Le parc à jeux

A l’intérieur de l’enclos, il y a bien une centaine d’enfants et presque autant de parents, grands-parents, baby sitteuses et bonnes du quartier. Selon l’âge et le tempérament des gamins, on les trouve accrochés à des passerelles de bois, agrippés à des Tours Eiffel de cordes entrelacées ou suspendus à des tyroliennes sécurisées. Ou alors, ils glissent dans des tubes inclinés, ils courent sur des cylindres brillants ou ils chevauchent des éléphants à ressort. D’autres sont simplement assis par terre et parmi ceux-là, certains sont en train de s’appliquer mutuellement un shampooing au sable. Il y en a toujours un ou deux qui  pleurent, immobiles au milieu de l’agitation, la bouche largement ouverte dans un grand cri silencieux, l’index accroché à la mâchoire inférieure, comme pour l’ouvrir encore davantage.

Parmi ceux qui les surveillent, il y a une jeune femme portant jean serré, chemisier bouffant et bandana sur la tête. Debout au milieu des enfants qui courent autour d’elle, le visage crispé, les yeux plissés, elle scrute les quatre coins du parc pour tenter d’y retrouver le petit Paul. Elle en est maintenant à imaginer ce qu’elle dira bientôt aux policiers entre deux sanglots : il a six ans, il est brun, il porte un pantalon vert et une chemise rouge, des chaussures de tennis rouge, oui, c’est la première fois, non, non je ne l’ai pas grondé, il s’appelle Paul et il est si mignon…Paul vient d’apparaitre au sommet d’une grappe d’enfants agglutinés sur un échafaudage bicolore : « Paul, descends tout de suite ! Mais enfin, où étais-tu, petit imbécile ! C’est la dernière fois que je…« Le reste se perd dans les cris d’enfants.PARC A JEUX

Il y a aussi ces jeunes femmes noires. Elles sont assises sur des chaises disposées en rond et elles discutent à fortes voix. A leurs pieds, des sacs informes débordent de pull-overs, de bouteilles de sirop, de ballons et de paquets de biscuits. De temps en temps, un enfant blond vient s’accrocher à leur épaule pour dire qu’il a faim ou qu’il a soif et, sans interrompre leur joyeux bavardage, elles leur donnent une gorgée ou un gateau sec.

Il y a ce vieux monsieur, assis sur un banc. Il est venu avec sa petite-fille, Chloe, trois ans. Il l’a installée dans le bac à sable, près du petit toboggan.Il s’est assis sur un banc et, attendri, il l’a regardée un moment faire la connaissance de ce petit chinois à lunettes. A présent, il dort.

Il y aussi cette grande jeune-femme aux longs cheveux roux et frisés. Elle porte des nu-pieds et une vaste robe aux couleurs passées. Trois ou quatre colliers de perles de bois sombre pendent jusqu’à sa taille et ses bras étincellent de bracelets brillants et sonores. Pour l’instant, elle est accroupie et tente de persuader une petite fille, coiffée et habillée comme elle, mais sans collier ni bracelet, de rejoindre les enfants qui jouent dans le joli petit train de bois qui va bientôt partir, tchou-tchou. La petite fille rousse regarde obstinément ses sandales.

Et puis, il y a cette petite dame qui vient là tous les mercredis, tous les samedis et tous les dimanches. Elle est seule, elle n’a pas d’enfants ni de petits-enfants. Elle pose son cabas au sol à coté d’un fauteuil. Elle en sort deux aiguilles, un tricot et une pelote de laine. Elle chausse une paire de lunettes, elle dispose ses aiguilles, remet la pelote dans le cabas. Elle tricote trois ou quatre mailles, puis elle ôte ses lunettes, elle les range dans son cabas, elle repose son ouvrage sur ses genoux et ses mains sur son ouvrage. Maintenant, elle regarde en souriant doucement les enfants qui tournoient autour d’elle en faisant s’envoler inlassablement les pigeons.

Depuis quatre ans qu’elle vient ici trois fois par semaine, le gardien du parc croit bien que c’est toujours la même écharpe qu’elle tricote.

 

2 réflexions au sujet de « Le parc à jeux »

  1. Une description très réussie, où transparaît bien l’agitation du terrain de jeux, avec ses personnages multiples, souvent hauts en couleurs.

  2. Les tricoteuses… À une autre époque, ce n’était pas pour les enfants qu’elles venaient s’attendrir l’après-midi. Méfiez-vous des tricoteuses!

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