, empêtrée dans les draps, l’épaule douloureuse. Un coq chante. La chambre baigne dans la lumière verte alternative de l’enseigne lumineuse de l’hôtel. Dehors, il fait nuit. Pourtant le coq chante encore. J’ai froid, j’ai soif, j’ai faim. Je me relève et m’assieds sur mon lit. J’attrape ma montre et je mets plusieurs minutes à comprendre que j’ai dormi près de quarante heures : il est huit heures du soir et Ratinet est parti hier à 7 heures du matin.

Tout se remet progressivement en place. La fièvre est tombée. Finalement, je ne vais pas mourir ici. Je m’habille un peu, je sors de ma chambre, je parcours les couloirs. Je rencontre une grosse femme, qui est peut-être la patronne. Elle ne paraît pas surprise de me voir: « Hi, Joe! You are OK now? » Elle me reconduit vers ma chambre, m’assieds sur mon lit et me fait signe d’attendre. Elle revient un peu plus tard avec un bol de bouillon et un peu de riz collant. Tout ce que j’obtiendrai d’elle, c’est « You, very sick, now OK ».

Je me rendors. Lorsque je me réveille le lendemain vers dix heures, je me sens frais et léger mais épuisé. Je traine une heure sous la douche puis je vais au restaurant pour prendre un petit déjeuner tout ce qu’il y a de plus léger. Dans la salle, installé seul à une table, il y a un gros homme d’une trentaine d’années. Il porte Rolex, gourmette en or et barong tagalog ouvragé. Il déjeune en face d’un coq posé sur un tabouret de bar. L’animal arbore un petit collier en or autour du cou et quelques bagues aux pattes. Son plumage est brillant, noir, bleu foncé et doré. Il est énorme et magnifique. Tout à coup, le coq se dresse sur son tabouret et chante et je reconnais le leitmotiv de mes cauchemars. Son propriétaire me sourit avec fierté et engage la conversation. Il m’explique qu’il occupe la chambre voisine de la mienne et qu’il est arrivé de Davao il y a trois jours pour engager son coq dans une série de combats qui doit commencer ce soir à Iligan. Albator est un très bon coq de combat. Il lui a fait déjà gagné beaucoup d’argent.

C’est alors qu’André Ratinet arrive dans la salle. En passant à Cagayan, il a téléphoné au bureau de Manille où on lui a dit qu’on n’avait pas de nouvelle de moi depuis trois jours, mais qu’on me croyait avec lui. Ne sachant trop ce qu’il allait trouver en arrivant à l’hôtel, il est plutôt soulagé de me voir un peu pâle, mais vivant et debout.

Il me dit qu’il y a un Cagayan-Manille qui décolle ce soir à 19 heures et qu’en prenant la route dès maintenant, nous pourrons l’attraper. Je ne suis pas vraiment en forme, mais pour retrouver mon havre du Hilton, je suis prêt à bien des efforts…

-Philippines Airlines est heureuse de vous accueillir sur ce vol à destination de Manila International Airport. Nous atteindrons notre destination après une heure et 45 minutes de vol. Nous remercions les passagers éventuellement porteurs d’armes à feu de bien vouloir les décharger.

 

 

CHAPITRE 6 – RETOUR A MANILLE

(Où l’on constate que contrairement à la foudre,  la malédiction a encore frappé au même endroit et où l’on découvre les sports en vogue le dimanche à Manille)

***

 

-Nous venons d’atterrir à l’aéroport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la température extérieure est de 90° Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attachée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil…..

Je ne prête même plus attention à la partie de l’annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l’aéroport, il est près de dix heures, et je ne pense qu’à ma chambre au huitième étage du Hilton.

Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l’aéroport de Cagayan, Ratinet m’avait demandé de mes nouvelles. Brinquebalé par les chaos de la route, fatigué par mes jours de fièvre, et sans doute aussi vexé par le manque d’intérêt manifeste de mon conducteur,  j’étais resté très laconique. Cela n’avait pas paru le troubler, car il avait embrayé aussitôt sur la narration de ses propres aventures.

Sur un ton mi- râleur mi- plaintif accompagné d’une nuance de reproche à mon égard, il me raconta la dernière de ses mésaventures. Comme on sait, trois jours plus tôt, il m’avait laissé à l’hôtel d’Iligan pour commencer la reconnaissance du futur tracé de la route de Butuan. Pour cela, il était équipé d’une voiture tout terrain avec chauffeur, de son appareil photo qu’il réservait aux photos professionnelles, du Leica que je lui avais prêté pour faire des photos de fleurs et de papillons, et de tout un tas de petits accessoires qui remplissaient son indispensable gilet multipoches.

Ce Leica était un bel appareil. Il me venait de mon père et avait fait l’admiration de Ratinet. Il était parti tout content du vrai travail de terrain qu’il aurait à accomplir, du crapahut difficile qu’il aurait à surmonter avec, en ligne de mire, la récompense de photos exceptionnelles. Les deux caméras autour du cou, il avait parcouru des kilomètres dans la jungle. A pied, il avait remonté des rivières, descendu des torrents, il avait rencontré des oiseaux magnifiques, des papillons somptueux, des fleurs étranges, et même un serpent antipathique. Il avait pris des dizaines de photos prometteuses.

Seulement voilà, Ratinet est Ratinet. Lorsque, embrumé par la fièvre, je lui avais confié mon appareil, je ne lui avais pas précisé qu’il n’était pas chargé en pellicule. Lui-même n’avait pas pensé à le vérifier. Et lorsque, après chaque photo, il avait  manié de son pouce droit le petit levier d’avancement, ceci à trente-six reprises au moins, il n’avait pas remarqué sa faible résistance due à l’absence de ruban. Ce n’est que vers la fin de son expédition que, voulant remplacer la pellicule, il avait ouvert le Leica et constaté le drame. Grâce à ma négligence ou peut-être même avec mon aide, les dieux tout puissants, ligués une fois de plus contre André Ratinet, avaient réussi à gâcher son expédition tropicale.

Trop fatigué pour contester ma part de responsabilité dans cet échec et pas assez cruel pour ironiser sur l’obstination du sort contraire et la persistance de ses malheurs, je me suis rencogné contre la portière et l’ai laissé bougonner dans son coin. On verra plus tard que cette nouvelle mésaventure philippine ne serait pas pour lui la dernière.

Il est presque midi et le soleil brille. Nous sommes samedi et la terrasse du Hilton où je termine mon petit déjeuner est très fréquentée. La plupart des tables et des  chaises longues sont occupées par des non-résidents qui viennent prendre un verre ou déjeuner pour avoir le droit de profiter de la piscine. Il y a longtemps que j’ai réservé mon transat en y plaçant une serviette et un livre ouvert. Je me sens en pleine forme avec, devant moi, deux longues journées à ne rien faire. Peut-être irai-je dans un de ces énormes cinémas glacés du quartier de Quiapo. Le dernier James Bond vient d’arriver à Manille. Au moment où je vais me lever pour rejoindre ma chaise longue, Robert Robertson, notre géologue, se dresse devant ma table, tout souriant. Il est venu prendre de mes nouvelles. Ce grand Ecossais me plait bien. Quand il est arrivé de Sidney la semaine dernière, c’est moi qui suis allé l’accueillir à l’aéroport. Nous avons chargé dans la voiture son unique valise et ses nombreux bagages à main débordant de clubs de golf et de raquettes. Je l’ai amené directement au Hilton où, après un ou deux whiskys au bar du cinquième étage, je l’ai invité à diner. Quand je lui ai expliqué qu’il pouvait bénéficier des tarifs que j’avais négociés, il m’a dit qu’il préférait trouver une maison, sa femme devant le rejoindre dans une dizaine de jours. Quand je lui ai proposé le même régime que celui que j’avais connu à mon arrivée, c’est à dire journée libre pour demain et premier jour de bureau après demain, il m’a précisé qu’il avait prévu une autre organisation. Il lui fallait un chauffeur et une voiture pendant au moins trois jours, temps qu’il estimait nécessaire pour prendre contact avec la communauté britannique, trouver une villa confortable et deux ou trois clubs convenables. Ces exigences étaient annoncées avec tant d’assurance, de désinvolture et de bonne humeur qu’elles semblaient aller de soi. Je lui dis que je me chargeais de transmettre ses demandes à Gérard Peltier qui, entre nous, ne fit aucune difficulté pour les agréer. Je me demandais quelle aurait été sa réaction si j’avais eu les mêmes prétentions. Pour Ratinet, je ne me posais même pas la question. Lorsque, trois jours plus tard, il arriva au bureau pour la première fois, il avait trouvé une maison et s’était inscrit à un club de football, un club de tennis avec piscine et un club de squash. Sous quelque climat que ce soit, les britanniques ne plaisantent pas avec les loisirs et le confort qui leur paraissent nécessaires pour survivre. . Le diner avec Robertson fut cordial et nos relations devinrent très vite amicales.

Robert s’est assis devant moi. Il a commandé un gin-tonic et m’a demandé mes projets pour la journée. Quand je lui ai dit que j’hésitais entre un James Bond et un après-midi bouquin-piscine, il m’a déclaré que ce n’était pas sérieux et qu’il me proposait d’aller déjeuner au fronton de Jai Alai (prononcez « aille alaille »). J’avais entendu parler de ce sport national philippin, probablement importé dans leurs basques par les espagnols et qui ressemble au grand chistera comme deux gouttes de patxaran. J’acceptais bien volontiers de l’accompagner. Nous avons pris un de ces taxis de deuxième classe, plancher percé de rouille, sièges défoncés et, après avoir traversé le parc de Luneta à toute vitesse, fenêtres et Klaxon bloqués, nous sommes arrivés rapidement devant le stade de Jai Alai. Je m’attendais à un sport de plein air, mais nous nous retrouvons devant un beau bâtiment de style Art Deco, haut de trois ou quatre étages et long de près de cent mètres. C’est le Jai Alai Building. À une de ses extrémités, une foule désordonnée de barongs tagalog se presse devant quelques guichets sombres et fortement grillagés. Devant notre très visible hésitation à entrer dans la bagarre, un jeune garçon me prend par la main et m’entraîne vers le milieu de la façade:

-Hi, Joe! You want to go to Sky Room? Sky Room very nice. Follow me, follow me!

Nous suivons. Nous arrivons devant une entrée plus tranquille devant laquelle sont plantés deux de ces gardes privés que l’on voit partout à Manille. Petit pourboire à notre guide, légère fouille à corps, accès direct à l’ascenseur qui nous mène directement au dernier étage. Nous débouchons sur une étrange salle de restaurant : les tables sont installées sur des gradins vertigineux qui descendent presque jusqu’au sol, au ras du terrain de jeu. La vue de chaque table sur le fronton est ainsi imprenable. Une partie est en cours. Nous restons quelques instants debout, immobiles, ébahis par le gigantesque tableau qui s’étale devant nous : nous faisons face à un mur de près de soixante mètres sur une hauteur d’une douzaine; à chaque extrémité, un mur perpendiculaire de même hauteur et d’une dizaine de mètres de large. Tout est vert, les murs, le sol, le plafond. La dernière paroi de cette immense boite est faite d’un filet qui sépare le terrain de jeu des spectateurs. Le mur de droite constitue le mur de front et celui de gauche le mur arrière. Deux équipes adverses de deux joueurs sont en train d’évoluer sur le terrain. Le spectacle est extrêmement gracieux et ne donne pas l’impression de violence et d’effort des autres sports de balle. Pourtant, la petite pelote de caoutchouc noir file vers le mur à une vitesse incroyable, éjectée du grand chistera par le large mouvement de balancement du bras du joueur. Elle percute le mur de front avec un bruit de détonation sèche puis repart en arrière sans qu’on ait l’impression qu’elle ait perdu de son énergie. Parfois, elle touche le mur de côté et change légèrement sa trajectoire, parfois elle le longe en le frôlant jusqu’au milieu du court. En pantalons blancs, tee-shirts et casquettes aux couleurs de leur club, les joueurs dansent sans autre accompagnement que l’explosion de la pelote contre le mur. De temps en temps, l’un d’eux pousse un cri qui résonne et couvre le brouhaha de la foule. Parfois, un autre grimpe en courant sur le grand mur vertical jusqu’à des hauteurs incroyables pour rattraper une balle difficile. Notre contemplation est interrompue par une hôtesse qui nous conduit jusqu’à une table en bordure de gradins. Nous resterons là une bonne partie de l’après-midi à discuter, manger du pork adobo, boire des bières, admirer le jeu et placer de temps en temps des paris auprès de notre serveur. Nous regarderons ces hommes légers gagner beaucoup d’argent à courir sur les murs, balancer leur grand panier d’osier et renvoyer la petite balle noire éclater sur le mur. Quand nous sommes sortis du stade, la pluie venait de tomber et le soleil couchant brillait à nouveau sur les Jeepneys enluminés, les autocars fumants, les taxis colorés et les vitres argentées des limousines. Les triporteurs et les cyclistes se faufilaient entre toutes ces machines hurlantes mêlées aux piétons désordonnés. Les fumées bleues des échappements se mêlaient à la vapeur qui montait du bitume chaud dans la lumière ocre de cette fin de journée. Comme aurait dit Verlaine : Mon Dieu, mon Dieu, l’Asie est là… Nous avons pris un taxi pour rentrer à l’hôtel. Sous l’auvent du Hilton, le taxi qui était devant le nôtre déchargeait ses passagers. Je vis André Ratinet en descendre, puis se pencher à l’intérieur pour aider élégamment une jeune femme en jolie robe de soie moulante à sortir de la voiture. C’était Tavia, la fille du Monte-Carlo. D’un commun et tacite accord entre Robert et moi, nous attendîmes pour sortir de notre voiture que le couple ait disparu dans l’ombre du hall.

Surprenant Ratinet.

(1) Vous ai-je déjà dit ce qu’est un Jeepney? Non? Hé bien voilà: dans les années 70, les Jeepneys étaient encore  le principal moyen de transport des villes philippines. Ils avaient été construits à partir des innombrables Jeeps laissées par l’armée américaine à la fin de la guerre du Pacifique. On les avait rallongées d’un ou deux mètres, couvertes avec un toit en tôle et équipées de deux banquettes en long. On les avait peintes de toutes les couleurs, avec une préférence évidente pour le rouge et le jaune. On les avait couvertes de fanfreluches et de guirlandes électriques, de statues de la Vierge et d’images pieuses, de chromes et de miroirs, de proverbes et de maximes tagalog, de phares et de trompettes supplémentaires. On avait obtenu ainsi de superbes et économiques taxis collectifs, hélables à loisir, chargeables à merci et pittoresques à souhait. 


CHAPITRE 7 – UN DINER A O.K. CORRAL

Ça fait presque trois semaines que je suis rentré de mon premier voyage à Mindanao et ma vie à Manille s’est un peu organisée. Au bureau, mes journées se passent à préparer la grande enquête de transport que je devrais bientôt lancer. Le soir, je vais souvent au Manila Boat Club avec Robertson. Ce n’est pas la discipline essentielle de ce club sportif, l’aviron, qui m’intéresse mais le squash. Le grand écossais m’a initié à ce sport que j’aime bien à cause de sa facilité d’apprentissage, du défoulement qu’il procure en quelques minutes et de l’ambiance très anglaise qui règne dans le club et, plus particulièrement, dans le bar : serveurs, non, serviteurs indiens et philippins en veste blanche, boiseries exotiques, tables rondes et massives qui me font penser à celle du roi Arthur, majestueux ventilateurs de plafond, club-sandwiches et bière pression. Devenu par faveur membre du club, j’ai l’impression de faire maintenant partie de l’Empire britannique.

Parfois, nous prolongeons la soirée par une séance de massage et de sauna. Deux ou trois fois par semaine, Peltier nous entraîne dans un restaurant, européen ou indien, américain ou japonais. Il faut dire qu’il sait trouver des coins agréables, comme ce restaurant franco-suisse, Le Chalet, ou étranges, comme ce bistrot chinois donnant sur la baie, ou sordides, comme le Play Boy Club de Manille. Je sais qu’il ne désespère pas de nous entraîner ensuite vers des expériences plus exotiques encore mais, jusqu’à présent, nous nous sommes contentés d’aller jouer au bowling.

Ces bowling alleys ressemblent à celles qu’on voit partout aux États Unis et maintenant en France : vastes, claires et bruyantes. Une surprise pourtant : au fond, là-bas, derrière les quilles, il n’y a pas ce mécanisme compliqué, chef d’œuvre daté de l’automatisme encore purement électromécanique, qui, entre deux lancers de boule, balaye les seules quilles tombées et remet en place les quilles survivantes. À la place, on peut apercevoir un tabouret disposé un peu sur le côté et, sur le tabouret, les pieds et les chevilles d’un gamin dont le reste du corps vous est caché par le tableau du score. C’est lui qui fera, à toute vitesse, le même travail que la machine Brunswick ou AMF. Quand la partie sera terminée, il sera de bon ton de lui envoyer un pourboire sous forme d’un billet roulé dans le plus gros trou de la boule. Alors il descendra de son perchoir et se penchera pour vous faire voir un grand sourire et un geste de la main en remerciement.

J’ai rencontré Antoine, un coopérant. Antoine est le fils d’un des grands patrons de la BNP et, en tant que VSNE (Volontaire du Service National en Entreprise), il a été affecté pour un an à l’Ambassade de France à Manille. Je ne sais pas très bien ce qu’il fait à l’ambassade. Il ne semble pas très bien le savoir non plus. Il est parfaitement conscient de la chance qu’il a d’avoir été affecté à ce poste : une ambassade, pas trop importante, dans un pays si lointain. Il se doute que la position de son père n’est pas étrangère à cette chance. Il est plutôt beau garçon, vif, intelligent, ouvert au pays. Il est toujours accompagné de Jean-Marc, un autre coopérant. Jean-Marc est plutôt petit, très légèrement enveloppé, d’origine plus modeste. Il s’est définitivement installé dans le sillage d’Antoine. Nous sortons ensemble de temps en temps. Je leur ai fait découvrir le squash. Comme ça, pendant un temps au moins, j’aurai deux adversaires à ma portée.

Ce matin, alors que Ratinet, son counterpart Manuel Hizon  et moi étions seuls au bureau, un homme est passé. Il portait un épais manteau, tout à fait incongru sous ce climat tropical, et tirait derrière lui un caddie de ménagère. Après avoir dit quelques mots en tagalog à Hizon, il s’est adressé à nous :

-Hi, Joe!

Du caddie, il a sorti un gros livre, de la taille d’un volume de l’Encyclopédie Britannique et l’a posé bruyamment sur la table à dessin la plus proche.

-You, catholic?

-…

-You protestant? The same!

-…

-Catholic, protestant, the same! Joe, come see my bible. You like it!

Nous nous approchons  de la table centrale où le gros livre est maintenu grand ouvert par le bonhomme. C’est effectivement une bible, une très grosse bible. Ce n’est pas une bible illustrée de dessins édifiants. C’est mieux que ça: c’est une véritable bande dessinée. Abraham, Moïse, Jésus y parlent dans des bulles en Tagalog. Le colporteur feuillette le gros volume en nous faisant admirer au passage l’Arche de Noé ou le Jardin des Oliviers. Les dessins ne sont pas très jolis, mais c’est la première fois que je vois une bible de ce genre. Je ne sais pas quel désir de ne pas passer pour un gogo, quelle crainte de me faire rouler, quelle réticence cachée ont fait que je n’en ai pas acheté un exemplaire. Aujourd’hui, quarante ans plus tard, je le regrette encore, comme je regrette tous les masques, tapis, manteaux, chapeaux, couteaux, statuettes et bibelots divers que je n’ai pas achetés un peu partout dans le monde.

Hizon, qui doit voir passer le même colporteur régulièrement dans tous les bureaux de l’administration, ne s’est même pas dérangé. Ratinet est retourné en grommelant jusqu’à sa table. J’entends le mot « …connerie… ».

Le marchand a finalement compris que je ne suis pas acheteur. Alors, sans même refermer le livre sacré, il recule de deux pas dans l’allée centrale et, tout en m’adressant un grand sourire, il ouvre largement les deux pans de son manteau. Se détachant parfaitement sur le fond noir lustré de la doublure du vêtement, pendus comme des décorations à des épingles de sureté, ballotant quand l’homme agite ses ailes pour mettre en valeur son étalage, apparait une impressionnante quantité d’anneaux, sachets, tiges, crochets et petits objets divers, dont on devine facilement qu’il s’agit d’accessoires sexuels. On dirait un pêcheur au lancer exhibant sa collection de mouches multicolores. Du coin de l’œil, Ratinet a pu voir une partie de la marchandise et, ensemble, nous éclatons de rire. Hizon, qui savait à quoi s’attendre, est resté de marbre, un peu méprisant. Quand nous raconterons cette visite à Gérard, il se montrera extrêmement déçu de ne pas avoir été là.

La femme de Robertson est arrivée et le couple s’est installé dans une maison située dans un compound pas trop loin du centre. Situé dans des jardins luxuriants, entouré de hauts murs couronnés de barbelés, protégé par des gardes privées et armées, un compound, c’est une cinquantaine de maisons confortables qui abritent des familles d’étrangers ou de la classe moyenne philippine. Hier soir, les Robertson avaient invité à diner les membres de la mission, ainsi qu’un couple de leurs voisins. Ratinet n’est pas venu.

La femme de Robert est anglaise, plutôt jolie et plutôt gaie. Les voisins, anglais également, habitent Manille depuis plusieurs années. Ils sont un peu au-delà de la soixantaine, sympathiques et membres du prestigieux Manila Yacht Club. Ils paraissent plutôt à l’aise. Nous avons commencé la soirée au Porto, continué avec du vin de Bordeaux apporté par les voisins, poursuivi avec du whisky de la région d’origine de Robert et terminé avec de la bière australienne d’importation. Ce fut sympathique et fatigant.

Vers une heure du matin, je commandai une voiture pour rentrer seul au Hilton. Alors que, toutes vitres ouvertes, j’étais affalé contre la portière de mon taxi et que celui-ci attendait au poste de garde la fin du contrôle des deux voitures qui nous précédaient, il se passa une chose surprenante. Un homme sortit de l’ombre d’un jardin et marcha vers mon taxi. Quand il n’en fut plus qu’à quelques mètres, je vis dans la main qu’il gardait le long du corps un court revolver d’assez gros calibre. Comme pas un instant l’homme ne regarda vers moi, je crois bien ne pas avoir ressenti à ce moment autre chose que de la surprise. Arrivé tout près de la voiture, juste à la hauteur de la portière derrière laquelle je restais figé, il leva le bras et tira deux fois en direction du garde qui se tenait à côté de la voiture de tête. Tirées à moins d’un mètre de mes oreilles, les détonations y déclenchèrent un sifflement désagréable qui dura de longues minutes. Apparemment, les deux coups de feu restèrent sans effet sur le garde auquel ils étaient destinés, car celui-ci riposta immédiatement par deux autres coups de feu en direction de mon voisin. Cette nouvelle salve eut cette fois-ci pour effet de déclencher chez moi une frousse de tous les diables et, chez l’inconnu, un désir soudain de regagner très vite l’obscurité des jardins, ce qu’il fit sans encombre.

Quand le silence revint après la fusillade, le garde rengaina son arme puis, laissant passer les voitures qui attendaient sans autre contrôle, il rentra tranquillement dans son abri pour donner un coup de téléphone. Personne ne se précipitait hors des voitures, personne ne sortait des maisons alentours, personne ne criait. Même mon chauffeur restait silencieux. Je n’entendais que le battement du sang dans mes oreilles qui luttait contre leur sifflement persistant. Le calme qui suivait ce duel de western me faisait douter de son caractère inhabituel et me donnait presque à penser que je venais seulement d’assister à une scène quasi normale, pourquoi pas quotidienne, peut être une sorte de coutume.

Une question me revint alors à l’esprit, celle que je m’étais posée il y a quelques semaines alors que je découvrais nos bureaux :   « Qu’est-ce que je viens faire ici? »

CHAPITRE 8 – DOUGLAS ET MOI 

Cette fois, c’est du sérieux et il va falloir se colleter avec la dure matière. Dans l’avion qui vole vers Cagayan, je fais le point avec Pacifico, mon counterpart. Tout ce qui pouvait être préparé pour l’enquête depuis Manille semble prêt: la méthode, la durée de l’enquête, l’emplacement des postes, les nombres d’enquêteurs à chaque poste selon les moments de la journée et de la nuit. Les questionnaires, les manuels d’instruction et les badges ont été chargés dans deux caisses en soute. Les matériels de signalisation et d’éclairage nous serons fournis par le DPWH de Cagayan de Oro. Nous atterrirons dans une heure et je pense que c’est la première opération de cette envergure que je vais réaliser: un mois d’enquête en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cents kilomètres de route côtière, trois villes importantes, une multitude de croisements de pistes qui grimpent vers la montagne à travers la jungle. Pour que le moins possible de déplacements échappent à l’enquête, deux douzaines de postes ont été définis. Nous avons calculé qu’il nous faudrait plus de deux cents personnes pour les tenir. On m’a assuré qu’il n’y aurait aucun problème pour trouver tout ce monde, et même qu’ils parleraient un minimum d’anglais.

Tout ça me rend un peu nerveux mais Pacifico a l’air confiant et heureux. Il assurera sur place la supervision de l’enquête pendant un mois et le contrôle du dépouillement pendant un autre mois. Cela veut dire pour lui deux mois de frais de déplacement qui viendront gonfler notablement son salaire.

À l’aéroport, une banderole tendue entre deux piquets nous accueille:

« WELCOME TO THE DPWH-BCEOM SEMINAR« 

Sous la banderole, un petit groupe nous attend. C’est la délégation du DPWH du Misamis Oriental, province de Mindanao dont Cagayan est la capitale. Le patron, c’est le plus petit, Gil Banaag. Mince, fluet même, rapide, souriant, aimable et de bonne humeur, il dégage pourtant une forte autorité. Au bar de l’aéroport où il a fait préparer des sandwiches, des ananas découpés en tranche, des Coca-Cola et du café, il nous explique qu’il est onze heures trente, que nous avons tout juste le temps de discuter du programme de l’après-midi en déjeunant, qu’il a réservé le cinéma Rizal où un peu plus de deux cents personnes nous attendent à partir de 14 heures pour y subir la formation d’enquêteur. J’essaie de cacher ma panique. Je n’avais prévu une telle séance que pour dans deux ou trois jours et je n’ai pas grand-chose de prêt pour cette conférence. On m’explique qu’à partir de demain, le Rizal sera pris par la convention d’un parti politique, que c’était la seule solution et que cela ne devrait pas me poser de problème. « Est-ce que cela vous pose un problème? » J’avale ma salive et je réponds que, non, bien sûr, cela ne me pose pas de problème. Du coin de l’œil, je vois un petit éclair rigolard dans celui de Pacifico, mais il joue le jeu et reste solidairement impassible.

Lorsqu’à deux heures moins le quart, nous arrivons devant le Rizal,tout est calme. Je ne vois que l’énorme bandeau lumineux blanc au-dessus de l’entrée du cinéma. Au lieu du titre d’un film et des noms de ses acteurs principaux, on y a écrit en grosses lettre noires

WELCOME TO THE DPWH-BCEOM SEMINAR

et en dessous, en lettres un peu plus petites,

Iligan-Cagayan de Oro-Butuan Highway Improvement Project

Gil Banaag, deux ou trois de ses assistants, Pacifico et moi entrons, dans cet ordre, par le fond de la salle. Elle est grande, sombre et silencieuse. Sur la scène, vivement éclairée, on a placé une longue table et une douzaine de chaises qui font face à la salle. Devant la table, se dresse un pupitre et un micro sur pied. En avançant le long de l’allée en pente qui mène vers l’écran, je m’aperçois que les dix ou douze premiers rangs sont déjà occupés. Je me dis que voilà mes séminaristes. Un coup d’œil à droite et à gauche me permet de voir que ce sont des jeunes gens, garçons et filles, silencieux et déjà attentifs.

Parvenus sur la scène, nous nous plaçons derrière les petits prismes de bois gravés à nos noms et, sur un signe de Banaag, les lumières de la salle s’allument. Tout le monde se lève et les premières mesures de l’hymne national retentissent, immédiatement reprises avec force par les spectateurs. À la fin de l’hymne, tout le monde s’assied, sauf Banaag qui s’avance jusqu’au micro.

J’avais bien remarqué à Manille que les séances de cinéma commençaient toutes par un hymne national, mais je n’imaginais pas que ma petite séance à moi serait entourée de la même pompe.

Les lumières de la salle s’éteignent. La présentation de Banaag est très brève : trois mots sur le but et l’importance du projet et deux sur le rôle des intervenants. Il précise que, par courtoisie envers l’étranger que je suis, toute la séance se tiendra en anglais. Et puis il me passe la parole.

Je contourne la longue table, reviens vers le centre de la scène, me place derrière le micro, dispose mes papiers sur le pupitre, règle la hauteur du micro. Le silence de la salle est parfait. On n’entend que le battement du sang dans mes oreilles. Je lève les yeux vers la salle. Je ne vois que les visages attentifs du premier rang. Tout le reste est plongé dans le noir.

Depuis mon entrée dans la salle, je ne cesse de retourner dans ma tête que je n’ai rien préparé pour cette séance surprise : pas de petite blague d’entrée pour détendre l’atmosphère et me rendre sympathique, pas d’introduction au sujet, pas de point fort, pas de conclusion, pas de séance de questions, rien. Rien qu’un triste petit manuel d’instruction et des questionnaires rébarbatifs. Je pense aussi à la soixantaine d’étudiants parisiens que j’avais réunis un an auparavant dans le poste de CRS de l’Autoroute du Sud pour leur asséner une formation à une enquête qui ne devait durer qu’une semaine. Je me rappelle que, malgré une préparation minutieuse, la séance n’avait pas été vraiment réussie, et pas seulement parce que rassembler des étudiants et des CRS dans un même local de police deux ans seulement après mai 68 n’était pas forcément une bonne idée.

Le silence se prolonge, gênant. Quelques toux se font entendre. Il va falloir que je me lance. Je tousse à mon tour.

Et puis, ça vient, tout naturellement. Je commence par quelques remerciements de convenance. Je poursuis avec une présentation du projet, son intérêt économique pour la région, la nécessité de l’enquête de trafic que nous allons mener,  » vous et moi, tous ensemble !  » Je déroule ensuite un petit topo sur la méthode. Sans doute grisé par le son de ma propre voix, je parle maintenant sans difficulté, presque sans hésitation. J’arrive même à plaisanter deux fois. Au bout d’une vingtaine de minutes, je me raccroche enfin au manuel d’instruction et au questionnaire. A partir de là, c’est un boulevard et tout devient facile ; ennuyeux, mais facile. La distribution des manuels et des questionnaires permet aux séminaristes de se détendre un peu en échangeant quelques paroles et même quelques rires. La séance de formation se déroule comme dans un rêve. Les auditeurs sont pleins de bonne volonté, ils répondent aux questions avec l’enthousiasme de bons élèves. Gil Banaag intervient de temps en temps pour s’assurer qu’un certain point à été bien compris ou pour reformuler adroitement la réponse trop théorique que j’ai pu donner à une question. Je suis sur un nuage et, quand la séance se termine, je suis un peu surpris que seuls quelques applaudissements polis viennent en saluer la fin.

Deux jours plus tard, c’est la répétition générale. Pour cet exercice qui doit durer 48 heures, le nombre de postes d’enquête a été réduit à une dizaine. A 14:00 comme on dit dans l’armée US, les premiers véhicules sont arrêtés et les conducteurs sont interrogés sur leur point de départ, leur destination, le motif du voyage, le nombre de passagers, la nature et la qualité des marchandises transportées, la fréquence du trajet etc…

Pendant les premières vingt-quatre heures, je contrôlerai avec Pacifico les postes situés à l’Est de Cagayan et Gil Banaag, les postes situés à l’Ouest, puis nous permuterons nos zones pour les vingt-quatre heures suivantes.

On m’a affecté une jeep et deux chauffeurs. Jusqu’à la tombée de la nuit, je me limite à l’observation des quelques postes situés à proximité de la ville. Mon système semble fonctionner correctement. Habitués aux contrôles de toutes sortes et en particulier à ceux de la police, les conducteurs s’arrêtent sans protester et sont plutôt soulagés quand ils réalisent que, pour cette fois, ils n’auront pas à payer la dime aux policiers.

Lorsque la nuit tombe, je pars avec mes deux chauffeurs visiter les postes les plus éloignés. Le premier que nous rencontrons est au bord de la jungle, juste après la traversée d’une clairière qui s’est formée autour de l’estuaire d’un torrent. Dans la mauvaise lumière de nos phares, je vois un petit camion blanc arrêté près de la lampe tempête qui éclaire le poste. Un des enquêteurs est debout à côté de la portière du camion. L’autre, de repos, est un peu en retrait de la route. On ne doit pas être loin d’un village, car il discute avec une jeune fille en robe légère. L’enquête se termine, le camion redémarre. L’enquêteur vient vers nous et me reconnaît. L’autre aussi. Ils se figent quasiment au garde à vous. La fille s’est enfuie. Je descends de la jeep. J’essaie d’être jovial et rassurant. Je commente le temps qu’il fait, la douceur de la température. Je pose deux ou trois questions. Est-ce qu’ils ont tout ce qu’il faut, le travail est-il difficile, est-ce que les conducteurs s’arrêtent volontiers ?….je n’obtiens que deux réponses, « Yes Sir !  » ou « No Sir ! », rien d’autre. Je regarde rapidement les quelques questionnaires déjà remplis. Rien à dire, tout va bien. Je leur dis very well, keep on, good bye. La réponse jaillit de mes deux bonshommes, raidis sur le bord de la route : « Yes Sir ! »

La jeep repart sur la route, légèrement en surplomb de la plage. À travers les cocotiers, sous le clair de lune magnifique, je peux voir défiler la bande de sable blanc, la petite frange lumineuse des vagues, le reflet éclaté de la pleine lune. A deux ou trois cents mètres au large, je vois passer lentement une île, toute petite, exemplaire, touffe de végétation posée sur la mer noire, surmontée de trois hauts cocotiers en bouquet. Au-dessus de moi, dans la douceur de la nuit, aux travers de palmes immobiles, je contemple des millions d’étoiles.

La jeep roule à bonne allure sur la piste en bon état. Le bruit du moteur est agréable et rassurant. Mon premier chauffeur conduit sans à-coup. L’autre s’est endormi en chien de fusil sur le siège arrière. J’ai passé ma jambe droite par-dessus la portière et j’ai posé mon pied sur l’aile de la jeep. De la main gauche, je tiens le montant du pare-brise.

Je pense à Douglas Macarthur inspectant les troupes avant la reconquête de l’archipel et prononçant sa célèbre promesse:

  • Je reviendrai !

 

CHAPITRE 9 – RETOUR AU CHALET

Où notre héros joue aux quilles / de la rancune tenace des taxis / Gérard et Ratinet montent en avion / de l’importance de la côte de bœuf dans les travaux routiers / retour au Chalet

***

Après ces sensations exaltantes de chef de guerre vécues au clair de lune dans la jungle philippine, je suis rentré une nouvelle fois à Manille. J’y ai repris mes habitudes : les petits déjeuners somptueux au bord de la piscine, la douce et calme efficacité de Cora, maitresse du bureau, les restaurants-casinos clandestins, le squash britannique, le bowling à ramasseurs de quilles. Et Ratinet. Mais je ne le vois plus que très peu. Il paraît définitivement ailleurs. Il ne vient que de temps en temps au bureau. Il dit qu’il travaille dans sa chambre d’hôtel.

D’après les nouvelles que je reçois de Placido qui est resté sur place, tout se passe à peu près bien à Mindanao. J’ai même l’impression qu’il s’y plait beaucoup.

Il y a quelques jours, le taxi que je prends chaque matin devant le Hilton pour me rendre au bureau était particulièrement en bon état. Comme d’habitude, le chauffeur m’a salué de l’inévitable  « Hi, Joe ! Where are you from ? » Quand je lui ai dit : « From Paris, France. », alors qu’il s’attendait à ce que je vienne de New York ou de Californie, il a tout de suite paru intéressé et désireux de pousser plus loin la conversation. Après les considérations d’usage sur Paris, banales partout ailleurs mais surprenantes dans la bouche d’un chauffeur de taxi philippin, il m’a demandé abruptement ce que je pensais des Allemands. Comme je lui répondais par une opinion consensuelle selon laquelle il n’y avait plus de problème entre les Français et les Allemands, il parut surpris et insista :

-But you have been occupied by the Germans…

Je lui expliquai alors que j’avais à peine plus de deux ans à la fin de la guerre et que depuis cette époque, les relations entre jeunes français et jeunes allemands étaient en général assez bonnes. Mon explication ne le convainquait pas. Il fit un rapide parallèle entre la France et l’Allemagne d’un côté et les Philippines et le Japon de l’autre, et me dit d’un air sombre et convaincu :

-If I have a Japanese at night in my taxi, I will take him to a dark street and kill him with my knife !

Il y a quelques jours, Ratinet  est reparti  à Mindanao pour y poursuivre  sur le terrain l’étude  qu’il avait entreprise il y a quelques semaines et peut être aussi reprendre les photos qu’il avait manquées et dont il m’attribue toujours plus ou moins le ratage. De cette deuxième mission sur place, qui devait durer une dizaine de jours, il est revenu après moins d’une semaine.

Le comportement de Ratinet commence à inquiéter Peltier, qui lui demande à voir où en est son étude routière. La réunion a lieu en fin d’après-midi dans le bureau de Peltier et, au début, je peux les apercevoir à travers les cloisons vitrées. Mais bientôt, ils ont collé des plans un peu partout sur les vitres et je ne peux plus suivre leur entretien que par les sons qui traversent les cloisons. Tout d’abord, c’est la voix claire et rigolarde de Gérard qui doit vouloir lancer la discussion sur un mode plaisant. Puis c’est le grommellement monotone de Ratinet, qui doit être en train de présenter son travail. Ensuite c’est presque le silence, non pas qu’ils se soient tus, mais Peltier a dû baisser la voix pour poser quelques courtes questions. Encore du silence. Et puis soudain, accompagnée d’une suite de petits coups sur la vitre, c’est la voix de Peltier qui enfle pendant une longue diatribe qui se termine en explosion avec un « …mais comment peut-on être aussi con ? » que je distingue parfaitement. Le niveau sonore redescend petit à petit, mais c’est Peltier qui parle. Je vois Cora entrer dans son bureau et repartir dans le sien quelques instants plus tard.

Ratinet sort du bureau de Peltier avec ses plans sous le bras. Il rejoint sa table. Il est pâle et il me semble qu’il chancelle un peu. Je lui demande :  » Ça va ? ». Il grommelle quelque chose que je comprends pas et commence à ranger les plans dans des tubes en cartons. Il doit s’y reprendre à plusieurs fois. Ensuite il prépare son attaché-case et s’apprête à sortir du bureau.

Je pose la question idiote: « Tu t’en vas ? » Il bougonne: « Je vais faire ma valise ; il veut que j’y retourne demain matin ! Tu parles d’une connerie… » et il sort.

Peltier passe un long moment au téléphone. Cora entre et sort deux ou trois fois de son bureau, l’air affairé. J’attends que cette agitation se soit calmée pour rejoindre Gérard dans son bureau. Il est pâle lui aussi, et c’est la première fois que je lui vois une mine aussi préoccupée.

-Ça va ? Qu’est-ce qui se passe ?

-Oh, rien ! Ce con n’a pas fait la moitié du tracé qu’il aurait dû faire à ce jour, et les trois quarts de ce qu’il a fait, c’est à foutre à la poubelle.

-C’est si grave que ça?

-Il y a au moins quatre sections où ça ne passe pas du tout. Je vais tout revoir sur place avec lui. On part demain matin. J’en ai pour deux semaines, peut-être moins si j’arrive à le remettre sur rails et à le laisser tout seul là-bas, mais j’en doute. Pendant ce temps-là, tu t’occuperas des contacts avec Paris et avec le DPWH. Ah ! Il faudra aussi que tu accueilles Albert. C’est un bon projeteur que je viens de demander en renfort pour tenir les délais. Il arrive de Paris la semaine prochaine, mardi ou mercredi. Tu le mettras au courant. »

Gérard range ses affaires en silence  pendant quelques instants. Puis, fermant les yeux :

-Bon, c’est pas tout ça! Tu dines ?

Et sans attendre la réponse:

-On va au Chalet. J’ai besoin d’une bonne côte de bœuf ! C’est que j’en ai pour quinze jours de jungle, moi. Et avec l’autre andouille en plus !

Et il sort en coup de vent de son bureau. Je m’engouffre derrière lui et j’entends: « Non mais, quel con ! Quel con ! »

Dans les grandes villes des pays lointains, je veux dire hors d’Europe, là où l’aspect des restaurants, le dressage des tables, le service et, bien entendu, la cuisine sont si différents de ce que nous connaissons, il y aura toujours quelqu’un pour installer un restaurant qui s’appellera par exemple La Petite Maison Basque, qui fera servir des plats mexicano-espagnols et des vins australiens par des serveurs déguisés en toréadors. En général, cet établissement sera logé dans un bâtiment bizarre, typique d’une volonté, malheureusement vouée à l’échec, de ressembler à une agence immobilière de Saint Jean de Luz.

Je me souviens d’une pizzeria à Douala qui s’appelait Al Vesuvio et qui servait une bonne cuisine traditionnelle italienne. La salle, immense et décorée de grandes fresques de la baie de Naples, de Pompéi et du volcan, était parcourue par une nuée de serveurs camerounais dont l’uniforme relevait du mélange du gondolier vénitien et du pêcheur napolitain. En particulier, les chaussettes montantes à pompon et rayures rouges et blanches faisaient la joie des clients.

Parmi les pays lointains, il y a ceux qui sont situés sous les tropiques, ceux où la température descend rarement en dessous de 24 degrés et l’humidité au-dessous de 80%. Dans ces pays, ce type de restaurant exotique s’appellera  volontiers L’Isba Russe ou le Val d’Isère. À Manille, c’était le Chalet Suisse. Restaurant d’excellente qualité, il était tenu par un français, installé dans le pays depuis de nombreuses années. Après avoir gagné pas mal d’argent dans je ne sais quoi, il avait monté le « Chalet Suisse ». Dans un quartier agréable fait de maisons basses et plutôt modernes, il avait construit un chalet savoyard avec toit pentu couvert en fausses lauzes, fenêtres à petits carreaux et volets de bois, balcons fleuris, le tout peint en noir, à l’exception des bordures de fenêtre et des garde-corps des balcons qui étaient peints en rouge. L’intérieur était meublé comme un restaurant d’altitude avec de grosses tables en chêne verni et de lourdes chaises au dossier percé d’un cœur. Les seules concessions faites aux usages philippins étaient l’énorme publicité lumineuse et clignotante pour la bière San Miguel que côtoyait une discrète petite croix suisse, l’habituelle pancarte à l’entrée interdisant « les armes mortelles et les femmes non accompagnées », la température polaire qui régnaient dans la salle de restaurant et la présence au bar de deux femmes « non accompagnées », mais autorisées par la Direction. On y servait une très bonne cuisine, essentiellement française, et une viande qui se proclamait importée de Nouvelle-Zélande et qui nous attirait souvent.

Une semaine plus tard, Peltier est de retour à Manille. Il arrive au bureau en fin d’après-midi. Il a l’air plus détendu que lors de son départ. Je lui fais le point de la semaine : nous avons reçu le troisième avenant au contrat, il n’y a plus qu’à le faire signer au client ; Paris demande que l’on obtienne des paiements plus réguliers du client ; un spécialiste « aéroport » arrive dans trois jours pour préparer une proposition d’étude pour l’extension de l’aéroport de Manille, il faudra le présenter à l’administration philippine et l’aider dans ses recherches, il ne devrait rester que trois ou quatre jours ; mon étude de transport avance à peu près dans les temps ; Michel Albert est arrivé il y a trois jours, il est au boulot depuis hier ; la quantité de travail à reprendre n’a pas l’air de l’inquiéter, en plus, il a l’air sympa.

-Et toi, comment c’était?

-Bon, écoute, ce n’est pas la catastrophe que j’attendais. Il y a des tas d’âneries, mais ça ne sera pas trop difficile à reprendre. Il faut que je te raconte : En fait, il a bâclé le travail parce qu’il n’est pas resté assez longtemps sur place. Après un diner à l’hôtel de Butuan, on a prolongé la soirée au bar avec quelques bières. Il a fini par me raconter qu’il avait rencontré une fille à Manille, une serveuse de restaurant, celle qu’on avait vue le premier soir au Monte-Carlo.

-Oui, je me souviens, Tavia.

-Eh bien, il continue à la voir régulièrement. Une fille formidable, vingt et un ans, ravissante, gentille, serveuse au Monte-Carlo. Elle travaille pour nourrir sa famille….Tout le toutim, quoi !

-Tu parles!

-Il était tellement ému en m’en parlant que je n’ai pas eu le courage de lui dire que c’était vraisemblablement une prostituée. Je lui ai simplement conseillé de ne pas trop s’attacher car son retour en France est prévu pour dans un peu plus de deux mois.

-Et alors ? Il a compris ?

-J’espère. Il m’a dit qu’il était conscient que c’était sans avenir, qu’il y pensait sans arrêt, que c’était dur mais qu’il allait faire son boulot… A surveiller…

-Sacré Ratinet !

-Bon, on verra ça…Tu dines ? On va au Chalet ?

CHAPITRE 10 – ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO !

L’enquête de circulation à grand spectacle que j’ai lancée entre Iligan et Butuan se termine et le dépouillement des milliers de questionnaires qui en résultent va bientôt commencer. Il est temps que je retourne à Mindanao pour organiser le début de cette opération.

Lorsque j’arrive à l’aéroport de Cagayan de Oro, Placido Palangsang est là qui m’attend avec la Jeep Willys. Il a l’air très en forme. Pendant le trajet vers la ville, il m’explique en quelques mots qu’il a pris la décision d’arrêter l’enquête trois jours plus tôt que prévu à cause de la défection soudaine de nombreux enquêteurs, retournés dans leur famille pour on ne sait quelle raison, fête religieuse ou récolte. La phase de dépouillement a commencé hier. Placido a tout organisé. Il a trouvé des bureaux, choisi les enquêteurs à conserver pour l’opération, organisé leur formation et lancé un premier test depuis huit heures ce matin. Il m’emmène au bureau pour ramasser les copies, examiner les premiers résultats et faire un débriefing en fin de journée.

La Jeep s’arrête devant un petit immeuble tout neuf de deux étages. Le rez-de-chaussée est occupé par une banque et le premier étage par une agence gouvernementale pour le développement agricole de Mindanao. Nous montons au deuxième étage par un escalier extérieur en béton. La rampe n’a pas encore été posée mais, au-dessus de la porte d’entrée, on a déjà accroché l’indispensable panneau de bois sombre gravé :

DPWH-WORLD BANK- ILIGAN BUTUAN ROAD

TRAFFIC SURVEY

Les bureaux comportent une seule grande salle avec, dans un angle, une petite pièce vitrée. Le mur qui donne sur la rue est entièrement constitué de fenêtres coulissantes. Traversant les allèges, trois conditionneurs d’air ronronnent et soufflent un air glacé. Quinze tables bien alignées font face à la cage de verre. Une douzaine de jeunes filles y sont installées. Elles portent toutes la tenue des lycéennes, jupe noire et chemisier blanc. A côté de chacune d’elles, une boîte en bois contient les questionnaires à traiter. Silencieuses et appliquées, elles reportent les renseignements de chaque questionnaire en cochant des cases sur une fiche cartonnée. De temps en temps, l’une d’entre elles rassemble les fiches et y pratique des encoches à l’aide d’une sorte de pince à composter semblable à celles dont se servent les contrôleurs de chemin de fer.

Placido parait aux anges et j’imagine le plaisir qu’il a dû avoir à choisir les locaux, faire graver le panneau et sélectionner les jolies filles qu’il me présente une à une. L’atmosphère est fraîche et studieuse et le travail qu’elles accomplissent est sans reproche. Nous nous retirons dans la cage de verre qui constitue son bureau d’où il peut surveiller toute la salle. Il me vient une image de coq et de basse-cour mais je la garde pour moi et je le félicite pour son organisation.

J’avais prévu de rester au moins trois jours, mais le travail déjà accompli ne me laisse plus grand chose à faire. Je pourrais repartir le lendemain matin, mais je décide de rester ici le temps prévu. Des vacances, en quelque sorte. Placido, qui comprend tout très vite, me propose pour le lendemain une visite des environs de Cagayan.

Le lendemain, à huit heures, il est là qui m’attend avec la Jeep et un chauffeur. Il m’explique que nous allons traverser une des plus grandes plantations d’ananas du monde, la plantation Del Monte de Bukidnon. Mais auparavant, nous devons passer prendre une amie à lui qui nous accompagnera pour la balade. Je sens venir le piège, mais je ne dis rien. Notre voiture s’arrête dans un faubourg de Cagayan devant un de ces petits cafés de bord de route, construit pour partie en béton et pour partie en matériaux d’origines diverses, panneaux publicitaires arrachés, tôles ondulées du commerce, ou plaques d’aluminium laqué pour futures canettes de Coca-Cola, le tout probablement « tombé du camion ». Devant le café légèrement en contrebas, dans la fumée du poêle à bois, nous attendent deux jeunes filles et une glacière. Le piège se précise. Il s’appelle Nikki et Marinol. Je crois reconnaître en Nikki l’une des filles qui travaillaient hier au dépouillement. Elle explique qu’elle a proposé à sa cousine de nous accompagner, car elle travaille à la plantation Del Monte. La glacière, c’est pour le pique-nique.

Au double titre de chef et d’étranger, j’ai droit à la place du passager avant tandis que Placido s’installe à l’arrière entre Marinol et Nikki. Nous partons droit vers l’intérieur des terres sur une belle route goudronnée, qui, au bout d’une dizaine de kilomètres, se transforme en large piste en terre bien entretenue. Nous remontons vers le sud une large vallée bordée à l’Ouest par une impressionnante montagne volcanique pelée de 3000 mètres et, à l’Est, par une chaine moins haute couverte de végétation.

Depuis déjà un bon quart d’heure, nous roulons entre deux immenses champs bien propres sillonnées de chemins rectilignes espacés régulièrement. Ils sont couverts de millions d’exemplaires d’une sorte de plante grasse aux grandes feuilles pointues. Derrière moi, Placido et ses amies rient et discutent en tagalog. Le vent de la course et le bruit du moteur ne permettent pas de se parler beaucoup, et je me contente d’admirer le paysage.

Au bout d’une demi-heure, je me retourne et demande si nous arriverons bientôt à la plantation Del Monte. Malgré toute sa gentillesse et sa diplomatie naturelle, Placido ne peut retenir un grand éclat de rire :

-Mais ça fait bien 10 miles que nous y sommes! Tout ça, partout, ce sont des ananas.

Il dit un mot au chauffeur qui se gare sur le bord de la piste. Nous descendons de voiture, et là, effectivement, je peux voir, au milieu de chaque bouquet de feuilles coupantes, cette sorte de ballon de rugby rugueux, surmonté d’un petit plumeau piquant et bleu-vert. Moi qui pensais que les ananas poussaient sur des arbres, je me sens ridicule et je tente de conserver ma dignité en restant silencieux et circonspect. J’entends les deux filles qui pouffent à quelques mètres. Nous repartons.

Peu après, nous nous arrêtons près d’un petit bâtiment ouvert sur tous les côtés. Sa structure et sa charpente sont en beau bois sombre et la couverture est en feuilles de nipah. Des panneaux éducatifs nous y apprennent les techniques de la culture, de la récolte et de l’utilisation de l’ananas ainsi que son importance économique pour Mindanao. En quelques minutes, j’apprends tout de ce fruit qu’on me sert tous les matins depuis des semaines, artistiquement découpé, au bord de la piscine du Hilton. Placido commente et les deux filles montrent des signes d’impatience.

Nous repartons, cette fois-ci vers l´Est. La Jeep s’enfonce au cœur de la plantation vers la chaine de montagnes la plus basse en empruntant les pistes d’exploitation. Ces chemins sont étroits mais parfaitement rectilignes, et notre chauffeur pousse la Jeep de plus en plus vite. Comme il vient de pleuvoir, la voiture ne soulève pratiquement pas de poussière mais projette violemment des cailloux au milieu des plants d’ananas dont les grande feuilles acérées viennent parfois frôler la carrosserie. Derrière moi, les deux filles crient de peur et de plaisir et Placido encourage le chauffeur à aller encore plus vite. Je commence à me sentir mal à l’aise.

Heureusement, nous arrivons aux premières pentes de la montagne où les champs finissent. La Jeep est obligée ralentir pour prendre une nouvelle piste qui longe la plantation en redescendant doucement vers le Nord.

Cette route est plus large mais assez sinueuse car elle épouse le relief des premiers contreforts volcaniques et, dans la pente, le chauffeur accélère de plus en plus. Nous roulons maintenant en descente à plus de cinquante miles à l’heure, à cinq dans une Jeep, sur une piste en terre. Je sens que la voiture commence à chasser dans les virages. Quiconque a conduit ou même seulement roulé dans une de ces Jeeps de l’armée américaine sait qu’en matière de tout-terrain, on ne fait pas beaucoup plus solide ni beaucoup plus dangereux. Kitti et Marinol ont repris leurs cris de joie et Placido, assis sur le siège du milieu, les maintient par les épaules en riant très fort.

-Stop !

C’est moi qui ai crié. Le chauffeur me regarde, l’air surpris, sans ralentir. Derrière, ils se sont tus.

-Stop !

Comme rien ne se passe, je crie à nouveau en fixant le chauffeur de l’air le plus autoritaire que je peux :

-Stop !

Il a compris, il ralentit et arrête la voiture au milieu de la piste.

-Garez-vous !

Je suis dans un état de fureur absolue. Je saute de la Jeep et trébuche un peu dans le caniveau. Je descends la piste à grands pas. Parvenu à une douzaine de mètres, je m’arrête brusquement et je reste figé quelques instants à tenter de retrouver mon calme. Puis je fais demi-tour et reviens lentement vers la Jeep, maintenant silencieuse. Quand j’arrive à côté du chauffeur, je m’adresse à lui, mais en fait, c’est à Placido que je parle. D’une voix pas encore tout à fait assurée mais la plus froide que je puisse adopter, je dis :

-Maintenant, écoutez-moi attentivement. Vous conduisez beaucoup trop vite et de façon extrêmement dangereuse une Jeep qui est en surcharge sur une piste en terre qui, de plus, est en descente. Nous risquons un accident à chaque instant. Je viens de France pour aider à construire des routes dans ce pays et je n’ai pas fait 10.000 kilomètres pour finir à l’hôpital de Cagayan. Je vais remonter dans la voiture et vous allez conduire raisonnablement pour le reste de la journée. Est-ce que vous avez compris ?

C’est sans doute l’émotion qui m’a fait formuler toutes ces phrases longues et compliquées dont le chauffeur n’a sans doute pas compris la moitié. Mais Placido, lui, a compris. Il dit quelques mots en tagalog et le chauffeur fait un signe de tête en prononçant un « sorry » peu convaincant. Je remonte à bord et nous repartons à allure exagérément lente. Le chauffeur est visiblement furieux, et les passagers arrière sont figés. J’ai l’impression d’avoir nettement cassé l’ambiance. Mais peu importe, je suis vivant.

Au bout d’une vingtaine de minutes de lente descente, la piste entre dans la jungle. Vingt minutes encore et nous retrouvons la route côtière, celle qui mène à Butuan. A l’entrée d’un petit village, Placido fait arrêter la voiture et nous descendons. Par un sentier pentu, nous nous approchons de l’une des larges huttes en nipah. De son toit en feuilles de palmier sort une abondante fumée blanche. Personne ne semble s’affoler et Placido m’explique qu’il s’agit là d’une opération d’entretien courant : régulièrement, les habitants de ce type de maisons allument à l’intérieur un feu d’écorces de noix de coco auquel ils ajoutent des feuilles pour dégager le plus de fumées possible et chasser ainsi de la couverture les habitants indésirables, en particulier les serpents.

Placido me demande si j’ai déjà bu de l’eau de « young coconut ». Me reviennent alors les souvenirs de fêtes foraines parisiennes où des éventaires présentaient des fragments de noix de coco blancs dans leur coque brune, arrosés par de minces petits jets d’eau pour maintenir leur relative fraicheur. L’odeur et surtout le goût de ces morceaux de chair blanche m’étaient toujours désagréables. Devant ma mine peu enthousiaste, Placido insiste. Il y a là un enfant du village à qui il adresse quelques mots. Le garçon doit avoir une dizaine d’années. Il porte des tongs bleues, un short noir et une chemise blanche à manches courtes ouverte sur son étroite poitrine. Le chauffeur lui tend une machette sortie de sous un siège de la Jeep. Le gamin l’attache à sa ceinture par sa cordelette et, d’un mouvement léger de footballeur, il envoie valser ses deux tongs à côté d’un grand cocotier. Puis il regarde la bouquet de palmes tout en haut de l’arbre et s’avance jusqu’à lui. Il commence son ascension en posant tout d’abord un pied nu sur le fut un peu au-dessus du sol. La main opposée vient ensuite se plaquer de l’autre côté du tronc à hauteur de son visage. L’autre pied puis l’autre main suivent avec le même mouvement. L’enfant est souple, délié, gracieux. Son habileté spectaculaire résulte sans doute d’une grande habitude. La plante de ses pieds s’incurve pour épouser la forme du tronc de l’arbre; ses jambes sont fléchies et son dos vouté pour permettre à ses mains et ses avant-bras d’enlacer le cocotier ; toujours en mouvement, en tendant un peu les jambes et en remontant son buste, il déplace d’abord une main vers le haut pour une nouvelle prise, puis l’autre main qui se place juste au-dessus de la première ; le pied droit s’élève alors de la même hauteur et assure sa prise sur le tronc ; enfin le pied gauche vient appuyer sur le tronc à la hauteur de l’autre pied.

L’enfant est arrivé sous la couronne de palmes, à plus de dix mètres de hauteur, là où se trouvent les fruits. Il a enserré de ses jambes le tronc maintenant plus mince et, se tenant d’une main à la naissance d’une palme, il tire à lui la machette qui pendait à son côté. En quelques coups tranchants, il libère cinq ou six noix qui tombent l’une après l’autre sur le sol mou comme de lourdes pierres. La machette suit de peu le dernier fruit. Tandis que le gamin redescend, le chauffeur a ramassé sa machette et l’une des noix. En quelques coups rapides, il taille la partie supérieure et découpe une sorte de cuillère dans l’un des copeaux. Il décalotte enfin la noix d’un seul coup précis, faisant apparaitre la chair blanche et le liquide opalescent qu’elle renferme. Il me tend la noix préparée en me faisant signe de boire.

Le chauffeur a préparé des noix pour tout le monde et, debout au milieu de cette forêt humide et chaude, nous buvons ce liquide sucré et étrangement frais. Il nous montre ensuite comment utiliser la cuillère en écorce pour entamer la chair que nous mangeons penchés en avant.

Cette diversion a détendu l’atmosphère et quand nous redescendons le sentier, les deux filles reprennent leurs joyeuses discussions, tandis que Placido m’explique tout ce qu’on peut faire avec les noix de coco : boire, se nourrir, se chauffer, faire du barbon de bois, cirer les parquets, nourrir les animaux, fabriquer de l’huile, des tapis, des balais, des ficelles…

Brusquement, la jungle s’écarte et nous débouchons sur une plage. Elle étend son arc de cercle sur presque deux cents mètres entre deux caps chargés de grands cocotiers inclinés. A quelques centaines de mètres au large, il y a un îlot en forme de tasse renversée, surmonté de quelques arbres en éventail. Bien au-delà de l’îlot et de ce que l’on devine être la barre, la mer change de couleur et devient bleu foncé mêlé de taches blanches. Sable blanc sous les cocotiers, mer calme et transparente, légère brise à travers les palmes, ciel bleu parsemé de lointains nuages, tout cela existe donc vraiment. Le sentier que nous avons suivi a rejoint la plage près de l’un des deux caps qui la limitent. L’endroit est à l’abri du vent. Le tronc d’un palmier suit le sable à l’horizontale puis s’incurve vers le ciel pour donner un peu d’air à ses feuilles. C’est le paradis.

Placido et moi, nous enlevons nos chaussures et déposons chemise et pantalon pour nous mettre en maillot de bain. Nikki et Marinol sont passées pudiquement de l’autre côté du palmier pour en faire autant. Le chauffeur nous a rejoints avec la glacière et quelques poissons qu’il a dû acheter au village. Nous allons nous baigner, tandis que le chauffeur s’éloigne vers l’autre extrémité de la plage, une cigarette aux lèvres et un transistor à la main. Placido chahute avec les deux filles. Moi, je nage sous l’eau, les yeux grand-ouverts, au milieu de petits poissons flous à peine effrayés ; je passe voluptueusement mes mains dans le sable ; je me retourne sur le dos, me pose au fond en vidant mes poumons et je regarde le soleil qui bouge au-dessus de moi. Je nage un peu vers le large jusqu’à ce que j’arrive dans des eaux plus fraiches et plus sombres, puis je fais demi-tour pour rentrer doucement vers la plage en nageant sur le dos, les yeux fermés.

Mon dos frotte enfin le sable et je touche terre au milieu de la plage, à distance du petit groupe qui s’affaire près du cocotier allongé. Placido est en train d’allumer un feu et les filles de préparer les poissons. Le chauffeur reste invisible.

Les poissons sont des exocets, poissons volants de la taille de grosses sardines. Nikki et Marinol les ont enveloppés dans des feuilles de palme et les ont piqués sur des bâtonnets qu’elles ont plantés dans le sable à côté du feu. Sorties de la glacière et posées sur le sable, les bouteilles de bière et de Coca ruissellent de condensation à l’ombre du palmier. C’est le paradis.

Lorsque nous avons fini les poissons, les sandwiches et les fruits, nous repartons nous baigner calmement tous les quatre. Puis, Nikki et Placido franchissent le tronc d’arbre en se tenant par la main et disparaissent. Je me retrouve seul avec Marinol à marcher vers l’autre extrémité de la plage, le dos au soleil, dans l’eau jusqu’aux chevilles.

Une certaine gêne s’est installée. Elle me demande où est la France, dans quelle ville j’habite, si je suis marié, si j’ai des enfants. D’elle, j’apprends qu’elle est étudiante en économie à l’université catholique Xavier de Cagayan, qu’elle vit avec ses parents qui ont émigré de Luzon à Mindanao quand elle avait dix ans, que les choses ici ne sont pas toujours faciles à cause des musulmans qui s’opposent à l’arrivée de toujours plus de catholiques en provenance du Nord, que quand elle aura son diplôme, elle ira travailler à Manille ou à Hong-Kong. Tout en marchant dans l’eau, elle plonge soudain la main dans le sable et en ressort un coquillage dont la forme est celle d’une grosse olive fendue sur le côté. La coque est brillante, rose orangée et parsemée de tâches marron. J’ai déjà vu beaucoup de ces coquillages, de tailles et de couleurs très diverses, dans les magasins de souvenir de Manille. Marinol me dit qu’on les appelle tout simplement des olives. Elle m’apprend à repérer la petite boursoufflure que ces petits animaux laissent dans le sable en se déplaçant et à passer la main par dessous pour les en extraire. Nous nous asseyons à la limite des petites vagues, les jambes allongées dans l’eau tiède, les mains enfouies dans le sable. Nous regardons la mer devant nous. Nous parlons de temps en temps. La gêne a disparu.

J’ai l’impression d’être en vacances, d’avoir dix-sept ans et une jolie fille chaste à côté de moi.

Le paradis…

CHAPITRE 11 – LES 5000 DOLLARS DE RATINET

Il m’a fallu quitter le paradis des plages de Mindanao car je n’avais plus rien à y faire. Grâce à l’efficacité des jeunes filles que Placido avait placées sous son affectueuse autorité, le dépouillement de l’enquête de transport se déroulait tranquillement.

Me voici donc à nouveau dans le purgatoire de Manille pour m’occuper maintenant de l’étude économique proprement dite. Je dois, entre autres choses, me poser des questions du genre de celles-ci : pour les dix, quinze et vingt prochaines années, quelle sera la croissance démographique de l’île, combien y aura-t-il de voitures, de camions, d’autocars, de tonnes d’ananas, de mètres cubes de noix de coco…? Mais, si je veux avancer, je dois éviter de me poser des questions comme : est-ce que la tension qui existe entre l’Islam des propriétaires actuels de l’île et le catholicisme des colons envoyés par le gouvernement ne va pas exploser un jour ou l’autre en guerre civile ? La guerre du Vietnam, toute proche, est dans tous les esprits. Elle s’éternise et les pourparlers de Paris piétinent. De l’Indochine, je ne connais que les romans de Jean Hougron et la « 317ème section« . Je vois aussi ce qu’en montrent chaque jour toutes les télévisions du monde et je sais ce que m’en ont dit tous les jeunes américains que j’ai rencontré ces dernières années, et je trouve  beaucoup de points communs entre le Vietnam et les Philippines : les grandes richesses à côté de l’extrême pauvreté, la dictature rampante, la corruption généralisée, l’omniprésence américaine, militaire et commerciale, la densité des zones urbaines, les difficultés de circulation entre les différentes parties du pays, la jungle, les bandes armées. Tout cela forme un dangereux mélange qui pourrait bien dégénérer un jour en une vietnamisation de l’archipel. Je vois cependant une différence essentielle et rassurante : les Philippines n’ont aucune frontière terrestre avec quel qu’autre pays que ce soit, et surtout pas avec la Chine. Quand une pensée vous embarrasse, il n’y a rien de tel qu’une objection faussement logique pour vous rassurer et vous permettre de passer à autre chose. C’est ce que je fais.

Il est cinq heures et demie, et il fera bientôt nuit. La température est douce et les lumières sous-marines de la piscine du Hilton viennent de s’allumer. Peltier, Robertson, Albert et moi prenons un verre à la terrasse. C’est une sorte de pot d’adieu pour Robertson qui a terminé sa partie de la mission. Demain, il partira à Kuala-Lumpur pour une mission d’un ou deux ans. Sa femme est déjà sur place, à la recherche de clubs décents et d’une villa.

Ratinet n’est pas encore arrivé, mais, depuis longtemps, nous avons pris l’habitude de nous passer de lui. D’ailleurs, il ne fournit pratiquement plus aucun travail, mais grâce à l’efficacité d’Albert, l’avancement du projet ne s’en ressent pas. Peltier a même envisagé de le renvoyer définitivement en France. Il y a finalement renoncé pour ne pas l’enfoncer davantage. De l’avis général, Ratinet se dirige tout droit vers de gros ennuis. Ennuis avec son employeur, ennuis avec sa femme, ennuis avec sa petite amie.

Six heures et demie. Ratinet apparaît au bord de la piscine. Il porte de grosses lunettes de soleil, un chapeau de brousse et son fameux gilet multipoches. En plein milieu de la ville, au bord de la piscine de l’un des meilleurs hôtels de Manille, cette tenue à la Jim la Jungle a quelque chose de comique.

-Salut, André, dit Peltier. Ça va ? Qu’est-ce que tu prends ? C’est en l’honneur de Bob, et c’est au frais de la mission, tu peux y aller !

-Merci, j’ai pas soif. Si tiens, un Ricard ! Ah, c’est vrai qu’ils n’ont pas ça ici. Bon, alors rien ! Non, si, bon allez, un whisky, onezeroc.

C’est la première fois que je vois Ratinet commander un alcool fort. La conversation roule maintenant sur Kuala Lumpur, ses avantages et ses inconvénients. Je ne connais pas cette ville, mais Peltier et Albert y ont passé quelques semaines ensemble sur l’ébauche d’un plan de transport national. Selon eux, et bien qu’elle manque un peu de restaurants français, la ville est plutôt agréable, très « british » et assez prometteuse. Nous passons ensuite aux comparaisons avec Hong-Kong et Singapour pour finir bien entendu sur Paris.

J’observe Ratinet. Il a posé ses lunettes de soleil sur la table et, toutes les cinq minutes, il ôte son chapeau et s’éponge le front avec les petites serviettes en papier de l’hôtel en soupirant. Il fait de gros efforts pour paraître s’intéresser à notre conversation toute  banale. Il est penché en avant, les yeux écarquillés, le regard fixé intensément sur celui qui parle. Mais on voit bien qu’il n’écoute pas. Ses yeux sont vagues, ailleurs. De temps en temps, il dit deux ou trois mots, comme pour confirmer sa présence, mais ses paroles sont hors de propos. Il se lève pour aller chercher des cacahouètes au bar, revient, se rassied, puis se relève quelques minutes plus tard pour aller aux toilettes, revient, se rassied, se relève pour commander bruyamment un nouveau scotch onezerocplize. Mais nous n’y prêtons pas vraiment attention. Depuis des semaines, Ratinet s’est progressivement exclu du groupe et, maintenant, nous le considérons comme une sorte de clown triste plutôt que comme l’ingénieur routier de la mission.

Peltier signe l’addition du bar et nous annonce qu’il a réservé au Chalet Suisse.

-On prend deux taxis et on se retrouve là-bas. Allez, zou !

Albert esquisse un salut militaire rigolard :

-Oui, chef ! Bien, chef !

Au moment où nous nous levons tous pour partir, je vois Ratinet qui se penche vers Peltier et pour lui grommeler quelque chose à l’oreille.

-Ecoute, André, répond Peltier avec agacement, on va dîner, là. On parlera de tout ce que tu veux demain au bureau. D’accord ?

Ratinet baisse la tête d’un air boudeur et grommelle à nouveau.

D’un air vaincu et excédé, Peltier lâche :

-Bon, on va en parler dans le taxi. Monte avec moi.

et s’adressant à nous :

-Prenez le taxi suivant, on se retrouve au restaurant.

-Oui, chef ! Bien, chef ! reprend Albert.

A cette heure de pointe, nous mettons bien vingt minutes à trouver un deuxième taxi et, quand nous arrivons enfin au Chalet, Peltier et Ratinet sont installés face à face. Ratinet a l’air effondré, au bord des larmes. Peltier semble très embêté. Je l’entends qui dit : « Désolé, mon vieux, vraiment, ce n’est pas possible, pas possible ». Puis, nous voyant arriver :

-Tiens, les voilà. André, tu permets que je leur dise ? On va leur demander leur avis.

-Vas-y, vas-y …Qu’est-ce que ça peut me foutre de toute façon ?

-Bon, voilà…

Et Peltier raconte :

-André vient de me dire qu’il avait rencontré une jeune femme, qu’il la voyait depuis deux mois, et qu’ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Elle est Philippine, et elle travaille comme serveuse dans un restaurant. Il dit qu’il nous l’a présentée le premier soir où nous sommes allés au Monte-Carlo. Moi, je ne m’en souviens pas. Et toi, Philippe, tu t’en souviens ? Non ?

En disant cela, le naturel blagueur de Peltier reprend le dessus et il ne peut s’empêcher de m’adresser un gros clin d’œil. Robertson, qui connaît l’histoire, reste impassible, tandis qu’Albert regarde ailleurs en toussant. Peltier poursuit :

-Bon, ça ne fait rien. La mission d’André s’achève dans cinq semaines. Il va rentrer en France pour prendre un poste sédentaire dans un service des Ponts à Bordeaux.

-Ah, mais c’est chouette, ça, André, dit Albert. Depuis le temps que tu en avais marre des voyages ! Et puis Bordeaux, c’est presque ton coin, non ? Vraiment, c’est chouette !

Agacé, Peltier le coupe :

-Oui, mais c’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il veut emmener la fille avec lui…

Les derniers mots de Peltier planent un instant au-dessus de la table silencieuse. Nous nous regardons consternés, et puis Albert, doucement :

-Mais, ça va pas André ! Tu es fou ! Tu as cinquante-cinq ans. Tu es marié, tu as trois enfants. Tu ne vas pas ramener une fille d’ici à Bordeaux !

-Mes enfants sont tous casés depuis longtemps, et ma femme m’emmerde. Je m’en fous de ma femme. Je demanderai le divorce. Je lui laisserai la maison de Montalivet. On s’arrangera…

-Ta femme, je la connais, André. Vous ne vous arrangerez pas du tout.

-Je m’en fous, je te dis.

Bêtement, je pense qu’il faut que je fasse quelque chose. Je me lance :

-Dis-moi, André, je crois que je me souviens maintenant, dis-je hypocritement. C’est la jeune femme qui était avec toi au bar, le premier soir au Monte-Carlo ? Tavia, non ? C’est ça ?

-Ouais, c’est ça, Tavia.

-Mais quel âge a-t-elle, Tavia ? Dix-huit, dix-neuf ans ?

-Elle a vingt-six ans !

-Tu es sûr ? J’aurais dit moins. Ça vous fait quand même trente ans de différence !

-Vingt-neuf !

-Oui, tu as raison, vingt-neuf. Et qu’est-ce qu’elle fait au Monte-Carlo ?

-Serveuse…

-Tu es sûr ?

Je me dis que ce serait le moment de lui dire ce que nous pensons tous, qu’il y a toutes les chances pour que ce soit une hôtesse, une fille de bar, une prostituée, quoi ! Mais je n’ose pas et je me tais, tout en remarquant que personne autour de la table ne reprend cette balle, pourtant évidente et si bien amenée. Nouveau silence gêné. Puis c’est Robertson qui prend la parole en changeant de sujet :

-André, j’ai peur que vous vous soyez engagé dans une histoire compliquée. Romantique, certes, et pittoresque aussi, mais compliquée. Cependant, après tout, c’est une affaire privée, votre affaire. Alors, je me demande pourquoi vous venez exposer vos problèmes de cœur à notre chef bien-aimé.

Ratinet plonge le nez dans son verre et c’est Peltier qui répond.

-André voudrait que je lui avance, ou plutôt que la mission lui avance les frais de voyage de sa petite amie, cinq mille dollars en tout. Je ne sais pas comment il arrive à ce chiffre là, mais c’est cinq mille dollars.

-Mais, je t’ai dit, Gérard, dit Ratinet en geignant, le billet d’avion, le passeport, les bakchichs pour obtenir le visa de sortie, l’argent qu’elle doit à un oncle, enfin tout ça, quoi…

-De toute façon, je ne peux pas ! C’est un truc à me faire virer, ou même me faire mettre en taule. Tu te rends compte ? Prêter l’argent de la mission, c’est à dire en fait celui de la Banque Mondiale, pour faire sortir une fille du pays !

-Mais je rembourserai, y pas de problème. J’ai tout calculé. Je vendrai la maison de Montalivet, j’ai un compte épargne, et tout ça. Enfin, y a pas de problème, je te dis.

Silence gêné autour de la table.

-Et vous, les gars ? En vous y mettant à trois ou quatre ? Ça fait pas grand-chose, quand même ! Allez, soyez sympa !

Personne ne dit rien, mais notre réponse est claire.

-Quelle bande de salauds, quand même ! Bon, ça va, j’ai compris !

Il se lève, bouscule la serveuse qui approchait, et sort du restaurant en oubliant ses lunettes de soleil.

-Pauvre vieux, dit Albert

-Pauvre crétin, oui ! dit Peltier. Non mais tu te rends compte. Coucher de temps en temps avec une entraîneuse, bon, ça va ! Mais tout foutre en l’air pour ramener en France une pute qui le plaquera au bout de six mois, il faut vraiment être con. En plus, je suis sûr qu’elle n’a même pas dix-huit ans, la fille. Même si on en avait l’intention, lui prêter l’argent, ce ne serait pas lui rendre service. Je dinerai avec lui demain, je lui parlerai calmement : je lui dirai ce qu’on pense tous de la fille. Ça ne va pas être facile, mais il comprendra. Ça va se tasser, vous verrez.

Il secoue les épaules, pousse un grand soupir et s’exclame :

-Bon, c’est pas tout ça. On est là pour fêter le départ de notre géologue favori et pour rigoler un peu. Non mais sans blague !

Il se retourne et d’une voix forte et joyeuse :

-Ello, miss? Douyou ave tchampaigne, plize?

Est-ce que j’ai eu l’occasion de vous dire que Gérard Peltier parlait couramment l’anglais sans accent ? Je voulais dire sans accent anglais.

CHAPITRE 12 – LE SERPENT DE MER

La soirée au Chalet au cours de laquelle Ratinet s’était vu refuser 5000 dollars tant par la Banque Mondiale que par ses collègues de mission avait eu lieu un mercredi. Le jeudi matin, j’accompagnai Robertson à l’avion de Kuala-Lumpur, et je ne repassai pas au bureau de la journée. Comme le lendemain, c’était le week-end de Pâques qui commençait, je n’entendis plus parler de Ratinet jusqu’au mercredi suivant. Après-tout, c’était le problème d’un chef de mission de gérer ce genre de situation et pas le mien.

Depuis plusieurs semaines, Antoine, son ami Jean-Marc et moi, nous projetions de passer ce week-end quelque part au bord de la mer à faire de la plongée sous-marine. Cela paraissait compliqué. On nous avait bien indiqué qu’il était possible de louer des petites maisons dans les villages de pêcheurs de la presqu’ile de Mabini, mais c’était un endroit difficile d’accès et nous n’avions pas de voiture. On nous avait dit aussi qu’on pouvait rejoindre Lungsod en autocar, et de là prendre des taxis ou des jeepneys vers la presqu’ile. Mais on avait aussitôt ajouté : « Ne prenez par le car de 6 heures, il est régulièrement attaqué. Prenez plutôt celui de 10 heures. Il n’y a jamais de problème avec celui-là ». Nous avions donc laissé ce projet en sommeil jusqu’à ce qu’Antoine résolve notre problème de belle manière. Lors d’un cocktail à l’ambassade de France, il avait rencontré une assez jolie jeune fille nommée Serena. Selon Antoine, elle paraissait avoir une vingtaine d’années et pas mal de moyens. Emballée par Antoine et par le projet, elle décida qu’elle viendrait nous chercher le vendredi matin très tôt. Elle s’occuperait de tout, de la voiture, des équipements de plongée, de l’hébergement, de tout…

Le vendredi matin, à l’heure dite, j’attendais devant l’entrée du Hilton. Une Chevrolet Impala aux vitres teintées façon miroir glissa silencieusement jusqu’à moi. La fenêtre du passager avant s’abaissa lentement et je vis apparaître le visage d’Antoine, rayonnant de plaisir. Serena était assise au volant à côté de lui. Jean Marc, confortablement installé à l’arrière, jambes croisées, affectait de lire le Financial Times Manila en fumant une cigarette.

Le voyage fût on ne peut plus confortable et les cent trente kilomètres avalés en moins de trois heures. Nous arrivâmes dans un petit village de bord de mer. A part l’église, il n’y avait pas un seul bâtiment en dur. Les maisons des pêcheurs étaient dispersées dans une cocoteraie à une centaine de mètres de la plage. Elles paraissaient plus petites et plus hautes que celles que j’avais vues à Mindanao. Serena sortit de la voiture avec Antoine et ils s’éloignèrent dans le village. Au bout de quelques minutes, ils revinrent en nous annonçant que tout était arrangé. Ils avaient loué pour trois jours deux nipa huts toute proches l’une de l’autre. Elles appartenaient à une famille qui irait dormir sur la plage pendant notre séjour. Serena nous assura que c’était fréquent et que la famille était ravie.

Les deux cases étaient pratiquement identiques à toutes celles du village, construites sur pilotis de bambous et couvertes en feuilles de palmier. Le plancher de leur unique pièce était situé à environ un mètre cinquante du sol. Entre le sol et le plancher, les quatre piliers principaux étaient ceinturés d’un grillage qui constituait un enclos sous l’abri de la maison. J’avais pu voir en passant que ceux de la plupart des maisons abritaient des cochons. Par bonheur, les nôtres étaient peuplés seulement de poules. Les murs de la maison étaient en feuilles de palmier tressées et de larges ouvertures y étaient ménagées, à demi fermées par de légers volets abattants. Deux nattes étaient posées sur le plancher. Je remarquai qu’il était fait de petits bambous fendus légèrement espacés. A l’usage, je constatai que ce parquet à claire-voie offrait un triple avantage : il donnait un peu de souplesse aux nattes sur lesquelles nous allions dormir, il laissait passer l’air rafraîchissant de la mer et il permettait à tout ce que nous laissions tomber par terre, en particulier les débris de nourriture, de rejoindre immédiatement le royaume des poules. L’ameublement était constitué en tout et pour tout d’un coffre et de deux étagères en bambou et la décoration, d’un miroir et d’un portrait de la Vierge Marie.

Serena avait dit qu’elle se chargerait de tout, et elle avait tenu parole. Lorsque nous ouvrîmes l’immense coffre de la Chevrolet, je fus soulagé de constater que l’équipement ne comportait ni détendeur ni bouteille de plongée. Mes seules expériences sous-marines avaient été faites avec masque et tuba et j’appréhendais de devoir débuter la vraie plongée dans ces circonstances. Par contre, Serena avait prévu une dizaine de masques de plongée, une poignée de tubas, six paires de palme, un fusil sous-marin, des ceintures de plomb, des chapeaux de paille, une machette, quatre couvertures, quatre matelas pneumatiques, quatre lampes tempête et deux glacières remplies de bouteilles de bière, de vin blanc, de Coca et de Schweppes, le tout baignant dans la glace pilée. L’amie d’Antoine devait avoir l’habitude de ce type de week-end et elle tenait sans doute à ce que celui-ci soit confortable.

Il fut confortable, et plus que ça. Il fut extraordinaire, superbe, mémorable. Mais seule la partie maritime mérite d’être racontée en détail.

Il faut dire que la plongée nous occupa la plupart du temps, du lever au coucher du soleil. Assis sur la sable gris de la plage, vêtus d’un maillot de bain et d’un t-shirt destiné à nous protéger du soleil, nous enfilions nos palmes et, masque et tuba sur la tête, nous avancions d’une démarche lunaire dans quelques dizaines de centimètres d’eau sur des coraux morts jusqu’à ce que nous arrivions au tombant.

Si vous n’avez jamais fréquenté ce genre de côte, si vous n’avez jamais vu un documentaire de Thalassa, un court métrage de Jacques-Yves Cousteau ou un dessin animé de Pixar, alors vous aurez du mal à vous faire une idée de ce qu’est un tombant. Essayez quand même : Imaginez maintenant que, malgré les palmes, vous vous êtes écorché deux fois la plante des pieds sur les quinze mètres de plat que vous venez de parcourir péniblement. Derrière vous, l’eau est transparente et clapote sur les coraux. Vous êtes debout, en équilibre instable sur un sol agressif, dans quarante centimètres d’eau, et vous vous retournez. Sur la plage, vous voyez Serena qui rit et qui vous fait signe d’avancer encore un peu. Devant vous, l’eau est devenue bleu sombre. Vous y êtes, au tombant. Alors, comme un professionnel, vous crachez dans votre masque, vous le rincez, vous l’ajustez sur votre visage, vous coincez les bords du tuba entre vos lèvres et vos dents et vous vous allongez dans l’eau.

Vous qui venez du quartier des Gobelins, tout ce que, jusqu’à présent, vous aviez vu par vous-même des fonds sous-marins, c’étaient les eaux froides de la Bretagne-Nord, où le sable en suspension vous empêchait de voir à plus de deux mètres ou bien les rochers sans vie des eaux claires et tièdes des environs de Sainte-Maxime. Mais vous n’aviez surement jamais vu ça.

Donc, vous vous allongez dans l’eau. Vous palmez deux ou trois fois vers le large. Le bruit de l’eau dans vos oreilles est joyeux et rafraichissant. Vos épaules chauffent doucement au soleil à travers le t-shirt mouillé. Votre ventre et vos cuisses baignent dans la tiédeur liquide. Devant vous, rien. Rien que du bleu sombre. Alors, d’un seul mouvement, vous vous retournez. Le tombant est là. Vous lui faites face.

Une falaise verticale surplombe de cinq ou six mètres un fond de sable et d’algues. Dans sa partie haute, quelques dizaines de centimètres sous la surface, elle est faite de coraux morts, acérés ou arrondis, gris, blancs ou noirs. Plus bas, ce sont des coraux vivants, verts, rouges, bleus, jaunes, violets, émeraude, oranges, marrons, roses…Certains ont la forme d’une fleur, d’un artichaut ou d’un buisson d’épines, d’autres ressemblent à un cerveau, un bonzaï ou une pelote de laine… Il y en a qui se balancent doucement au gré du courant et d’autres qui sont parfaitement immobiles. Certains sont doux comme du velours, d’autres sont coupants comme des rasoirs ou urticants comme mille orties. Le sinueux contour de la paroi forme des défilés, des passages, des trouées, des culs-de-sac dans lesquels jouent les rayons du soleil. Des milliers d’anfractuosités doivent abriter toutes sortes de choses vivantes encore inconnues. En pleine eau, entre la falaise et vous, volent des escadrilles de petits poissons bleus à tache jaune, des nuages de petits poissons jaunes à tache bleue, des cohortes de simples petits poissons rouges, des colonies de petits poissons noirs rayés de blanc, des poissons à filaments, des poissons à épines, des poissons à drôle de gueule, des poissons à sale gueule. Que des petits poissons, pas un ne dépasse la taille de votre main. Vous êtes au-dessus d’eux, immobile depuis deux ou trois minutes, tournant seulement la tête, tout doucement pour ne déranger personne. Pas un bruit, à part le son étrange que fait votre respiration dans le tuba. Maintenant, vous vous êtes habitués les uns aux autres. Eux, ils retournent à leurs étranges affaires et vous, vous êtes étrangement serein. Vous prenez un grand bol d’air, vous vous cassez en deux et vous vous lancez vers le fond. Pour vous laisser passer, les nuages de couleur se déforment sans se disloquer. Si vous insistez, si vous les suivez de trop près, ils changeront brusquement de forme et, en trois battements vifs de cinquante nageoires, ils se seront mis en sureté. Le souffle vous manque et vous remontez là-haut pour expulser comme une baleine le contenu de votre tuba. Et vous passerez le reste de votre journée à recommencer.

Serena, Antoine et Jean-Marc me rejoignent. Lui est un bon plongeur, je veux dire meilleur que moi et Jean-Marc, mais elle, elle connaît les lieux. Nous survolons le fond en longeant le tombant à toute petite allure. De temps en temps, Serena tend la main pour nous montrer quelque chose, un beau corail, un drôle de poisson, un affreux mollusque. Parfois, sortant la tête de l’eau, elle nous explique qu’il ne faut pas toucher tel poisson ou tel corail, parce qu’il mord, il pique, il irrite, il empoisonne. A trois mètres de nous, je vois filer à toute allure deux grandes flèches sombres : « …barracudas…» nous dit Serena. A un autre moment, elle nous fait signe de nous arrêter et de regarder, et elle plonge au fond. Sur le sable repose une sorte de gros saucisson verdâtre. Avec précaution, Serena le soulève plusieurs fois par l’une de ses extrémités et le laisse retomber sur le sol. A la troisième tentative, le saucisson expulse par l’une de ses extrémités un faisceau de spaghettis qui se détache de lui et part à la dérive entre deux eaux. Une fois revenue à la surface, Serena nous expliquera que ces filaments irritants sont le seul moyen de défense du concombre de mer. Plus tard, en plongeant à mon tour jusqu’au fond, je déclenche un nuage de sable d’où émerge une grande raie pastenague qui plane majestueusement à quelques centimètres du sol pour aller s’enfouir à nouveau dans le sable un peu plus loin. Je ne sais pas très bien où se trouve le dard de ce bel animal, mais je sais déjà qu’il est très dangereux. Je remonte prudemment. D’ailleurs, le soleil est en train de se coucher, il est bientôt six heures, nous rentrons.

Un peu plus tard, alors que, bien installés sous les cocotiers, nous buvons notre première bouteille de vin blanc et que nous échangeons gaiment nos impressions sur le monde que nous venions de découvrir, la frêle jeune fille philippine, toute pensive, nous dira qu’avec tous ces poissons qui fréquentent le tombant, il est surprenant que nous n’ayons pas vu rôder de requin.

Et je partirai me coucher avec l’idée qu’ici, tout est étrange, tout est beau, mais tout est dangereux. D’une manière ou d’une autre.

Cette pensée néfaste ne m’aura pas empêché de recommencer à plonger le lendemain, de plus en plus loin, de plus en plus seul. Vers la fin de l’après-midi, je croisais tranquillement au-dessus d’un canyon, quand, au détour d’un massif de corail, je rencontrai un petit serpent tout à fait antipathique. Il me faisait face, il n’avançait pas, mais son corps d’un peu plus d’un mètre de long était animé d’un mouvement sinusoïdal qui lui permettait de rester immobile entre deux eaux. Il était rayé noir et jaune et n’arrêtait pas d’ouvrir et de refermer sa sale petite gueule en me regardant d’un sale air.

Dans mon milieu naturel, je suis ophiophobe. Je veux dire par là que, sur terre, les serpents me fichent la frousse. Alors dans l’eau ! Pourtant, je réussis à ne pas crier, ne pas m’agiter dans tous les sens, ne pas faire de grands remous dans l’eau ou de grandes éclaboussures qui auraient pu faire se méprendre la petite bête sur mes intentions. Bref, je réussis à me contrôler.

Tout doucement, sans quitter un seul instant le monstre des yeux, je me redressai dans l’eau, je fis passer lentement mes palmes entre lui et moi, et à toute petite allure, je commençai à palmer en arrière. Il ne bougeait pas. Au premier détour du défilé, il disparut à ma vue. Je me retournai et m’engageai dans un crawl désordonné et bruyant droit vers mon port d’attache où, tout essoufflé, je retrouvai mon petit groupe en train de se sécher au dernier soleil.

Serena ne connaissait pas ce serpent. Elle s’éloigna vers le village pour se renseigner auprès des pêcheurs. Elle revint un peu plus tard avec des informations à moitié rassurantes : comme tous les serpents marins des coraux, celui-là avait un venin très puissant, presque toujours mortel, quasiment sans antidote. Ça, c’était le mauvais côté du serpent. Le bon côté de la bestiole, c’est qu’elle avait une toute petite gueule qu’elle ne pouvait ouvrir que très peu, de telle sorte qu’elle ne pouvait mordre que très difficilement, entre les doigts par exemple, mais en aucun cas dans le gras d’un bras ou d’une jambe. Il suffisait donc de ne pas introduire sa main dans son antre ou essayer de l’attraper… L’attraper ! Quelle idée ! Bon, bien noté. Mais, pour le reste du week-end, je restai loin du défilé au serpent.

Nous avons quitté Mabini vers le milieu de l’après-midi de ce lundi de Pâques. A l’arrière avec Jean-Marc, je somnolais dans les embouteillages du retour vers Manille, tandis que Serena conduisait de la main gauche et que sa main droite était posée sur le genou d’Antoine. C’est le portier du Hilton qui m’a réveillé en ouvrant la portière de la voiture. Fatigués, brulés par le soleil, assommés par le long retour dans les embouteillages, nous nous sommes dits au revoir brièvement et la grosse Chevrolet est repartie dans la nuit.

Bien qu’avant de quitter les Philippines, je sois sorti encore deux ou trois fois avec Antoine et Jean-Marc, je n’ai jamais revu Serena. Mais je n’ai pas oublié ces trois jours qu’elle nous avait fait passer à découvrir ce monde foisonnant et silencieux que je n’ai jamais retrouvé ailleurs.

Je ne peux pas terminer ce chapitre sans revenir sur mon petit serpent jaune et noir. Quelques années plus tard, enfin réinstallé à Paris, je regardais à la télévision un de ces documentaires du Commandant Cousteau. Il y était question des récifs coralliens et de leur faune et on voyait passer sur l’écran tous les poissons dont j’avais gardé le souvenir et bien d’autres encore. Tout à coup, je vis mon serpent, rayé jaune et noir, ondulant entre deux eaux, ouvrant et refermant sa sale petite gueule face à la caméra, mon serpent. Le commentaire racontait que l’équipe Cousteau, qui ne connaissait pas cette espèce, s’était renseignée auprès des pêcheurs du voisinage et qu’on leur avait servi la même histoire : venin mortel, pas d’antidote, mais petite gueule ne pouvant pratiquement par mordre, ouf…Mais les plongeurs de Cousteau ne s’en laissèrent pas compter. Ils équipèrent le bras de l’un d’entre eux d’un gros manchon de toile très épaisse et très solide, retrouvèrent le serpent, l’excitèrent un peu et lui présentèrent le bras protégé. Le film, pris au ralenti, montre très bien la détente du serpent, le décrochage de sa mâchoire, sa large ouverture et sa morsure profonde dans le manchon protecteur.

J’ai tiré une leçon de cette histoire : A part pour les heures des marées et l’adresse du café-tabac le plus proche, je n’ai plus jamais fait confiance aux marins-pêcheurs du coin.

CHAPITRE 13 – RATINET, SUITE ET FIN

Voici donc la fin des aventures de Philippe aux Philippines. Mais, ce qui fera l’objet de ce dernier chapitre, c’est plutôt le dénouement de celles de Ratinet. André Ratinet, dit Riton Padbol, dit Andy Bad Luck, dit Dédé la Déveine, a pris une pris une place de premier plan dans le développement de cette histoire. On se souvient que le bonhomme attire les ennuis comme la Normandie la pluie. Après avoir perdu sa valise entre Bruxelles et Bangkok, s’être fait dévaliser en douceur dans Luneta Park, après avoir photographié les plus belles fleurs du monde avec une caméra vide de pellicule, ne voilà-t-il pas qu’il a rencontré le démon de midi en la personne de la jolie Tavia. Ces dernières semaines, la jeune personne a beaucoup perturbé l’ingénieur dans sa recherche du meilleur tracé pour la route côtière nord de Mindanao. Ça lui a valu les reproches amers de son bien-aimé chef de mission, Gérard Peltier. Mais, quand il décide de ramener la donzelle à Montalivet-les-Bains (Gironde) et que, pour cela, il a un besoin urgent de 5000 dollars, quand il compte les emprunter, certes indirectement mais quand même, à la Banque Mondiale, ou, à défaut, à ses collègues, les choses deviennent graves. A ce stade, et bien que l’éternel optimiste Peltier ait assuré que « ça allait se tasser », le lecteur sent bien que les aventures de Ratinet ne vont pouvoir s’achever que dans la douleur. C’est ce qu’on va voir dans ce dernier chapitre dont on remarquera qu’il porte le numéro 13. Mais pouvait-il en être autrement ?

***

Au cours de notre dîner du vendredi précédent, obstinément optimiste, Peltier avait déclaré que  » ça allait se tasser ». Il parlait bien entendu des velléités de Ratinet d’emporter la jeune Tavia dans ses bagages lors de son prochain retour vers la France. C’est pourquoi, dès que j’arrivai au bureau le mardi matin après mon weekend de Pâques à Mabini, j’allai voir Peltier pour lui demander des nouvelles de Ratinet. Il n’était pas là. Cora me dit qu’il était en réunion au D.P.W.H. toute la journée, mais qu’il viendrait surement au bureau dans la soirée. Je passai la journée à écrire une ébauche des trois premiers chapitres de mon rapport. Ratinet ne se montra pas.

Vers quatre heures, Vanny et Laïla, les deux dactylos, quittèrent le bureau avec l’ingénieur Hizon. Une heure plus tard, Cora vint me demander si j’avais besoin de quelque chose, puis elle s’en alla à son tour en allumant les lumières. Vers six heures et demie, j’entendis une voiture arriver devant notre bungalow. Je me levai de mon siège en m’étirant  et m’approchai d’une fenêtre. Peltier était en train de payer son taxi quand une deuxième voiture pénétra sur le parking désert de notre bâtiment. Deux hommes en descendirent et s’approchèrent de Peltier. L’un était très grand, dégingandé, la silhouette un peu flottante. L’autre, de taille moyenne, donnait par contraste une impression de densité. Je vis le plus grand échanger quelques mots avec Peltier qui finit par leur montrer l’escalier qui menait à notre étage. À travers les cloisons vitrées, je vis les deux visiteurs le suivre jusque dans son bureau. Les deux hommes avaient l’air d’être Chinois. Peltier fit un signe pour les inviter à s’assoir, et tout faisant le tour de sa petite table de conférence, il me jeta un regard qui me fit comprendre qu’il souhaitait que je le rejoigne. Je traversai nonchalamment le bureau des ingénieurs, puis celui des secrétaires et j’ouvris à demi la porte du bureau du chef de mission. Je passai la tête :

-Salut Gérard, je voulais … Oh, pardon ! Tu as du monde !

-Non, non, entre, Philippe, entre ! répondit-il joyeusement en français.

Puis s’adressant en anglais au deux Chinois :

-Voici Philippe. Il connait Monsieur Ratinet aussi bien que moi. Je crois qu’il serait bon qu’il entende aussi ce que vous avez à dire.

Et toujours en anglais, en se tournant vers moi :

-Ces messieurs ont des choses à dire à propos d’André.

Je regardais les deux hommes. Leur origine ne faisait pas de doute. En quelques mois de séjour à Manille, j’avais compris qu’aux Philippines, les Chinois étaient plutôt mal considérés. Ils avaient la réputation de n’occuper que deux types d’emploi : celui de riches commerçants, intelligents et durs travailleurs, âpres au gain et exploiteurs du pauvre peuple, ou celui de bandits, pirates, gangsters puissants et sans pitié et exploiteurs du pauvre peuple. Pour la plupart des Philippins, la frontière entre ces deux activités étaient extrêmement ténue et pour certains, inexistante. Tant et si bien qu’ils étaient à la fois méprisés et craints. Je n’eus pas de mal à situer nos visiteurs du mauvais côté de la barrière. Le plus âgé des deux était très maigre et, même assis, il paraissait très grand. Son costume fripé en lin écru et la large chemise blanche qu’il portait par-dessus son pantalon avaient l’air de flotter sur lui. Un chapeau usagé en paille de Panama et des sandales portées pieds nus complétaient l’impression de laisser-aller et de lassitude que dégageait le bonhomme. Il se pencha sur le côté pour attraper dans sa poche de veste un paquet de Winston et une pochette d’allumettes. Il tira une cigarette du paquet et l’alluma tranquillement. Puis il croisa les jambes et, se renfonçant dans son fauteuil, il souffla un long nuage de fumée.

Pour affecter une décontraction qu’il n’éprouvait probablement pas, Gérard s’était assis d’une fesse sur le coin de son bureau et observait le manège en silence.

Enfin, le grand Chinois parla :

-La fumée ne vous dérange pas ?

Ca n’était pas vraiment une question. Il continua sans attendre de réponse :

– Voilà. Je suis le secrétaire de Monsieur Leung…un homme d’affaires important à Manille. Celui-là est mon assistant, dit-il en désignant son compagnon d’un coup de menton à peine perceptible.

Celui-là se tenait debout près de la porte du bureau, les mains croisées devant lui à la hauteur de sa ceinture. Il était tout l’opposé de son patron. De taille moyenne, musclé, il était légèrement à l’étroit dans un costume gris sombre et luisant, parfaitement repassé. Sa chemise Lacoste noire était rentrée dans son pantalon, ses chaussures de ville vernies paraissaient toute neuves. Il portait aussi, bien droit sur la tête, un tout petit chapeau de paille noire. Son regard était vide et, à supposer qu’il parlât anglais, il semblait ne pas écouter ce qui se disait.

-Monsieur Leung se fait du souci…, continua le grand Chinois. A propos de sa nièce Tavia… Une des nièces qu’il aime le plus… Presque une fille pour Monsieur Leung… Monsieur Leung se fait du souci pour Tavia… Parce qu’elle fréquente votre ami Andrew.

L’homme avait le souffle court. Il parlait de manière saccadée, entre deux inspirations, d’une voix rauque, abîmée par le tabac. Il poursuivit :

-Andrew est presque un vieil homme… Tavia est une très jeune fille… Pure chinoise de Shanghai… Andrew est blanc…Tout cela n’est pas convenable…De plus… cette liaison perturbe beaucoup le travail de Tavia.

L’homme fit une courte pause, puis il se redressa dans son fauteuil et reprit son exposé.

-Mais Monsieur Leung sait bien… que l’amour ne se commande pas…C’est pourquoi il a autorisé sa nièce… à fréquenter Andrew…

-Donc, tout va bien ! intervint Peltier.

Le secrétaire de Monsieur Leung ne tint pas compte de cette interruption.

-Mais Monsieur Leung est inquiet, reprit-il. Une autre de ses nièces lui a appris… qu’Andrew allait bientôt rentrer dans son pays… votre pays… et qu’il voulait emmener Tavia avec lui.

-Ah, bon ? mentit effrontément  Peltier, l’air étonné.

-Et malgré le chagrin … que lui causerait le départ…de sa nièce favorite… Monsieur Leung à l’intention de s’effacer devant l’amour.

-Donc, tout va bien, répéta Peltier.

A ce moment, le grand Chinois qui, jusque-là, avait parlé le regard dans le vide comme s’il se racontait l’histoire à lui-même, leva les yeux vers Peltier et lui dit :

-Non, tout ne va pas bien… Tavia doit de l’argent à son oncle… beaucoup d’argent…Voyez-vous…depuis des années… Monsieur Leung a pourvu à l’éducation de sa nièce… à son logement, sa nourriture, ses vêtements… Bien sûr, elle rembourse son oncle … petit à petit… par son travail au Monte-Carlo… Mais elle lui doit encore beaucoup… plus de 8.000 dollars aujourd’hui… Vous comprendrez que Monsieur Leung ne peut se permettre de perdre… une aussi grosse somme… et il va bien falloir… la lui rembourser.

Je me rappelai notre dernier dîner au Chalet et je me dis qu’Andrew avait nettement sous-évalué les frais de départ de Tavia. Ou alors les prix avaient-ils augmentés récemment ?

Peltier prit un air impatient pour dire :

-Écoutez, si Mademoiselle Tavia doit de l’argent à son oncle, ça la regarde ! Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

-Voici : … Il y a quelques jours… nous avons rencontré Andrew…Nous lui avons tout expliqué… Au début, il semblait ne pas comprendre …il protestait… il parlait même d’appeler la police… Nous lui avons dit…que c’était totalement inutile, …du temps perdu…de plus, il risquait de sérieux ennuis… pour détournement de jeune fille mineure… Nous avons dû le secouer un petit peu et… il a fini par comprendre… Il nous a juste demandé un délai pour payer… Le délai a expiré hier.

-Encore une fois, que voulez-vous que j’y fasse ?

-Depuis hier, …nous cherchons votre ami… pour le rappeler à ses obligations… mais il reste introuvable… Alors nous comptons sur vous… pour lui expliquer ceci : Si Monsieur Ratinet veut bien payer … avant vendredi …la somme de 12.000 dollars, …c’est à dire la dette de Tavia … plus une compensation de 4.000 dollars …pour le chagrin de perdre une nièce aussi charmante… Monsieur Leung la laissera partir avec tristesse… mais sans colère…La somme pourrait être payée en billets de cent dollars… disons vendredi à midi.

Il prit une grande inspiration et, sur un ton presque désolé :

-Vous lui direz aussi que s’il ne pouvait pas payer vendredi prochain… de nouvelles conditions de paiement pourraient lui être faites… disons 16.000 dollars pour le vendredi suivant… ou 20.000 pour le suivant… mais en aucun cas le paiement ne pourra être fait après cette dernière date. Il serait bon que Monsieur Ratinet sache… qu’hier soir, la jeune Tavia est partie au nord, dans sa famille… et que si le marché ne pouvait être conclu, Monsieur Leung serait fâché… et qu’il pourrait affecter la jeune Tavia à un lieu de travail disons…moins agréable que le Monte Carlo. Alors dans l’intérêt de tout le monde… y compris le vôtre, Monsieur Peltier… il vaudrait mieux que l’affaire soit conclue pour vendredi.

L’homme décroisa les jambes, se pencha en avant dans son fauteuil, posa ses coudes sur ses genoux et son menton sur ses deux poings rassemblés et se mit à regarder Peltier droit dans les yeux. Cela signifiait clairement qu’il avait dit ce qu’il avait à dire et qu’il attendait maintenant une réponse.

Peltier se leva du coin de son bureau pour passer derrière le meuble. Il s’assit, ouvrit un tiroir, en sortit un Culebras, et l’alluma avec toute le cérémonial qui convient à ces énormes cigares philippins. Je compris que le berger entendait ainsi répondre à la bergère tout en gagnant un peu de temps. Je n’avais aucune idée de ce que Gérard allait faire ou dire. Je n’avais d’ailleurs aucune idée de ce que j’aurais fait ou dit si j’avais été à sa place. Tout ce que je voyais, c’est que ces types avaient l’air dangereux. Dans ma tête, passaient des images de battes de baseball fracassant des genoux. Ou pire.

Gérard se mit à parler :

-Cher Monsieur, vous me dites que vous cherchez André Ratinet depuis hier. Personnellement, je ne l’ai pas vu depuis trois jours. Vous me dites que la jeune Tavia doit de l’argent à son oncle. Personnellement, je ne vois pas en quoi ça me regarde. Vous me dites qu’André Ratinet veut partir avec la nièce de Monsieur Leung. Personnellement, ça m’est totalement indifférent et je ne vois pas ce que je pourrais y faire. Que Monsieur Ratinet rentre en France ou reste aux Philippines, qu’il le fasse avec ou sans Tavia, qu’il rembourse ou pas Monsieur Leung des frais d’éducation de sa nièce, cela m’est complémentèrent égal. Je ne me sens responsable ni de ce que Ratinet a fait, ni de ce qu’il fera, ni de ses dettes, ni de quoi que ce soit qui le concerne. Voyez-vous, il se trouve qu’il y a trois jours, j’ai licencié Ratinet. Voyez-vous, depuis plusieurs semaines, il faisait n’importe quoi, son travail ne valait plus rien. J’ai dû tout reprendre moi-même. En plus,  j’ai dû faire venir de France un autre ingénieur pour le remplacer. Quand je me suis aperçu qu’il avait volé cinq cents dollars dans la caisse, je l’ai mis à la porte immédiatement. C’était la seule chose à faire. Tu es bien d’accord, hein, Philippe ? dit-il en se tournant vers moi.

J’avais écouté le discours de Peltier, complètement subjugué. Et maintenant, voilà qu’il m’impliquait dans son histoire. Je m’entendis répondre avec hésitation :

-Non, euh, si, oui, bien-sûr…c’était la seule chose à faire…

Peltier reprit :

-Depuis, je ne l’ai pas revu. Toi non plus Philippe ?

-Euh, non, non…moi non plus.

-Il est peut-être encore à Manille, ou bien il a pris l’avion pour Paris, je n’en ai aucune idée, et je m’en fous complètement. Alors, Messieurs, vous comprendrez que je ne peux rien pour vous. Puis-je vous conseiller de vous adresse à la police ?

A ce moment-là, pour me calmer, j’avais entrepris d’allumer une cigarette, et quand j’entendis la suggestion, j’avalai la fumée de travers. Là, il allait un peu fort, Peltier, sans doute grisé par sa propre volubilité. Je prolongeais ma toux le plus possible pour faire diversion, mais forcément le silence se prolongea et devint pesant.

Le grand Chinois n’avait pas bougé depuis que Gérard avait pris la parole. Et il continuait de le fixer intensément. Puis, il se déplia de son fauteuil, lissa les pans de sa veste fripée avec les paumes de ses mains et prononça d’un ton neutre qui était lourd de menaces :

-Bien ! Nous allons prendre… d’autres mesures…Bonsoir, messieurs.

Et il sortit, suivi de son assistant. Je refermai la porte derrière eux et, en m’appuyant contre elle, je soufflai :

-Eh ben, mon vieux !

Je regardais Gérard. Il paraissait tendu comme un arc. Aux mouvements de la fumée qui s’élevait de son cigare, je voyais bien que sa main tremblait un peu. Il prit une grande inspiration et, tandis qu’il expirait profondément en gonflant les joues, ses épaules s’affaissèrent. Il se pencha en avant jusqu’à ce que sa poitrine touche le bureau. Il resta ainsi quelques instants puis se redressa en éclatant de rire. Je ressentis brusquement le besoin de m’asseoir.

-Eh ben, mon vieux, tu t’en es drôlement bien tiré. Bravo ! Mais c’est vrai tout ça ? C’est vrai que tu as viré André ?

-Penses-tu ! D’abord, il n’a pas disparu : je l’ai vu hier soir ; il a promis de venir au bureau demain matin. Et même s’il avait fait trois fois pire, je n’aurais pas pu le virer comme ça. Pas le droit… Mais je pense que ça, les Chinois ne le savent pas. C’est vrai que son boulot ne valait plus rien, mais il n’a pas piqué dans la caisse. Je ne l’ai pas viré. J’ai raconté tout ça pour que les Chinois nous fichent la paix, à nous et à la mission.

-Bon, j’espère pour tout le monde que ça a marché.

-Dis-donc, je suis crevé. C’est comme si j’avais couru un 5000 mètres.

-Moi aussi. On va diner ? Au Chalet ? Je t’invite.

Une fois au Chalet, devant un ou deux premiers verres pour attendre le T’bone Special Chalet, nous étions revenus en détail sur les événements de cette fin d’après-midi. C’est pendant la dégustation de la viande garantie d’origine suisse que nous avions examiné ce qu’il convenait de faire avec Ratinet pour éviter une catastrophe. Au dessert, une stratégie avait été mise au point et, à partir de ce moment, nous nous étions engagés calmement sur le chemin d’une gentille euphorie à petits coups de bières pression.  Nous l’atteignîmes vers onze heures. La soirée fut agréable, amicale, sincère, confiante et rigolote. Gérard évacuait la tension qu’il avait encore en lui en racontant ses colonies. Et moi, rempli d’une sorte d’admiration presque filiale, je l’écoutais en posant les questions qu’il fallait aux moments qu’il fallait. Vers minuit, nous prîmes un dernier cognac, mais je refusai d’accompagner Gérard au Playboy Club.

Le lendemain matin, quand Ratinet arriva au bureau, nous étions prêts. Fatigués mais prêts. L’opération fut réalisée brillamment, en moins de quatre heures.

À huit heures, j’arrivai au bureau. Gérard était là depuis une demi-heure. Il me dit qu’il avait parlé à Cora. Elle lui avait confirmé que la famille Leung était connue à Manille pour ses casinos et son réseau de prostitution et qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à eux. Il fallait donc d’urgence extraire Ratinet du pays, comme nous l’avions envisagé hier soir.

A huit heures trente, j’appelai Antoine à l’ambassade de France.

A neuf heures moins le quart, Ratinet arrivait au bureau, fripé,  fatigué, défait. Gérard commença à lui raconter notre rencontre de la veille au soir. Bien-sûr, il améliora un peu l’histoire insistant sur le côté menaçant des paroles du grand Chinois et sur l’aspect inquiétant du petit. De temps en temps, il me prenait à témoin :

-André, tu sais qu’on n’en menait pas large hier soir ! Hein, Philippe ?

J’acquiesçais d’autant plus volontiers qu’effectivement, la veille au soir, je n’en menais pas large.

-Bon sang, André, c’est un truc à te faire estropier ou même tuer par ces gangsters. La menace était claire. Si tu avais vu le petit costaud…

Je voyais André qui se ratatinait, livide. Gérard continuait :

-Il n’y a qu’une seule solution : il faut que tu partes, que tu quittes le pays, tout de suite.

André commença à protester faiblement :

-Mais Tavia…, je ne peux pas la laisser…

-Ecoute, André, ce n’est plus une histoire d’amour. J’espère que, maintenant, tu as compris le métier de Tavia. Cette fille se débrouillera toujours. Elle retournera travailler au casino. Toi, c’est ta peau que tu risques.

Dans sa gentillesse naturelle, Gérard arrivait à ne pas prononcer le mot terrible, le mot « pute », qui aurait fini d’achever Ratinet.

-Tu crois vraiment ?

-C’est ta peau, mon vieux. C’est toi qui décides. Moi, à ta place, je partirais. Philippe, qu’est-ce que tu en penses ?

J’approuvai, bien entendu. A ce moment, je vis arriver un taxi sur le parking du bureau. Antoine en descendit. Je le vis monter les escaliers, passer dans le bureau de Cora et lui remettre une enveloppe. A travers les cloisons vitrées, il me fit petit signe du pouce qui voulait dire que tout allait bien, et puis il repartit par le même taxi. Il était dix heures moins le quart.

A dix heures moins dix, Cora entra dans le bureau et remit l’enveloppe à Gérard.

-Bon, tu te décides ? dit-il en examinant son contenu.

-Mais, je peux pas partir comme ça ! Il y a le boulot !

-Le boulot, c’est mon problème. On s’arrangera sans toi. Ecoute, on t’a trouvé un billet d’avion. Tu as un vol Cathay à 12 heures 10 pour Singapour . Après, ce sera UTA  jusqu’au Bourget. Tu as juste le temps d’attraper ton avion. Il faut que tu partes !  Maintenant !

-Mais, c’est pas possible, je n’ai pas mes affaires. Il faut que je passe à l’hôtel prendre mes affaires…

-Pas prudent ! Ils te cherchent. Peut-être même qu’ils t’attendent là-bas.

-Mais, j’ai changé d’hôtel. Je suis à l’autre bout de la ville.

-D’accord, mais Tavia le connaît, ton nouvel hôtel. Je me trompe ? Non ? Alors, ils le connaissent aussi. Fiche le camp, je te dis. Tout de suite. Pars comme tu es. Voilà 200 Dollars pour le voyage, c’est largement suffisant. Cora va t’appeler un taxi. Tu lui donneras le nom de ton  hôtel. On ira chercher tes affaires plus tard et on te les enverra au bureau, à Paris.

Ratinet paraissait maintenant résigné, mais il ne voulait pas encore le dire clairement.

-Allez, salut, mon vieux, reprit Gérard, et bon voyage. Ah, dis-donc, tu as ton passeport sur toi au moins ?

-Euh, oui, … je crois, dit Ratinet en fouillant devant Gérard excédé les innombrables poches de son gilet d’aventurier. Ah ! Le voilà !

A dix heures vingt, Cora, Ratinet et moi montions dans le taxi. Une heure plus tard, nous regardions Ratinet passer le contrôle de police et disparaitre vers la salle d’embarquement.

A midi précise, avec dix minutes d’avance, le Boeing 707 de Cathay Pacific décollait vers Singapour.

Deux jours plus tard, un télex du siège nous apprenait  que A. Ratinet était retenu dans les bureaux de la douane du Bourget. On ne savait pas pourquoi. Avions-nous une explication ? Non, nous n’en avions pas. Mais les détails de cette nouvelle aventure nous arrivèrent trois jours plus tard, lors d’un entretien téléphonique entre Peltier et le responsable du projet à Paris. Arrivé à Singapour, Ratinet avait normalement six heures à attendre avant de pouvoir prendre son vol vers Paris. Bougonnant contre la mauvaise organisation de son voyage, il s’était rendu au bureau UTA de l’aéroport. Le jeune employé chinois qui l’avait reçu avait réussi à l’inscrire sur un autre vol UTA  qui venait d’arriver en provenance  d’Australie et qui repartait une heure plus tard sur Paris. Quand le gentil petit Chinois lui avait remis son nouveau billet, il lui avait demandé s’il pouvait se charger d’un Moon Cake pour sa sœur qui habitait rue du Cardinal Lemoine à Paris. C’était la période de la fête de la Lune, lui dit-il, et chez les Chinois, c’est une tradition d’offrir des gâteaux à sa famille. Ratinet, éperdu de reconnaissance envers l’employé d’UTA, n’avait rien à lui refuser. Il avait pris l’adresse de la sœur et une grosse boite métallique fermée par de nombreuses ficelles.

A l’arrivée au Bourget, la douane avait ouvert le colis et trouvé à l’intérieur un gâteau chinois. Mais sous le gâteau, il y avait une douzaine de sachets de cellophane contenant des poudres de couleurs diverses. La douane avait mis deux jours à analyser les poudres et à conclure qu’elles n’étaient que d’innocentes épices exotiques. Mais pendant ce temps, elle avait jugé préférable de garder Ratinet dans ses locaux. Il parait qu’il en était sorti hirsute, fatigué et définitivement assuré de l’existence d’une conspiration mondiale à son encontre.

Je rentrai à Paris quarante jours plus tard. Ma mission était terminée. Je ne devais jamais revoir André Ratinet.

Lui- même ne devait jamais revoir ses affaires. Lorsque nous allâmes les chercher à son hôtel, elles avaient disparu. L’hôtelier prétendait même qu’aucun Ratinet n’avait jamais séjourné dans son établissement.

Sacré Ratinet.

Fin

 

 

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