Ouh ! Le Hibou ! (Couleur café n°21)

Couleur Café n°21
Café Le Hibou – Carrefour de l’Odéon

C’est une chaude soirée de juin. 20 heures, 29 degrés Celsius. Il y a eu du changement au Carrefour de l’Odéon : le Hibou a remplacé le Horse, vieux café-brasserie mal tenu, genre Pub moche des années quatre-vingt. Aujourd’hui, des petites tables rondes et noires cerclées d’or, des chaises cannées noires bordées de jonc jaune, des parasols noirs, des serveurs jeune, gouailleurs et agiles en tablier noir et chemise grise, sous la houlette d’une chef de rang en tailleur léger noir, occupent toute la pointe de trottoir limité par les rues de Condé et de l’Odéon. L’ensemble est sobre et de bon goût. Ce soir, il est aussi bondé que la terrasse de Sénéquier en juillet. La ressemblance avec le café symbole de Saint-Tropez s’étend aussi au genre de clientèle, du moins selon les souvenirs anciens que j’en ai : mélange de gens aisés du quartier et de touristes de diverses sortes, pour la plupart étrangers, mais avec quelques régionaux quand même (régionaux : néologisme politiquement correct qui signifie provinciaux), conversations animées mais pas trop bruyantes, rires de femmes et hommes aux fronts qui brillent, quelques boissons sophistiquées. J’arrête là ma comparaison avec Sénéquier.

Si le Hibou est le dernier à avoir fait évoluer le carrefour de l’Odéon, il n’est pas le seul. Auparavant, le Danton, qui fait l’angle avec le Boulevard Saint-Germain, avait fait quelques efforts insuffisants de décoration. Il n’a pas vraiment réussi à changer de catégorie, et il est resté le lieu de rencontre des jeunes orbi non urbi avant d’aller au cinéma. Mais peu importe le Danton ! Il ne fait pas vraiment partie du carrefour.

Par contre, le café-restaurant littéraire « Les Éditeurs » a remplacé une banale brasserie-choucroute des années cinquante dont le nom est perdu à jamais. Comme dit le site de l’établissement actuel : …difficile de définir en un mot Les éditeurs. C’est à la fois un café, un restaurant, un bar très lounge, un salon de thé, une bibliothèque…Je ne sais pas si le monde littéraire fréquente Les Éditeurs, mais Les Éditeurs font comme si : ambiance feutrée, sièges et tables mode et bas, cuisine moyenne et assez chère, décor de bibliothèque, avec de vrais livres. On s’attend à rencontrer Pivot et Orsenna plus que Houellebecq et Beigbeder. Chic et propre, quoi !

A la limite du Carrefour, à l’angle de la rue Saint-Sulpice, il y a aussi ce restaurant italien, le Marco Polo. Au pied d’un grand mur pignon décoré d’un joli trompe-l’œil, sa terrasse au beau velum rouge est tentante. Pourtant, si vous ne connaissez pas le patron, je vous le déconseille car il y a de fortes chances pour que vous y soyez traité comme le plouc de passage. Ils sont entre amis, là-bas, et je les y laisse.

Mais le fleuron du Carrefour, c’est bien Le Comptoir. Il y a quelques années, un chef renommé, Yves Camdeborde,  a acheté l’hôtel «Le Relais Saint-Germain» ainsi que les deux ou trois boutiques adjacentes. Il a rénové l’hôtel, refait le ravalement et accroché des géraniums à toutes les fenêtres. Au rez-de-chaussée, il a installé «Le Comptoir», minuscule bistrot où il sert une cuisine « bistronomique » et juste a côté « l’Avant Comptoir », un bar à hors d’œuvres. Le Comptoir est une vraie réussite. La cuisine bistrot y est excellente. Les tables sont plus que minuscules. Dès midi moins le quart (l’établissement ouvre à midi), on fait la queue sur le trottoir dans le vent, la pluie, le froid ou la chaleur. Quand il n’y a plus de place à l’intérieur, et c’est tout le temps, on est heureux d’obtenir une table sur un trottoir d’à peine un mètre de large. Quand il fait froid, on vous donne une couverture, comme dans les télésièges autrichiens ; quand il pleut, vous avez les pieds mouillés. Tout le monde est content.

Mais ce soir, seul, par cette chaleur, je n’avais envie ni de cuisine bistronomique ni de faire la queue. D’ailleurs, je n’avais pas vraiment faim. Tout ce que je voulais, c’est une  table à l’ombre sur laquelle un aimable serveur viendrait poser un demi de bière ruisselant de condensation. C’est donc  la terrasse du Hibou qui m’a attiré.

Je trouve une table bien à l’ombre. Le garçon m’apporte une Carlsberg et le code Wifi. Je peux sortir mon iPad et tenter de tirer quelque chose de cette halte à mi-chemin entre Saint-Germain et le Quartier Latin.

A ma gauche, une table vide me sépare de deux jeunes hommes qui rient très fort en regardant des photos sur leurs iPhones. Ils sont plutôt bruyants, mais si j’arrive à ne pas essayer de comprendre ce qu’ils disent, ça ne m’empêchera pas d’écrire. En partageant un plateau de charcuterie, ils boivent des demis qu’ils font renouveler plusieurs fois.

De plus en plus joyeux, mes deux voisins tentent une amicale plaisanterie sur mon iPad et moi. Je réponds n’importe quoi en souriant et me replonge sur l’écran. Ils ont beaucoup bu, mais ils comprennent que je ne suis pas intéressé par une conversation. Sans doute déçus, ils commandent une nouvelle tournée.

Un quart d’heure plus tard, ils se lèvent et règlent leur addition en plaisantant avec le garçon. En partant,  ils titubent un peu et bousculent quelques tables. Ils s’excusent gentiment  et partent vers le boulevard. Avec un peu d’inquiétude, je vois qu’ils portent chacun un casque de moto.

Aussitôt nettoyée, leur table est offerte à deux jeunes filles, grandes, blondes et pales. Leurs cheveux sont tirés très fort en arrière. Ils se terminent par un petit chignon très soigné. Fines et fragiles, elles ont l’air si nettes, si propres, si fraiches qu’on dirait qu’elles sortent d’un sauna. Elles sont jumelles, identiques sauf dans leur vernis à ongle, l’un rouge, l’autre vert, leurs robes légères, l’une kaki, l’autre bleue, et leurs chaussures, les unes noires, les autres dorées. Au cours des années –combien ? Une petite vingtaine–, inséparables, elles ont appris à se distinguer par quelques détails comme ça.

Pourtant, là, elles ont commandé la même chose, du veau-haricots verts accompagné d’un grand verre de vin blanc. Elles parlent une drôle de langue, nordique surement. Ce n’est ni du hollandais, ni du suédois, ni du polonais, je l’aurais reconnu ; bien sûr, pas de l’allemand, ni du russe. Estonie, Lettonie, Finlande, va savoir…

Je les observe du coin de l’œil. Elles sont ravissantes. Et je me dis qu’il y a quelques années, beaucoup d’années, dans cette même situation, j’aurais souffert le martyr à me demander comment les aborder. Je me dis que j’aurais probablement fini par quitter la terrasse sans avoir osé, et que je m’en serais voulu toute la soirée, et même le lendemain, de ne pas l’avoir fait, et que je me serais promis – juré, pour la prochaine fois, d’être irrésistible.

Mais ce soir, je me dis que je suis serein, content d’avoir regardé ces jeunes filles, sans gêne ni ambigüité, et de n’avoir rien d’autre à faire que de tirer quelques lignes de ce court instant d’une belle soirée à Saint-Germain des Prés.

 

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