Le bout du tunnel

J’ai déjà publiée ici cette histoire vraie il y a plus de trois ans. Vous l’avez peut-être oubliée. Moi, je n’y parviens pas. 

Il s’appelait François.
C’était un grand garçon blond et un peu bouclé. Il faisait penser à ces jeunes scouts des illustrations que l’on trouvait autrefois dans les livres la collection Signes de Piste. Les moins de soixante ans ne doivent pas connaître. François était doux et réservé, fin et cultivé. Il était d’un milieu modeste et d’une certaine élégance naturelle. De temps en temps, il pouvait aussi s’adonner avec finesse au sarcasme et à l’ironie. Occupés chacun de notre côté à beaucoup d’autres choses que nos études, nous nous étions peu fréquentés sur les bancs de l’Ecole. C’est surtout pendant les périodes de préparation militaire, que nous passions régulièrement dans un camp de la Marne, que nous avions pu nous connaître un peu mieux. Nous nous retrouvions souvent côte à côte au fond de la baraque réservée aux conférences où nous subissions les exposés sur « la progression du commando en zone hostile » ou sur « les méthodes de protection en cas d’attaque nucléaire« . En effet dans ces années-là, nous vivions dans les remous de deux événements qui venaient de s’achever : la guerre d’Algérie et la crise de Cuba. Renversés sur nos inconfortables chaises d’école, engoncés dans nos lourdes capotes militaires, nous luttions contre le froid et l’ennui en relevant leurs revers jusqu’aux yeux. Ainsi caparaçonné, à travers les bords de nos calots rabattus sur les oreilles, nous entendions sourdement un sous-officier blasé nous expliquer qu’un trou réglementaire creusé dans la terre et recouvert d’une toile de tente réglementaire suffirait à nous protéger des effets d’une bombe atomique tactique. J’entends encore la voix de François, sortant de dessous son lourd manteau :

     — … à condition que la bombe atomique tactique soit également réglementaire.

Un soir, dans cette même baraque, nous eûmes « cinéma ». Je ne sais quel sous-officier d’intendance avait eu le génie de programmer un film de Bergman en version originale. C’était « La source« . Comme Max Von Sydow entrait dans une grande colère en apprenant le viol et le meurtre de sa fille, François me poussa du coude:

     — Tu as vu, il a dit mon nom. Ça veut dire Ténèbres en suédois !

La fin de nos études, la durée de nos services militaires et les métiers que nous choisîmes rompirent les faibles liens qui nous unissaient.

Je le revis vingt ans plus tard. A son insu, sa femme avait organisé une réunion de toute la promotion pour célébrer à la fois l’anniversaire de son mari et les vingt ans de notre sortie de l’Ecole. François dirigeait alors le percement du tunnel du Métro de Lyon sous le Rhône. Venu chercher sa femme sur le quai de la Part-Dieu, il eut la surprise de croiser un, puis deux, puis dix anciens. Presque toute la promotion était là.

Cet anniversaire fut une véritable réussite. Après la visite du chantier du tunnel, un déjeuner dans un grand restaurant de la banlieue lyonnaise avait été organisé. J’étais placé à côté de la femme de François. Assez jolie petite brune à caractère, elle me fit une forte impression en me racontant qu’elle avait couru le Paris-Dakar au volant d’un gros camion. Elle l’avait d’ailleurs revendu pour pouvoir offrir cette fête à son mari.

En discutant avec elle, puis, un peu plus tard avec François, je compris que leur couple n’allait pas fort. Ils vivaient séparés, lui à Lyon, avec leur trois enfants, elle, à Paris, pour tenir un salon de beauté qu’elle possédait près des Gobelins. Avec cette grande fête, elle tentait sans doute une réconciliation.

Tout en retrouvant l’homme doux et presque timide que j’avais connu rue des Saints-Pères, je fus étonné pendant la visite du tunnel de découvrir chez François une autorité chaleureuse mais indiscutable sur le chantier.

Trois ans plus tard, je le rencontrai à nouveau. Ma société avait été chargée par les assureurs de suivre la construction du tunnel sous la Manche, et je me rendais régulièrement à Calais. J’y appris que François dirigeait le chantier du premier des trois tunnels qui devaient relier la France à l’Angleterre. Nous déjeunâmes deux ou trois fois au restaurant des entreprises. Nous eûmes même à examiner ensemble les conséquences sur le planning d’un incident mécanique survenu sur le tunnelier. Encore une fois, je fus épaté par la sérénité de mon ami devant l’ampleur de la tâche qu’il dirigeait. Le creusement de son tunnel présentait déjà quatre ou cinq mois de retard sur les prévisions, principalement du fait des difficultés de mise au point de la machine japonaise dont la vitesse était encore dix fois moindre que la vitesse de croisière annoncée. Il affirmait cependant que demain, la semaine prochaine ou le mois prochain, on atteindrait enfin cette vitesse promise et que le tunnel serait achevé dans les temps. Ce fût vrai, en tout cas pour la partie qu’il dirigeait.

Il me dit aussi qu’il était à présent totalement séparé de sa femme, qui menait à Paris une vie agitée. Lui-même avait acheté une maison dans un joli petit village de la côte d’Opale, à proximité du chantier. Ses enfants, tous étudiants à Lyon, venaient souvent passer des week-end chez lui, au bord de la mer. Il semblait heureux.

Pendant quelques années, je n’entendis plus parler de François, jusqu’au jour où j’appris qu’il était mort.

Mort.

Tué d’un coup de fusil, par son ex-femme à qui il venait d’annoncer son intention de refaire sa vie avec une autre femme.

4 réflexions au sujet de « Le bout du tunnel »

  1. Ha ! Et n’oublions pas de planquer surtout les hachoirs. Ca, ca fait mal les hachoirs : on peut mettre longtemps à mourir.

  2. Commentaire rédigé par mon ami Jacques Bognon après avoir lu le blog ce matin . Avec mon accord bien sûr . x

  3. Histoire horrible .Ce matin je vais ranger tous les objets dangereux . Gros couteaux de cuisine.,marteau ,tronçonneuse etc
    Je vais annoncer à Natacha que c est fini entre nous.

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