Bonjour, Philippines ! Chap.11 : Les cinq mille dollars de Ratinet

Voici le chapitre 11 de Bonjour, Philippines ! Si vous voulez lire et relire les chapitres précédents, cliquez dessus (ci-dessous !)

Chapitre 1- Un ptérodactyle sur fond d’azur

Chapitre 2 – Des méfaits de l’air conditionné

Chapitre 3 – Mitraillette, champagne et taille-crayons

Chapitre 4- Un soir au Monte-Carlo

Chapitre 5 – La fièvre monte à Mindanao

Chapitre 6 – Retour à Manille

Chapitre 7- Un diner à O.K. Corral

Chapitre 8 – Douglas et moi

Chapitre 9 – Retour au Chalet

Chapitre 10 -Ananas, exocet et noix de cocos

Il m’a fallu quitter le paradis des plages de Mindanao car je n’avais plus rien à y faire. Grâce à l’efficacité des jeunes filles que Placido avait placées sous son affectueuse autorité, le dépouillement de l’enquête de transport se déroulait tranquillement.

Me voici donc à nouveau dans le purgatoire de Manille pour m’occuper maintenant de l’étude économique proprement dite. Je dois, entre autres choses, me poser des questions du genre de celles-ci : pour les dix, quinze et vingt prochaines années, quelle sera la croissance démographique de l’île, combien y aura-t-il de voitures, de camions, d’autocars, de tonnes d’ananas, de mètres cubes de noix de coco…? Mais, si je veux avancer, je dois éviter de me poser des questions comme : est-ce que la tension qui existe entre l’Islam des propriétaires actuels de l’île et le catholicisme des colons envoyés par le gouvernement ne va pas exploser un jour ou l’autre en guerre civile ? La guerre du Vietnam, toute proche, est dans tous les esprits. Elle s’éternise et les pourparlers de Paris piétinent. De l’Indochine, je ne connais que les romans de Jean Hougron et la « 317ème section« . Je vois aussi ce qu’en montrent chaque jour toutes les télévisions du monde et je sais ce que m’en ont dit tous les jeunes américains que j’ai rencontré ces dernières années, et je trouve  beaucoup de points communs entre le Vietnam et les Philippines : les grandes richesses à côté de l’extrême pauvreté, la dictature rampante, la corruption généralisée, l’omniprésence américaine, militaire et commerciale, la densité des zones urbaines, les difficultés de circulation entre les différentes parties du pays, la jungle, les bandes armées. Tout cela forme un dangereux mélange qui pourrait bien dégénérer un jour en une vietnamisation de l’archipel. Je vois cependant une différence essentielle et rassurante : les Philippines n’ont aucune frontière terrestre avec quel qu’autre pays que ce soit, et surtout pas avec la Chine. Quand une pensée vous embarrasse, il n’y a rien de tel qu’une objection faussement logique pour vous rassurer et vous permettre de passer à autre chose. C’est ce que je fais.

Il est cinq heures et demi, et il fera bientôt nuit. La température est douce et les lumières sous-marines de la piscine du Hilton viennent de s’allumer. Peltier, Robertson, Albert et moi prenons un verre à la terrasse. C’est une sorte de pot d’adieu pour Robertson qui a terminé sa partie de la mission. Demain, il partira à Kuala-Lumpur pour une mission d’un ou deux ans. Sa femme est déjà sur place, à la recherche de clubs décents et d’une villa.

Ratinet n’est pas encore arrivé, mais, depuis longtemps, nous avons pris l’habitude de nous passer de lui. D’ailleurs, il ne fournit pratiquement plus aucun travail, mais grâce à l’efficacité d’Albert, l’avancement du projet ne s’en ressent pas. Peltier a même envisagé de le renvoyer définitivement en France. Il y a finalement renoncé pour ne pas l’enfoncer davantage. De l’avis général, Ratinet se dirige tout droit vers de gros ennuis. Ennuis avec son employeur, ennuis avec sa femme, ennuis avec sa petite amie.

Six heures et demie. Ratinet apparaît au bord de la piscine. Il porte de grosses lunettes de soleil, un chapeau de brousse et son fameux gilet multipoches. En plein milieu de la ville, au bord de la piscine de l’un des meilleurs hôtels de Manille, cette tenue à la Jim la Jungle a quelque chose de comique.

-Salut, André, dit Peltier. Ça va ? Qu’est-ce que tu prends ? C’est en l’honneur de Bob, et c’est au frais de la mission, tu peux y aller !

-Merci, j’ai pas soif. Si tiens, un Ricard ! Ah, c’est vrai qu’ils n’ont pas ça ici. Bon, alors rien ! Non, si, bon allez, un whisky, onezeroc.

C’est la première fois que je vois Ratinet commander un alcool fort. La conversation roule maintenant sur Kuala Lumpur, ses avantages et ses inconvénients. Je ne connais pas cette ville, mais Peltier et Albert y ont passé quelques semaines ensemble sur l’ébauche d’un plan de transport national. Selon eux, et bien qu’elle manque un peu de restaurants français, la ville est plutôt agréable, très « british » et assez prometteuse. Nous passons ensuite aux comparaisons avec Hong-Kong et Singapour pour finir bien entendu sur Paris.

J’observe Ratinet. Il a posé ses lunettes de soleil sur la table et, toutes les cinq minutes, il ôte son chapeau et s’éponge le front avec les petites serviettes en papier de l’hôtel en soupirant. Il fait de gros efforts pour paraître s’intéresser à notre conversation toute  banale. Il est penché en avant, les yeux écarquillés, le regard fixé intensément sur celui qui parle. Mais on voit bien qu’il n’écoute pas. Ses yeux sont vagues, ailleurs. De temps en temps, il dit deux ou trois mots, comme pour confirmer sa présence, mais ses paroles sont hors de propos. Il se lève pour aller chercher des cacahouètes au bar, revient, se rassied, puis se relève quelques minutes plus tard pour aller aux toilettes, revient, se rassied, se relève pour commander bruyamment un nouveau scotch onezerocplize. Mais nous n’y prêtons pas vraiment attention. Depuis des semaines, Ratinet s’est progressivement exclu du groupe et, maintenant, nous le considérons comme une sorte de clown triste plutôt que comme l’ingénieur routier de la mission.

Peltier signe l’addition du bar et nous annonce qu’il a réservé au Chalet Suisse.

-On prend deux taxis et on se retrouve là-bas. Allez, zou !

Albert esquisse un salut militaire rigolard :

-Oui, chef ! Bien, chef !

Au moment où nous nous levons tous pour partir, je vois Ratinet qui se penche vers Peltier et pour lui grommeler quelque chose à l’oreille.

-Ecoute, André, répond Peltier avec agacement, on va dîner, là. On parlera de tout ce que tu veux demain au bureau. D’accord ?

Ratinet baisse la tête d’un air boudeur et grommelle à nouveau.

D’un air vaincu et excédé, Peltier lâche :

-Bon, on va en parler dans le taxi. Monte avec moi.

et s’adressant à nous :

-Prenez le taxi suivant, on se retrouve au restaurant.

-Oui, chef ! Bien, chef ! reprend Albert.

A cette heure de pointe, nous mettons bien vingt minutes à trouver un deuxième taxi et, quand nous arrivons enfin au Chalet, Peltier et Ratinet sont installés face à face. Ratinet a l’air effondré, au bord des larmes. Peltier semble très embêté. Je l’entends qui dit : « Désolé, mon vieux, vraiment, ce n’est pas possible, pas possible ». Puis, nous voyant arriver :

-Tiens, les voilà. André, tu permets que je leur dise ? On va leur demander leur avis.

-Vas-y, vas-y …Qu’est-ce que ça peut me foutre de toute façon ?

-Bon, voilà…

Et Peltier raconte :

-André vient de me dire qu’il avait rencontré une jeune femme, qu’il la voyait depuis deux mois, et qu’ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Elle est philippine, et elle travaille comme serveuse dans un restaurant. Il dit qu’il nous l’a présentée le premier soir où nous sommes allés au Monte-Carlo. Moi, je ne m’en souviens pas. Et toi, Philippe, tu t’en souviens ? Non ?

En disant cela, le naturel blagueur de Peltier reprend le dessus et il ne peut s’empêcher de m’adresser un gros clin d’œil. Robertson, qui connaît l’histoire, reste impassible, tandis qu’Albert regarde ailleurs en toussant. Peltier poursuit :

-Bon, ça ne fait rien. La mission d’André s’achève dans cinq semaines. Il va rentrer en France pour prendre un poste sédentaire dans un service des Ponts à Bordeaux.

-Ah, mais c’est chouette, ça, André, dit Albert. Depuis le temps que tu en avais marre des voyages ! Et puis Bordeaux, c’est presque ton coin, non ? Vraiment, c’est chouette !

Agacé, Peltier le coupe :

-Oui, mais c’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il veut emmener la fille avec lui…

Les derniers mots de Peltier planent un instant au-dessus de la table silencieuse. Nous nous regardons consternés, et puis Albert, doucement :

-Mais, ça va pas André ! Tu es fou ! Tu as cinquante-cinq ans. Tu es marié, tu as trois enfants. Tu ne vas pas ramener une fille d’ici à Bordeaux !

-Mes enfants sont tous casés depuis longtemps, et ma femme m’emmerde. Je m’en fous de ma femme. Je demanderai le divorce. Je lui laisserai la maison de Montalivet. On s’arrangera…

-Ta femme, je la connais, André. Vous ne vous arrangerez pas du tout.

-Je m’en fous, je te dis.

Bêtement, je pense qu’il faut que je fasse quelque chose. Je me lance :

-Dis-moi, André, je crois que je me souviens maintenant, dis-je hypocritement. C’est la jeune femme qui était avec toi au bar, le premier soir au Monte-Carlo ? Tavia, non ? C’est ça ?

-Ouais, c’est ça, Tavia.

-Mais quel âge a-t-elle, Tavia ? Dix-huit, dix-neuf ans ?

-Elle a vingt-six ans !

-Tu es sûr ? J’aurais dit moins. Ça vous fait quand même trente ans de différence !

-Vingt-neuf !

-Oui, tu as raison, vingt-neuf. Et qu’est-ce qu’elle fait au Monte-Carlo ?

-Serveuse…

-Tu es sûr ?

Je me dis que ce serait le moment de lui dire ce que nous pensons tous, qu’il y a toutes les chances pour que ce soit une hôtesse, une fille de bar, une prostituée, quoi ! Mais je n’ose pas et je me tais, tout en remarquant que personne autour de la table ne reprend cette balle, pourtant évidente et si bien amenée. Nouveau silence gêné. Puis c’est Robertson qui prend la parole en changeant de sujet :

-André, j’ai peur que vous vous soyez engagé dans une histoire compliquée. Romantique, certes, et pittoresque aussi, mais compliquée. Cependant, après tout, c’est une affaire privée, votre affaire. Alors, je me demande pourquoi vous venez exposer vos problèmes de cœur à notre chef bien-aimé.

Ratinet plonge le nez dans son verre et c’est Peltier qui répond.

-André voudrait que je lui avance, ou plutôt que la mission lui avance les frais de voyage de sa petite amie, cinq mille dollars en tout. Je ne sais pas comment il arrive à ce chiffre là, mais c’est cinq mille dollars.

-Mais, je t’ai dit, Gérard, dit Ratinet en geignant, le billet d’avion, le passeport, les bakchichs pour obtenir le visa de sortie, l’argent qu’elle doit à un oncle, enfin tout ça, quoi…

-De toute façon, je ne peux pas ! C’est un truc à me faire virer, ou même me faire mettre en taule. Tu te rends compte ? Prêter l’argent de la mission, c’est à dire en fait celui de la Banque Mondiale, pour faire sortir une fille du pays !

-Mais je rembourserai, y pas de problème. J’ai tout calculé. Je vendrai la maison de Montalivet, j’ai un compte épargne, et tout ça. Enfin, y a pas de problème, je te dis.

Silence gêné autour de la table.

-Et vous, les gars ? En vous y mettant à trois ou quatre ? Ça fait pas grand-chose, quand même ! Allez, soyez sympa !

Personne ne dis rien, mais notre réponse est claire.

-Quelle bande de salauds, quand même ! Bon, ça va, j’ai compris !

Il se lève, bouscule la serveuse qui approchait, et sort du restaurant en oubliant ses lunettes de soleil.

-Pauvre vieux, dit Albert

-Pauvre crétin, oui ! dit Peltier. Non mais tu te rends compte. Coucher de temps en temps avec une entraîneuse, bon, ça va ! Mais tout foutre en l’air pour ramener en France une pute qui le plaquera au bout de six mois, il faut vraiment être con. En plus, je suis sûr qu’elle n’a même pas dix-huit ans, la fille. Même si on en avait l’intention, lui prêter l’argent, ce ne serait pas lui rendre service. Je dinerai avec lui demain, je lui parlerai calmement : je lui dirai ce qu’on pense tous de la fille. Ça ne va pas être facile, mais il comprendra. Ça va se tasser, vous verrez.

Il secoue les épaules, pousse un grand soupir et s’exclame :

-Bon, c’est pas tout ça. On est là pour fêter le départ de notre géologue favori et pour rigoler un peu. Non mais sans blague !

Il se retourne et d’une voix forte et joyeuse :

-Ello, miss? Douyou ave tchampaigne, plize?

Est-ce que j’ai eu l’occasion de vous dire que Gérard Peltier parlait couramment l’anglais sans accent ? Je voulais dire sans accent anglais.

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