Homéotéleute et Polyptote (texte intégral)

Homéotéleute et Polyptote

Tragédie en quatre ou cinq actes

A Sophocle, Eschyle, Sartre, Anouilh et Giraudoux en toute fausse modestie

Personnages

Épiclèse                      roi d’Antanaclase   (M. Jean-Paul Belmondo)

Polysémie                   épouse d’Epiclèse    (Mme Shirley McLaine)

Homéotéleute            fils d’Epiclèse   (M. Gérard Jugnot)

Polyptote                   jeune Zeugmienne   (Mlle Brigitte Bardot)

Le Récitant                récitant   (M. Louis Jouvet)

Le Chœur Antique   vieille chorale   (M. Michel Fugain et le Big Bazar)

Homère                      poète   (M. Michel Simon)

Héra                           déesse   (Mme Régine)

Aphrodite                  déesse   (Mlle Sharon Stone)

Charybde                  pauvre pêcheur   (M.Michel Colucci)

Scylla                         pauvre pécheresse   (Mme Jeanne Moreau)

Villageois, invités, gardes, servantes, attaché consulaire, chevaux, raton laveur…

 

Acte I

La scène est à Athènes et le décor entièrement blanc à l’exception de deux éléments : un grand cognassier du Péloponnèse et un petit banc en marbre de Thassos.

Le Récitant

Gens d’Athènes, prêtres de l’Acropole, commerçants de l’Agora, ménagères de Plaka et même vous, marins du Pirée, salut ! Laissez-moi ce soir dérouler devant votre assemblée attentive la vraie histoire de deux amants superbes et généreux, que certains dieux protégeaient mais que d’autres pourchassaient. Retenez vos larmes, étouffez vos cris, car il n’y a que dans le silence et le recueillement que l’on peut entendre une telle tragédie. Je commence.

C’est au pied du mont Lycabette, la colline aux loups féroces, qu’ils se rencontrèrent pour la première fois. Elle s’appelait Polyptote et lui, Homéotéleute. Elle venait de Zeugma, petite ile de la mer Métaphorique aux mille naufrages, et lui, des grandes plaines d’Antanaclase, riches en hypallages et en hypotyposes.

Polyptote était arrivée à Athènes un peu avant les dernières calendes pour suivre le cycle annuel des cours de solipsisme perspicace que prodiguait toujours Doryphore d’Alexandrie malgré son grand âge. C’était la première fois qu’elle quittait son ile où elle avait vécu jusque-là d’heureuses années, entourée de ses parents adoptifs, Charybde et Scylla, et de ses frères et sœurs Epigastre, Epigone, Epiphénomène et Epifanny. Elle était sans conteste la plus jolie des jeunes filles de Zeugma et, quand elle traversait la ville, simplement vêtue d’une peau de mouton de Panurge jetée sur ses épaules, les Zeugmiens faisaient pleuvoir sur elle des olives vertes et des figues de Barbarie en signe d’admiration tandis que les Zeugmiennes lui lançaient des éponges mouillées et des moules cuites en signe d’amitié. Mais depuis qu’elle était arrivée dans la capitale du monde, toutes ces petites attentions, certes rustiques mais cependant débonnaires, avaient cessé. C’est à peine si de temps en temps un Athénien l’accompagnait une heure ou deux en marchant à reculons devant elle, ou si une ménagère se couvrait la tête de poulpes sur son passage. Les olives et les éponges de son pays natal lui manquaient et elle commençait à se sentir isolée. C’est pourquoi, en plus de son inscription aux cours de Doryphore l’Ancien, elle était devenue membre d’un club sportif hyperbolique, espérant ainsi rencontrer des jeunes gens de son âge.

Ce jour-là, elle prenait le frais sur un petit banc de marbre de Thassos à l’ombre d’un grand cognassier du Péloponnèse après une séance de lutte elliptique, avant d’aller s’asseoir sur les gradins de l’amphithéâtre Antigone Œdipide pour y subir quatre heures de Doryphore le Prolixe en plein soleil.

Elle portait une très jolie petite praxis en toile de Catachrèse, légèrement échancrée dans le dos, et des spartiates en cuir de Terpsichore. Une large ceinture en fibres de synecdoque était négligemment nouée en bande de Möbius autour de sa taille. Ses longs cheveux blonds, rassemblés au sommet de son crane par un anneau torique en onyx repoussé, ruisselaient sur ses belles épaules et luisaient au soleil.

Homéotéleute sortait de son stage de sémantique sportive de haut niveau. La tête encore encombrée d’acrostiches, d’acronymes et d’acrotères, il regardait ses sandales et ne voyait rien d’autre autour de lui. C’était d’ailleurs une habitude chez ce jeune homme que de marcher la tête basse, ce qui lui valait très régulièrement des bosses sur le front et des coups de soleil sur la nuque, mais il ne pouvait faire autrement. Et voici pourquoi :

Homéotéleute était le fruit des amours illégitimes de Zeus, Assembleur des Nuées, et d’une simple mortelle, Polysémie aux Belles Cuisses, épouse d’Epiclèse, roi d’Antanaclase. Afin de pouvoir approcher la reine qu’il convoitait, le Cronide avait choisi de prendre l’apparence d’une girafe, déguisement qui le tentait depuis longtemps mais qui se révéla finalement peu commode pour embrasser la dame. Quand tout fut consommé, Zeus à la Voix Puissante se fit connaître et ordonna à la reine encore essoufflée d’élever au palais d’Epiclèse le garçon qui allait naitre de leurs ébats et ce dans l’ignorance de tous quant à l’identité de son véritable géniteur. Le Père des Dieux et des Hommes annonça aussi à la dame que son fils bénéficierait de sept dons merveilleux qu’il préférait garder secret pour le moment. Toutefois, le Maître de l’Eclair Enflammé n’ayant pas été totalement satisfait des performances de la belle Antanaclasienne, qu’il avait même trouvée un peu pimbêche, il refusa d’élever son futur rejeton au grade de demi-dieu. C’était totalement contraire à l’usage, mais, après tout, c’est lui qui décide.

Homéotéleute, prince d’Antanaclase, grandit à la cour, chéri par celui qui croyait être son père et choyé par celle qui savait qu’il n’en était rien. Quand vint pour lui l’âge d’aller à l’école, il fut tout d’abord l’objet de moqueries permanentes de la part de ses camarades qui en firent leur tête de Phrygien. Mais il sut rapidement s’imposer auprès d’eux par ses facilités en mathématiques –il arrivait à calculer de tête la racine carrée de Pi et son inverse en moins de temps qu’il ne fallait pour épeler son nom–, par ses dons en philosophie –il pouvait établir et prouver n’importe quelle théorie et son contraire en je ne sais combien de temps– et aussi par son habileté à donner des coups de boule dans l’abdomen des moqueurs. On reconnaîtra là trois des dons magnifiques que lui avait accordés son Auguste Papa. Le quatrième don résidait dans le talent exceptionnel qu’il avait pour confectionner la moussaka, mais on ne sait pas en quoi consistaient les cinquième, sixième et septième dons.

Tandis qu’Homéotéleute avançait sans rien voir d’autre que ses orteils princiers et quelques cailloux du chemin, Polyptote, depuis son petit banc de marbre de Thassos, observait l’étrange démarche de celui qui approchait. Elle décida d’en savoir davantage sur le jeune homme et se leva de son petit banc en marbre de Thassos pour venir se placer en bordure du chemin.

Lorsque les jolies spartiates en cuir de Terpsichore apparurent dans le champ de vision du jeune prince, il s’arrêta et les fixa sans rien dire. Puis il tourna lentement la tête vers sa droite, ce qui lui permit de contempler successivement une ravissante paire de genoux, le bas d’une très jolie petite praxis en toile de Catachrèse, une bande de Möbius homéomorphe en guise de ceinture nouée autour d’une taille d’anamnèse, une considérable poitrine digne de la déesse Athéna, fille de Zeus et, au-dessus d’un cou de cygne, un ravissant visage qui n’était pas sans rappeler celui de Madame Ménélas. Frappé de stupeur par la beauté de la jeune fille en même temps que victime d’un soudain thortikholys, il resta figé quelques instants dans cette position, puis il dit :

Homéotéleute

–Qui es-tu, toi, jeune fille aux délicates spartiates ?

Polyptote

–Je suis Polyptote de Zeugma, fille de Charybde et de Scylla. Et, toi-même, jeune homme à la grosse tête penchée, qui es-tu ?

Homéotéleute (avec emphase)

–Je suis Homéotéleute, prince d’Antanaclase, fils d’Epiclèse et de Polysémie.

Le Récitant (avec sérieux)

Les deux jeunes gens s’observèrent l’un l’autre, dans la belle lumière de cette fin de matinée attique. Leur rencontre devait tout au hasard, et rien ne les prédestinait à se trouver en ce lieu, en cet instant et, surtout, libres de toute attache.

Acte II

Le décor est maintenant entièrement couleur fushia, sauf le banc et le cognassier du Péloponnèse.

Le Chœur Antique

« Leur rencontre devait tout au hasard » ? Eh, le Récitant ! Vous rigolez ou quoi ? Avec des noms pareils! « Rien ne les prédestinait » ? Non, mais, nous rêvons ! Avec des parents comme ça ! Non, mais sans blague !

Qui est-ce que vous croyez qui a poussé Polyptote à s’inscrire aux cours démodés de ce vieux machin de Doryphore ? Qui l’a décidée à faire de la lutte elliptique ? Qui, ce matin-là, lui a fait choisir ce petit banc en marbre de Thassos ?

Mais c’est Héra l’Intransigeante, épouse et sœur de Zeus, le Coquin Olympique !

Et qui croyez-vous avoir flanqué au bon moment Homéotéleute sur le chemin qui mène tout droit au petit banc en marbre de Thassos ?

C’est encore Héra, la déesse aux Bras Blancs!

Enfin qui, d’après-vous, va rendre le prince tout tordu aussi beau aux yeux de la donzelle qu’Adonis aux Beaux Mollets ?

Eh bien, non, pour une fois, ce n’est pas Héra aux Yeux de Vache ! On verra que c’est Aphrodite, mais c’est du pareil au même.

Et pourquoi pensez-vous qu’elle fait tout ça, Héra aux Mille Ruses ?

Mais c’est pour se venger, bien sûr !

Se venger de Polysémie la Pétasse, celle qui avait conduit son céleste époux sur le chemin d’un nouvel adultère ; ne pouvant se venger du dieu qui commande aux autres dieux, elle allait se venger d’elle en attirant la malédiction divine sur le fruit biscornu de ses amours !

Désormais, tout est prêt, toutes les filets sont tendus, toutes les sapes sont creusées, toutes les cordes vibrent, prêtes à déclencher les pièges concoctés par Héra la Vexée.

Ô, peuple d’Athènes et des environs, sois prêt maintenant à entendre la tragique et lamentable histoire d’Homéotéleute et de Polyptote, les amants sacrifiés sur l’autel de la vengeance d’Héra à la Rancune Tenace !

Oui, quoi? Qu’ est-ce qu’il y a ? … Ah, bon ? Tu crois ? Bon, d’accord, d’accord, c’est toi le spécialiste…Ho, là, là…

Mesdames, messieurs, Athéniens, Athéniennes et cætera, il y a là quelqu’un qui vient de nous souffler que si on part comme ça, tout de suite, vous n’allez rien comprendre. Il pense qu’il faudrait qu’on vous en dise plus sur le passé des deux jouvenceaux et sur les événements qui ont conduit à la malédiction qui va maintenant diriger leur destin. Il nous suggère de faire un petit anadromí̱ sto parelthón, un flashback comme on dit en barbare. Bon, d’accord mon vieux, mais c’est toi qui s’y colle.

Mesdames, Messieurs, Grecs, Grecques, laissez-nous vous présenter notre spécialiste people, l’ami des rois et des princesses, le confident des dieux et des demi-dieux, le copain des sirènes et des nymphettes, le moins-voyant des poètes, nous avons nommé Homère.

Faites attention à la marche, mon vieux !

Le Poète (avec hésitation)

Merci, le Chœur !

Et maintenant, raconterai-je comment le jeune prince d’Antanaclase, royaume des grasses hypallages et des hypotyposes rebondies, fut conçu dans un déchainement de passion animale et exotique ? Dirai-je les souffrances de la Reine et les joies injustifiées du Roi lors de la délivrance du divin rejeton ? Chanterai-je la douceur de l’enfance d’Homéotéleute à la lourde tête et au long col ? Non, car tout cela est déjà accompli.

Je dirai plutôt la malédiction qu’Héra la Mortifiée a fait tomber sur le pauvre prince en se penchant sur son berceau à l’insu de son véritable géniteur, qui déjà était retourné aux affaires courantes, c’est à dire à la séduction de quelque mortelle naïve et flattée. C’est elle bien sûr qui l’avait équipé de ce cou gracile et allongé en référence ironique à l’aspect que son divin mais infernal époux avait pris pour pousser la chansonnette à la reine d’Antanaclase. C’est elle aussi qui l’avait surmonté, ce cou ridicule, d’une tête démesurée en référence à l’orgueil du même métal du patron de l’Olympe. Non contente de cette double disgrâce, elle avait jeté sur le destin d’Homéotéleute le Mal Fichu une terrible malédiction qu’elle aimait bien résumer ainsi : « tant qu’il montera il descendra tant qu’il descendra il montera quand il n’y en aura plus il y en aura encore« 

A présent que la malédiction est nouée, laissez-moi vous dire la vérité sur la belle Polyptote, la vérité que seuls les dieux connaissent mais que seuls les poètes vous diront. Ecoutez mon poème, car il chante l’incroyable et il dit le vrai.

Un jour, dans une des fantaisies dont il est coutumier, Zeus le l’Insatiable prit l’apparence d’un cygne pour engrosser Léda, épouse du grand Roi de Sparte, Tyndare. Trois saisons plus tard, la Reine donna naissance à quatre enfants, Hélène et Pollux, nés de la semence de Zeus le Fertile, et Castor et Clytemnestre, enfants très naturels de Tyndare, qui était passé dans le lit de la reine juste avant que le cygne n’y arrive. Le temps passa. Castor et Pollux partirent s’amuser en croisière avec Jason l’Argonaute tandis que Clytemnestre épousait Agamemnon pour finir par l’assassiner dans sa piscine olympique. De son côté, Hélène grandissait davantage en beauté qu’en sagesse à la cour du plus puissant des rois grecs.

Elle finit par épouser Ménélas, le trompa avec Pâris, prince de Troie, ce qui déclencha tout un tas de complications que je vous chanterai un autre jour, parce que, là tout de suite, on n’a pas le temps.

Quand Zeus à Qui Rien n’Echappe vit Hélène de retour à Sparte, il la trouva encore plus belle qu’avant, bien plus belle que Léda et énormément plus belle qu’Héra. Il décida donc de la séduire et pour cela, il hésita entre prendre la forme d’un cheval de bois ou celle d’un vent chaud du désert. Mais le premier déguisement risquait de rappeler de mauvais souvenirs à la pauvre Hélène. Vivement poussé en cela par Eole, qui lui donna d’ailleurs de précieux conseils, il choisit donc de se transformer en vent du Sud, ce qui présentait le double avantage de le rendre invisible et de lui donner une charmante petite pointe d’accent du midi. Le lendemain, alors qu’elle se promenait seule sur une colline herbeuse, seulement accompagnée des dix-sept gardes royaux qui, sur l’ordre de Ménélas, ne la quittaient plus des yeux depuis son retour d’Ilion, elle fut soudainement renversée par une bourrasque qui la fit rouler plusieurs fois sur le sol et la laissa enceinte et décoiffée. Curieusement, les soldats de l’escorte d’Hélène ne sentirent rien de ce vent soudain. Impassiblement, ils regardèrent leur reine se vautrer dans l’herbe en gloussant au milieu des pâquerettes et des crottes de mouton, car il y avait longtemps qu’ils ne se posaient plus de question sur les excentricités des gens de la Haute.

De cette nouvelle infidélité de son Sacré Époux, Héra ne sut rien car, pendant le divin coup de Sirocco, Aphrodite avait détourné son attention en lui apprenant à jouer à la Chrysocale triangulaire. Depuis la mort de Pâris, en effet, Aphrodite considérait qu’elle avait une dette envers Hélène, et l’honneur des dieux grecs, c’est de toujours payer leurs dettes. Alors, Aphrodite se montra aux yeux étonnés d’Hélène qui en était encore à épousseter sa toge et lui dit :

« Salut à toi, Hélène, deuxième plus belle femme du monde. C’est la première plus belle femme du monde qui te parle. Laisse-moi t’apprendre que cette bourrasque qui t’a renversée n’était pas l’effet de l’anticyclone des Cyclades. C’est Zeus le Rapide qui a choisi cette apparence pour te fertiliser une fois de plus. Une fille va naître de cette union tempétueuse et tu l’appelleras Polyptote. Elle deviendra un jour à son tour la plus belle femme du monde, après moi bien entendu. Mais, tu devras la mettre au monde dans le plus grand secret et, dès sa naissance, tu devras la placer dans un berceau que tu fabriqueras en branches de sassafras et que tu confieras aux vagues de la mer. En échange de ce sacrifice, à toi je donne un très joli bracelet à son nom que tu mettras à son poignet et à elle, je promets mon indéfectible protection.

En fait, cet ordre de la déesse arrangeait plutôt Hélène, car elle ne se voyait pas annoncer une grossesse à son époux, lui qui n’était pas venu la visiter depuis au moins trois calendes. Elle obéit donc en tous points à la déesse de l’amour et à peine née, elle confia Polyptote et son joli petit bracelet aux bons soins de Poséidon, dieu des mers et des océans en furie. Quelques heures plus tard, guidé par Aphrodite qui surveillait tout ça de là-haut, le frêle esquif en sassafras s’échoua sur le rivage de Zeugma. Ce fut encore Aphrodite qui réveilla Scylla en pleine nuit au moyen de mélodieux acouphènes afin qu’elle se lève et trouve la petite Polyptote et son joli bracelet.

Maintenant vous savez tout ce qu’il faut savoir.
Ô Récitant ! Tu peux poursuivre ton histoir
Si en alexandrins tu ne peux nous la dire
Fais quand même un effort, évite-nous le pire.
Soigne un peu ta grammaire et puis ta diction.
Vas-y, envoie la sauce et fais bien attention !

Le Récitant

Je disais donc que les deux jeunes gens s’observaient l’un l’autre, dans la belle lumière de cette fin de matinée attique. Leur rencontre devait tout au hasard, et rien ne les prédestinait à se trouver en ce lieu, en cet instant et, surtout, libres de toute attache.

En regardant à nouveau ses chaussures, le garçon reprit :

Homéotéleute

– Ô Polyptote à la belle ceinture, dis-moi de quelle île magnifique, de quelles terres fertiles, de quel royaume somptueux ton père Charybde est-il le roi ? Parce que, tu comprends, moi, je suis Homéotéleute, prince d’Antanaclase, fils d’Epiclèse et de Polysémie.

Polyptote (avec agacement)

–Je sais, tu viens de me le dire.

Homéotéleute

–Oui, mais bon !

Polyptote

–Eh bien, jeune snob de Béotie, sache que mon père, Charybde le Matinal, comme on l’appelle dans notre île, règne sur un empire plus ancien que le Mont Olympe, plus vaste que le Péloponnèse, et plus riche que l’Attique.

Homéotéleute (avec ironie)

–Ah oui, et ce royaume, où se trouve-t-il, par hasard ?

Polyptote

–Tu es bien insolent, Homéotéleute de Médos ! Mais je vais satisfaire, ta curiosité. Ce royaume est partout, oui partout, partout où ne se trouvent pas les autres royaumes, ceux qui sont formés d’îles, de montagnes, de plaines ou de déserts, partout te dis-je !

Le Récitant

Parmi les dons qui avaient été remis à Homéotéleute à sa naissance, il y avait celui de percer à jour les métaphores les plus obscures et les périphrases les plus alambiquées. C’est pourquoi il dit aussitôt :

Homéotéleute

–Bon, ça va, j’ai compris. L’empire de ton père appartient à tout le monde, mais sur cet empire règne seul Poséidon, Ebranleur de la Terre et Maître des Océans. Charybde le Matinal n’est probablement qu’un vulgaire pêcheur, et tu n’es qu’une roturière. Écarte-toi de mon chemin, pauvresse !

Polyptote

–Eh, va donc, eh ! Pedzouille de Péritoine ! Chiasme d’Aposiopèse ! Euphémisme de Caniveau ! Tu t’es regardé, avec ta tête de citrouille montée sur manche à balai !

Homéotéleute

–N’empêche ! Je suis prince d’Antanaclase !

Le Récitant

Aphrodite, qui surveillait la rencontre du coin de l’œil, voyait bien que c’était mal parti entre les deux jouvenceaux, et cela contrariait ses plans. Elle décida d’intervenir et, après s’être transformée en coing, elle se laissa tomber du plus haut du cognassier dans l’ombrage duquel se disputaient les deux jeunes gens. En éclatant sur le sol, le fruit très mur dégagea une fragrance magique qui monta tout droit au cerveau des deux étudiants. L’effet du charme fut immédiat.

Polyptote

–Bien que prince d’Antanaclase …

Le Récitant (avec à-propos)

Il tenait vraiment beaucoup à ce titre.

Homéotéleute

–Bien que prince d’Antanaclase, je ne suis pas digne de respirer le même air que toi, Ô Polyptote. Mais non, tu n’es pas Polyptote la Zeugmienne ! Tu es Aphrodite, divinité de l’amour descendue sur terre pour se moquer de moi !

Le Récitant

A ces mots, Aphrodite, invisible, sourit intérieurement.

Homéotéleute

–Mais non, tu n’es pas Aphrodite ! Tu es la réincarnation d’Hélène, la plus belle femme du monde, revenue de chez Hadès pour me faire souffrir !

Le Récitant

A ces mots, le sourire d’Aphrodite se figea sur ses lèvres divines.

Homéotéleute

–Non, Polyptote, tu ne peux être cela, car tu dépasses en beauté et la Déesse du Sexe et la destructrice de Troie.

Le Récitant

A ces mots, Aphrodite devint rouge d’une colère olympienne.

Polyptote (avec fougue)

–Mais non, mais non, beau Prince. C’est moi qui ne suis pas digne d’essuyer la sueur de ton front avec le bas de ma tunique ou la poussière de tes sandales avec mes cheveux, moi dont le père court tout le jour après la sardine argentée et le merlan rayé.

Homéotéleute (avec flamme)

-Mais non, mais non, Polyptote ! Et si tu n’es ni Aphrodite ni le fantôme d’Hélène, veux-tu passer le restant de tes jours terrestres avec moi ?

Polyptote (avec flegme)

-Ça marche !

Acte III

Au début du troisième acte, le décor sera entièrement noir. Il sera ensuite progressivement éclairé pour finir par représenter la buanderie du palais d’Epiclèse.

Le Chœur Antique

Ô, Athéniens, citoyens de la capitale du monde, réveillez-vous ! Car c’est maintenant que ça se passe ! Craignez le pire pour ces deux enfants, entraînés dans le courant irrésistible et tumultueux de la vengeance de la Déesse Toujours Trompée ! Espérez qu’Aphrodite à la Sacrée Silhouette saura dénouer les fils gluants qu’Héra la Vilaine Vindicative Velléitaire a tendus en travers de leur chemin !

Le Récitant

La moitié d’une année a passé depuis les vœux que Polyptote et Homéotéleute ont échangés sous le grand cognassier du Péloponnèse. La moitié d’une année a passé depuis que Homéotéleute a renversé Polyptote sur le petit banc de marbre de Thassos, sans que sa grosse tête ni son long cou ne le gêne aucunement pour cette activité. La moitié d’une année a passé, mais Homéotéleute n’a toujours pas donné suite à sa promesse. Il hésite, il attend, il tergiverse, il procrastine. Mais à force de procrastiner et de renverser Polyptote sur tous les bancs en marbre de Thassos, voilà que le joli petit ventre plat de Polyptote a commencé à s’arrondir. Alors, le Prince d’Antanaclase a pris sa décision et son manteau de voyage. Il a embrassé la pêcheuse de Zeugma sur le front et lui a dit gentiment :

Homéotéleute

–Ne bouge pas d’ici et attends-moi. Je fais juste un saut jusqu’à Antanaclase pour parler de tout ça à mes parents et je reviens. Je serai de retour au plus tard dans deux ou trois mois.

Le Récitant

Mais, arrivé au palais de son père, les choses ne furent pas si simples pour Homéotéleute. Lorsqu’il apprit de son fils son projet de mariage, et malgré la basse extraction de la promise, Épiclèse se réjouit de voir que sa descendance serait bientôt assurée au-delà de son fils unique. Mais la joie du Roi contrastait avec la mine renfrognée de la Reine et le mutisme dans lequel elle s’enferma à cette annonce. Plus tard dans la soirée, à l’insu d’Épiclèse le Complaisant, Polysémie à la Cuisse Légère prit son fils à part et lui révéla d’un coup son terrible secret et le tragique destin qui l’attendait :

Polysémie

–Ô, mon fils ! Oublie cette roturière, cette fille de rien, cette dévergondée ! Tu ne saurais l’épouser car elle serait ta perte !

Homéotéleute

–Mais, Maman, je l’aime ! Enfin, je crois…

Polysémie

–Moi vivante, tu n’épouseras pas cette Zeugmienne !

Homéotéleute

–Mais, pourquoi, pourquoi, hein, dis ? Pourquoi, puisque Papa est d’accord ?

Polysémie (avec lassitude)

-Ô fils indiscipliné, puisque tu veux savoir, je vais te dire pourquoi, mais quand tu sauras, tu regretteras de savoir. Assieds-toi sur cette chaise curule, tiens bon les accoudoirs et écoute-moi bien !

Petit alpha, tu n’es pas le fils de ce crétin qui règne sur l’ile d’Antanaclase mais de celui qui règne sur nos jours, Zeus aux Grands Membres.

Petit beta, en tant que fils de Lui et de moi, tu devrais être demi-dieu, mais bon, il n’a pas voulu. En revanche, cadeaux du Grand Manitou, tu jouis de sept dons extraordinaires, dont celui de faire merveilleusement la moussaka.

Mais, petit gamma, tu as été maudit par la légitime de mon amant aussi éphémère que puissant.

Et voici pourquoi tu ne peux pas, mais alors absolument pas, épouser la fille du pêcheur, car la malédiction jetée sur toi par Héra et qu’elle m’a dite un soir en songe est la suivante : « Tant qu’il descendra il montera tant qu’il montera il descendra quand il n’y en aura plus il y en aura encore. »

Homéotéleute

–Mais, Mère, je ne comprends pas !

Polysémie

–Ah, toi non plus ? J’ai cherché longtemps sans arriver à trouver ce que ça pouvait bien vouloir dire. Alors, j’ai envoyé ma nourrice Endorphine à Delphes afin qu’elle consulte la Pythie. Elle est revenue avant-hier avec la traduction suivante :

« Si Homéotéleute perd la tête pour une femme d’ignoble sang la tête il perdra s’il perd la tête pour une de même sang la tête il prendra. « 

C’est clair, non ?

Homéotéleute

–Bof…

Polysémie

–Enfin, crétin stichomythique, réfléchis ! Perdre la tête a deux sens : au sens figuré, perdre la tête pour quelqu’un, c’est l’aimer, vouloir l’épouser. C’est bien ce que tu fais avec cette petite malheureuse : tu l’aimes, tu veux l’épouser ! Mais, au sens propre, perdre la tête, c’est la décapitation, probablement la mort, au moins la grosse migraine. C’est moche, quoi !

Homéotéleute

–Bon, peut-être, mais, c’est quoi, cette histoire de sang ignoble ? Celui de ma petit Polyptote, Popote, comme je l’appelle dans l’intimité, il est très bien, enfin il est normal quoi ?

Polysémie

–Mais qu’est-ce que tu as dans le crâne, Homéo, des souvlakis ou du yaourt bulgare ? Ignoble, cela veut dire non noble, roturier, populaire, ouvrier, bourgeois peut-être, mais pas noble. Ta fille de pêcheur, c’est elle la femme de sang ignoble. C’est elle qui te coupera le cou, et ça lui sera facile, car tu l’as joli mais fort long. Tu vois bien que tu ne dois rompre immédiatement avec Popote.

Homéotéleute

–Ah, oui, mais c’est très ennuyeux : elle est déjà grosse de mes œuvres, enfin je crois.

Polysémie (avec négligence)

–Aucune importance, mon biquet. Ce n’est qu’une fille de pêcheur. On lui fera cadeau d’un joli bracelet et on offrira à son père un bateau tout neuf et ça ira bien comme ça.

Homéotéleute

–Bracelet, bracelet…Ça me fait penser qu’elle m’avait donné celui qu’elle porte depuis toujours pour que je te le remette en signe de respect envers sa future belle-mère. Regarde, il est joli, non ? Il y a même quelque chose de gravé dessus, mais personne ne sait ce que ça veut dire.

Le Récitant

Polysémie prit le bracelet, regarda l’inscription et devint plus pâle que le lait d’une ânesse de Macédoine. L’inscription était en Crétois ancien, langue aujourd’hui disparu, mais la reine la connaissait bien, car, d’une part, elle n’était plus toute jeune elle-même, et d’autre part, à dix-sept ans, elle avait passé des vacances de rêve à Cnossos où elle avait découvert la langue crétoise et bien d’autres choses de ce pays.

Polysémie (avec enthousiasme)

–Ô félicité incommensurable, Ô joie immense, Ô destin favorable, réjouis-toi, béni au long col ! Cette inscription est de la main d’Aphrodite, déesse de l’Amour, et elle dit que Polyptote est la fille d’Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte, et maîtresse de Pâris, prince de Troie. Difficile de faire plus noble. Je peux donc t’expliquer maintenant ce que veut dire la deuxième partie de la malédiction d’Héra : « mais s’il perd la tête pour femme de même sang« , c’est à dire pour une femme de sang noble, comme toi, « la tête il prendra«  ! Tu comprends ? Toujours pas ? Ce n’est pas la peine d’être le fils de Zeus pour être aussi bouché ! Mais cela veut dire que tu prendras la tête du royaume, autrement dit que tu règneras sur Antanaclase. C’est papa qui va être content ; il disait qu’il était un peu fatigué ces temps-ci.

Homéotéleute (idem)

–Ouais, super !

Acte IV

Pour ce dernier acte, la scène sera entièrement verte et sans accessoire. Puis, tandis qu’Homéotéleute et Polyptote entament leur dialogue, des esclaves habillés en Napolitains repeindront le décor en bleu ciel et apporteront sur scène tout ce qu’il faut pour faire une chambre nuptiale et royale.

Le Chœur Antique

Vous êtes toujours là, gens d’Athènes, prêtres de l’Acropole, commerçants de Plaka, ménagères du Lycabette et marins du Pirée ? Vous pensez qu’à présent tout va bien se passer. Vous croyez que la malédiction de la Déesse a été tournée et que l’histoire est finie. Vous êtes prêts à parier que les amoureux vont se marier, régner sur Antanaclase, avoir beaucoup d’enfants qui régneront à leur tour.

Mais où est-ce que vous vous croyez ? Dans une comédie musicale, une opérette ou un spectacle de fin d’année ?

Eh bien, restez donc encore un peu et voyez ! Voyez les nuages qui approchent et la fatalité hideuse qui avance en se cachant derrière eux ! Voyez l’ascension de ces deux benêts vers le septième ciel, voyez leur bonheur éphémère, et puis voyez aussi leur chute dans l’abîme que la jalouse Déesse a creusé pour eux. Voyez enfin leur trépas, inéluctable, écrit, immuable. Parce qu’ici, c’est une tragédie. Et dans la tragédie, on a beau être innocent, on a beau être honnête et dire bonjour à la dame, on meurt quand même.

Encore un peu de patience…
Dès à présent nous nous taisons.
Ecoutons la suite en silence
Et faisons place aux passions !

Le Récitant

Et maintenant que la Reine a donné son accord à l’union princière, voilà qu’à la tête d’une flottille de dix-sept trirèmes, l’âge de Polyptote, Homéotéleute cingle vers le Pirée, vers Athènes, vers le petit banc en marbre de Thassos où l’attend toujours sa fiancée qui grossit gentiment à l’ombre du cognassier du Péloponnèse.

Et voilà qu’on envoie une somptueuse ambassade à Zeugma, chargée de cadeaux magnifiques pour Charybde et pour Scylla, dont un bateau à fond de cristal, deux esclaves à tout faire et trois flacons d’Ouzo.

Et voilà que l’on coupe sur la colline une forêt pour faire place aux tables innombrables d’un immense banquet.

Et voilà que les invités accourent en nombre de tous les royaumes du monde connu et au-delà.

Et voilà que l’on sacrifie bœufs, moutons et porcelets, qu’on les installe sur des bûchers et que la fumée de leur graisse fondante monte au ciel, agréable aux narines des dieux.

Et voilà l’union des deux jeunes gens consacrée dans la joie, l’harmonie et l’huile d’olive.

Et voilà que la nuit est tombée et que les invités s’endorment partout dans les vapeurs de l’alcool, formant de leurs corps une mer mouvante et sonore.

Mais à présent, faisons silence.
C’est le matin et tout est calme.
Voici la chambre et les époux.
Ils se réveillent à l’instant

Homéotéleute (avec satisfaction)

–Alors, Popote ? Heureuse ?

Polyptote

Oui, bien sûr, mon gros loup des Carpates, mais bon, rien de bien nouveau.

Homéotéleute

Je ne parlais pas de ça, Coquine de Zeugmienne. Je voulais dire : Alors, tu es contente de ta nouvelle vie au palais, de notre chambre, de tes suivantes, de tes bijoux ? Alors, heureuse quoi ?

Polyptote

Mais bien sûr, ma Colonne Dorique. Pourtant, j’ai une prière à t’adresser et une question à te poser.

Homéotéleute

Adresse et pose, mon petit Isthme de Corinthe. Je t’écoute.

Polyptote

–Voilà. Tout d’abord, la prière. Maintenant que je suis princesse d’Antanaclase et porteuse de qui portera peut-être un jour la couronne de ton père, j’aimerais que tu cesses de m’appeler Popote devant toute la cour. Vraiment, ça la fiche mal ! Appelle-moi Princesse, Reine de Mes Jours, Lumière de Mes Nuits, Enluminure de Mon Existence, Fontaine d’Ambroisie, tout ce que tu voudras, mais pas Popote, plus Popote, jamais !

A présent, la question : tu es fils de roi, ton père est fils de roi, le père de ton père était fils de roi. Bien qu’on n’ait jamais su vraiment ce qu’était le père du père de ton père, tu es l’héritier d’une longue et noble lignée. Quant aux ancêtres de ta mère, c’est pas mal non plus. Alors dis-moi, comment se fait-il que ton roi de père, et surtout ta snob de mère aient accepté comme épouse pour leur seul et unique rejeton une simple fille de Zeugma dont le père répare des filets quand il ne pourchasse pas la sardine véloce? Hein, comment que ça se fait ?

Homéotéleute

–Popote, tu as parlé et je t’ai entendue. Tu m’as adressé une prière et tu seras exaucée : c’était à l’instant la dernière fois que je t’aurais appelée Popote. Que dirais-tu d’Apogée de Mon Orbite ? Pas mal, hein ?

Tu m’as aussi posé une question. Assieds-toi sur ce petit banc en marbre de Thassos et écoute, car voici la réponse…

Le Chœur Antique

Non, non, Homéotéleute, Ô imprudent époux ! Ne lui dis rien ! Cache-lui pour toujours qu’elle est fille d’Hélène la Croqueuse de Troyens, et tout ira bien ! Qu’elle ignore à jamais qu’elle est fille de Zeus le Grand Fastidieux, et tout ira mieux ! Il est sage et bon qu’une femme ne sache pas tout de son époux, et vice-versa. Ecoute-nous, Homéotéleute, et tais-toi, ou crains pour ta vie !

Mais nous parlons en vain, nous sommes inaudibles, et le destin doit s’accomplir.

Eh bien, soit ! Qu’il s’accomplisse !

Le Récitant

Il a tout dit, le petit Homéo, trop fier et trop content de révéler à sa petite Apogée ses très hautes et très nobles origines. Il a tout dit : Zeus, Hélène, le Vent du Sud, le berceau en branches de sassafras, la plage de Zeugma, la douceur de Scylla, le courage de Charybde, la protection d’Aphrodite.

Il a dit aussi la malédiction d’Héra : …tant qu’il montera… et cætera. Il a expliqué ce qu’elle voulait dire en réalité : …perdre la tête pour une femme d’ignoble sang… et cætera, et cætera. Il lui a juré qu’il n’y avait plus rien à craindre, que le sort jeté par la déesse était conjuré puisqu’elle-même était noble, et pas qu’un peu.

Alors Polyptote s’est levée brusquement :

Polyptote

–Mais alors, mais alors, je ne suis pas de la roture ! Mais alors, mais alors, je suis noble, sacrément noble, et même plus noble que toi ! Fille de Zeus et d’Hélène la Ravageuse, tu te rends compte ? Ça, c’est de la branche. C’est quand même un peu mieux que les brindilles familiales d’Antanaclase ! Dis-moi, mon petit lapin d’Etolie, tu voulais me cacher mes origines, tu voulais jouer au prince et à la lingère, tu voulais me maintenir en état d’infériorité. Mais c’est que c’est pas joli-joli tout ça !

Homéotéleute

–Du calme, Apogée de mon Orbite, et parle-moi d’un peu moins haut. Sache que ma noblesse n’a rien à envier à la tienne, car je suis moi-même fils de Zeus, qui féconda ma mère sous l’aspect d’une girafe, ce à quoi je dois sans doute la longueur de ce qui sépare ma tête de mes épaules. A part cette légère disgrâce, je suis ton égal en noblesse, sinon en beauté.

Polyptote

–Mais alors, mais alors, tu es fils de Zeus comme je suis fille de Zeus. Mais alors, mais alors, nous sommes frère et sœur !

Homéotéleute

–Tiens, c’est vrai ça ! Je n’y avais pas pensé. C’est plutôt sympa, non ?

Polyptote

–Malheureux ! Frère et sœur, nous sommes, oui, mais aussi époux sommes-nous ! Ce que nous avons fait sur tous ces petits bancs en marbre de Thassos, c’est de l’inceste ! Nous sommes maudits, c’est affreux, c’est terrible, c’est extrêmement contrariant !

Le Chœur Antique

Regardez-les, ces deux malheureux, regardez les bien ! Ils ont encore leur aspect d’hier, elle, la plus belle femme du monde, sauf le respect dû à Aphrodite, et lui, la grosse tête emmanchée d’un long col. Mais ce ne sont plus eux qui parlent, plus eux qui se disputent. Aphrodite a pris l’apparence du jeune homme tandis qu’Héra prenait celle de la jeune femme. Et c’est maintenant Aphrodite qui lutte contre Héra, l’Amour qui résiste à la Vengeance, l’Harmonie qui combat le Chaos.

Aphrodite-Homéotéleute

–Mais c’est pas grave ! Tout le monde fait ça ! Et les dieux les premiers ! Et surtout le premier d’entre eux, c’est-à-dire Papa !

Héra-Polyptote

–Peut-être que l’inceste n’est pas grave au Royaume d’Antanaclase la Débauchée, mais chez moi, dans la belle île de Zeugma la Transparente, c’est ce qu’il y a de pire, avec faire du bruit en mangeant la moussaka.

Aphrodite-Homéotéleute

–Allons, allons, sois raisonnable. A part ma mère et les dieux eux-mêmes, personne n’est au courant. Gardons le secret, et tout ira bien. Allez, viens Popote !

Héra-Polyptote

–Impossible ! Nous sommes un couple incestueux. Moi, je le sais, toi, tu le sais, et cela suffit. Cette situation ne peut durer une minute de plus. C’est à moi d’y mettre fin.

Aphrodite-Homéotéleute

–Comment ça, y mettre fin ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Héra-Polyptote

–Eh bien, selon la tradition séculaire zeugmienne, cela veut dire que nous devons mourir tous deux. Je dois d’abord te couper le cou. Ce sera facile, car tu l’as joli mais fort long. Ensuite, je devrai me donner la mort en retenant ma respiration pendant deux calendes.

Aphrodite-Homéotéleute

Ah, ben non ! Ça va pas du tout…

Le Récitant

Homéotéleute eut beau protester, Aphrodite eut beau faire jouer toute son astuce, Polyptote était plus forte qu’Homéotéleute, et Héra plus obstinée qu’Aphrodite. Le cou du jeune Prince, qu’il avait joli mais fort long, fut coupé, de même que la respiration de la fille d’Hélène.

Quand, vers la fin de la journée, inquiets de ne pas voir le jeune couple apparaitre triomphant au balcon de la chambre nuptiale, la famille royale se fit ouvrir la porte, elle découvrit un spectacle qui la fit reculer d’horreur : le corps sans tête du Prince et celui sans doute de la Princesse étaient enlacés dans une ultime étreinte ; le visage de la plus belle femme du monde, après Aphrodite, ressemblait à une courgette chypriote et la tête d’Homéotéleute gisait dans la salle de bain et dans une mare de sang à côté d’un petit ciseau à dentelles, lui-même ensanglanté. Ils n’avaient pas touché à leur petit déjeuner.

En reculant d’horreur, le roi trébucha contre un petit banc en marbre de Thassos et dévala en arrière le grand escalier d’honneur du palais. Il mourut avant d’atteindre le deuxième palier.

Voyant cela, la Reine perdit la tête à son tour et, après s’être couvert les cheveux d’huile d’olive première presse à froid, elle y mit le feu en frottant deux silex d’Epire. Elle mourut très péniblement.

Témoin horrifié d’un spectacle auquel sa situation de pauvre pêcheur ne l’avait pas préparé, le père de Polyptote, Charybde, tomba en Scylla. Ils moururent tous les deux rapidement.

Par conscience professionnelle, les serviteurs du palais se jetèrent du haut des remparts en dansant le sirtaki. Leur pronostic vital fut très sérieusement engagé.

Héra et Aphrodite partirent bras dessus bras dessous vers le sommet du Mont Olympe pour y raconter à Zeus leur journée. Ils passèrent tous les trois une excellente soirée.

Le Chœur Antique

Et voilà, tout est dit, tout est consommé.

Tout le monde aurait pu vivre heureux jusqu’à la fin des temps et même au-delà.

Personne n’était méchant, personne n’était mauvais. Personne n’avait voulu commettre de faute ni insulter la face des dieux.

Mais tous sont morts, car leur destin devait s’accomplir.

Et les dieux se sont bien amusés.

C’est cela, une tragédie.

Ô ! Attiquois, Théssaliens et Chalcidiques ! Ô ! Peuples futiles et oublieux ! Vous les Adorateurs des Etranges Lucarnes et vous les Mangeurs de Gluten Fétide ! Souvenez-vous-en !

La tragédie, c’est pas marrant !

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 réflexions au sujet de « Homéotéleute et Polyptote (texte intégral) »

  1. En lisant dernièrement ma dernière pièce à succès, Homéotéleute et Polyptote, vous avez peut-être été surpris par le vocabulaire utilisé, extrêmement riche et varié, composé de mots pittoresques, pour ne pas dire exotiques, et surtout sonores et pas mal emphatiques. Suites aux remarques de certains spectateurs attentifs et après recherches, il a été constaté que ces noms communs et ces noms propres avaient dans certains dictionnaires une signification parfois très différente de celle utilisée dans l’opus citatum. Pour éviter toute confusion et permettre d’apprécier la pièce de théâtre à sa juste valeur, voici un lexique de ces mots à double sens. Le bon sens est bien entendu indiqué en lettres capitales.

    Petit lexique à l’usage des lecteurs d’Homéotéleute et Polyptote

    Acronyme : Sigle formé par des initiales, EXERCICE DE SEMANTIQUE SPORTIVE
    Acrostiche : Forme particulière de poème, EXERCICE DE SEMANTIQUE SPORTIVE
    Acrotère : Elément d’architecture, EXERCICE DE SEMANTIQUE SPORTIVE
    Agora : Place publique, IDEM
    Antanaclase : Figure de style : répétition d’un mot en lui donnant plusieurs significations, ROYAUME DONT ANTANACLASE EST LE PRINCE
    Antigone : Fille d’Œdipe, IDEM
    Aphrodite : Vénus, IDEM
    Aposiopèse: Interruption d’une phrase, INSULTE (CHIASME DE)
    Calendes: Premier jour du mois romain, PERIODE INTERMINABLE
    Catachrèse : Utilisation d’un mot au-delà de son sens propre, FIBRE SYNTHETIQUE
    Charybde : Monstre marin, PERE DE POLYPTOTE
    Chrysocale : Bronze , JEU DE DEESSES
    Cronide : Né(e)de Cronos père de Zeus, IDEM
    Endorphine: Neuropeptide, NOURRICE DE POLYPTOTE
    Epiclèse : Epithète accolée au nom d’un Dieu, ROI D’ANTANACLASE
    Epigastre : Partie supérieure de l’abdomen, SŒUR DE POLYPTOTE
    Epigone : Successeur ou disciple d’un écrivain, SŒUR DE POLYPTOTE
    Epiphénomène : Symptôme accessoire, SŒUR DE POLYPTOTE
    Hades : Dieu des enfers, IDEM
    Héra : Sœur et épouse de Zeus, IDEM
    Homéotéleute : Figue de style : répétition de syllabes finales homophones, PRINCE D’ANTANACLASE
    Homère : Vrai poète, faux aveugle, IDEM
    Hypallages : Figure de style : construction de mots… VACHES LAITIERES
    Hypotyposes : Figure de style : description réaliste, KANGOUROUS DU PELOPPONESE
    Ilion : Troie, IDEM
    Lycabette : Colline à Athènes, IDEM
    Madame Ménélas : Hélène, dite de Troie, ou la Belle, épouse de Ménélas, IDEM
    Métaphorique : Qui relève de la métaphore, MER DU COIN
    Mobius : Mathématicien inventeur de la bande éponyme, IDEM
    Oedipide : Né(e) d’Œdipe, IDEM
    Péritoine : Membrane de l’abdomen, REGION DE GRECE PAS TRES EVOLUEE
    Phrygien : Turc, IDEM
    Pirée : Port d’Athènes, IDEM
    Plaka : Quartier d’Athènes, IDEM
    Polyptote : Figure de style : répétition de plusieurs mots de même racine, ZEUGMIENNE
    Polysémie : Qualité d’un mot qui a plusieurs significations, EPOUSE D’EPICLESE
    Praxis : Comportement structuré, MINI JUPE ANTIQUE
    Pythie : Oracle, IDEM
    Scylla : Monstre marin, IDEM
    Solipsisme : Conception selon laquelle le moi est la seule réalité, TECHNIQUE UNIVERSITAIRE
    Sticomythique : Qualité d’un dialogue fait de courtes répliques, INDECROTTABLE
    Synecdocque : Figure de style : emploi d’un mot au sens plus large ou plus restreint…, ROSEAU DE ZEUGMA
    Terpsichore : Muse de la danse, VEAU DU PERITOINE
    Thassos : Ile grecque, IDEM
    Torique : En forme de tor, IDEM
    Troie : Ilion, IDEM
    Zeugma : Figure de style faisant dépendre d’un même mot deux termes disparates, ILE GRECQUE

  2. Mais Cheng Chu mon ami, nous n’avons pas fait de commentaire! Pas encore! Ceci dit, nous sommes radicalement d’accord avec ce que tu as écrit.

  3. Incapable de faire des commentaires aussi élaborées que ceux de Patsue .
    Mais ce sont les meilleurs récits jusqu a maintenant . Bon choix des acteurs pour les personnages . Gee What à good tragegy !!!!

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