Homéotéleute et Polyptote (5)

Résumé de ce qui précède:

Homéotéleute est prince héritier du royaume d’Antanaclase et bâtard de Zeus. Il vient de rencontrer Polyptote, Zeugmienne de basse extraction. Le Chœur Antique était, comme c’est l’usage, en train de se lamenter sur le destin tragique qui attend les deux jeunes gens, quand Homère a demandé qu’on lui cède la parole pour apporter à la situation quelques précisions indispensables. C’est chose faite : il a la parole. Soyez attentifs, car c’est plutôt compliqué.

Le Poète (avec hésitation)

Merci, le Chœur !

Et maintenant, raconterai-je comment le jeune prince d’Antanaclase, royaume des grasses hypallages et des hypotyposes rebondies, fut conçu dans un déchainement de passion animale et exotique ? Dirai-je les souffrances de la Reine et les joies injustifiées du Roi lors de la délivrance du divin rejeton ? Chanterai-je la douceur de l’enfance d’Homéotéleute à la lourde tête et au long col ? Non, car tout cela est déjà accompli.

Je dirai plutôt la malédiction qu’Héra la Mortifiée a fait tomber sur le pauvre prince en se penchant sur son berceau à l’insu de son véritable géniteur, qui déjà était retourné aux affaires courantes, c’est à dire à la séduction de quelque mortelle naïve et flattée. Car c’est elle bien sûr qui l’avait équipé de ce cou gracile et allongé en référence ironique à l’aspect que son divin mais infernal époux avait pris pour pousser la chansonnette à la reine d’Antanaclase. C’est elle aussi qui l’avait surmonté, ce cou ridicule, d’une tête démesurée en référence à l’orgueil du même métal du patron de l’Olympe. Non contente de cette double disgrâce, elle avait jeté sur le destin d’Homéotéleute le Mal Fichu une terrible malédiction qu’elle aimait bien résumer ainsi :

« tant qu’il montera il descendra tant qu’il descendra

il montera quand il n’y en aura plus il y en aura encore« 

A présent que la malédiction est nouée, laissez-moi vous dire la vérité sur la belle Polyptote, la vérité que seuls les dieux connaissent mais que seuls les poètes vous diront. Ecoutez mon poème, car il chante l’incroyable et il dit le vrai.

Un jour, dans une des fantaisies dont il est coutumier, Zeus l’Insatiable prit l’apparence d’un cygne pour engrosser Léda, épouse du grand Roi de Sparte, Tyndare. Trois saisons plus tard, la Reine donna naissance à quatre enfants, Hélène et Pollux, nés de la semence de Zeus le Fertile, et Castor et Clytemnestre, enfants très naturels de Tyndare, qui était passé dans le lit de la reine juste avant que le cygne frénétique ne vienne s’y poser. Le temps passa. Castor et Pollux partirent s’amuser en croisière avec Jason l’Argonaute tandis que Clytemnestre épousait Agamemnon pour un jour l’assassiner dans sa piscine olympique. De son côté, Hélène grandissait davantage en beauté qu’en sagesse à la cour du plus puissant des rois grecs.

Elle finit par épouser Ménélas, le trompa avec Pâris, prince de Troie, ce qui déclencha tout un tas de complications que je vous chanterai un autre jour, parce que, là tout de suite, on n’a pas le temps.

Quand Zeus à Qui Rien n’Echappe vit Hélène de retour à Sparte, il la trouva encore plus belle qu’avant, bien plus belle que Léda et énormément plus belle qu’Héra. Il décida donc de la séduire et pour cela, il hésita entre prendre la forme d’un cheval de bois ou celle d’un vent chaud du désert. Mais le premier déguisement risquait de rappeler de mauvais souvenirs à la pauvre Hélène. Vivement poussé en cela par Éole, qui lui donna d’ailleurs de précieux conseils, il choisit donc de se transformer en vent du Sud, ce qui présentait le double avantage de le rendre invisible et de lui donner une petite pointe d’accent du midi. Le lendemain, alors qu’elle se promenait seule sur une colline herbeuse, seulement accompagnée des dix-sept gardes royaux qui, sur l’ordre de Ménélas, ne la quittaient plus des yeux depuis son retour d’Ilion, elle fut soudainement renversée par une bourrasque qui la fit rouler plusieurs fois sur le sol et la laissa enceinte et décoiffée. Curieusement, les soldats de l’escorte d’Hélène ne sentirent rien de ce vent soudain. Impassibles, ils regardèrent leur reine se vautrer dans l’herbe en gloussant au milieu des pâquerettes et des crottes de mouton, car il y avait longtemps qu’ils ne se posaient plus de question sur les excentricités des gens de la Haute.

De cette nouvelle infidélité de son Sacré Époux, Héra ne sut rien car, pendant le divin coup de Sirocco, Aphrodite avait détourné son attention en lui apprenant à jouer à la Chrysocale triangulaire. Depuis la mort de Pâris, en effet, Aphrodite considérait qu’elle avait une dette envers Hélène, et l’honneur des dieux grecs, c’est de toujours payer leurs dettes. Alors, Aphrodite se montra aux yeux étonnés d’Hélène qui en était encore à épousseter sa toge et lui dit :

« Salut à toi, Hélène, deuxième plus belle femme du monde. C’est la première plus belle femme du monde qui te parle. Laisse-moi t’apprendre que cette bourrasque qui t’a renversée n’était pas l’effet de l’anticyclone des Cyclades. C’est Zeus le Rapide qui a choisi cette apparence pour te fertiliser une fois de plus. Une fille va naître de cette union tempétueuse et tu l’appelleras Polyptote. Elle deviendra un jour à son tour la plus belle femme du monde, après moi bien entendu. Mais, tu devras la mettre au monde dans le plus grand secret et, dès sa naissance, tu devras la placer dans un berceau que tu fabriqueras en branches de sassafras et que tu confieras aux vagues de la mer. En échange de ce sacrifice, à toi je donne un très joli bracelet à son nom que tu mettras à son poignet et à elle, je promets mon indéfectible protection.

En fait, cet ordre divin arrangeait plutôt Hélène, car elle ne se voyait pas annoncer une grossesse à son époux, lui qui n’était pas venu la visiter depuis au moins trois calendes. Elle obéit donc en tous points à la déesse de l’amour et à peine née, elle confia Polyptote et son joli petit bracelet aux bons soins de Poséidon, dieu des mers et des océans en furie. Quelques heures plus tard, guidé par Aphrodite qui surveillait tout ça de là-haut, le frêle esquif en sassafras s’échoua sur le rivage de Zeugma. Ce fut encore Aphrodite qui réveilla Scylla en pleine nuit au moyen de mélodieux acouphènes afin qu’elle se lève et trouve la petite Polyptote et son joli bracelet.

Maintenant vous savez tout ce qu’il faut savoir.
Ô Récitant ! Tu peux poursuivre ton histoir.
Si en alexandrins tu ne peux nous la dire,
Fais quand même un effort, évite-nous le pire.
Soigne un peu ta grammaire et puis ta diction.
Vas-y, envoie la sauce et fais bien attention !

LA SUITE DEMAIN

5 réflexions au sujet de « Homéotéleute et Polyptote (5) »

  1. « laissez-moi vous dire la vérité sur la belle Polyptote, la vérité que seuls les dieux connaissent mais que seuls les poètes vous diront. Ecoutez mon poème, car il chante l’incroyable et il dit le vrai. » (Comme disaient les Sophistes Protagoras et Agoras, « que l’on parle des dieux ou de la nature (qu’appréhende la science), ce sont toujours des hommes, poètes ou ventriloques, qui en parlent! »)

    Tout est là!

    Ça vaut pour la mythologie grecque, la genèse biblique, l’évolution de Darwin, la relativité d’Einstein, le sens de l’histoire de Marx… les fadaises philippines, etc., ajoutez y toutes les ‘narratives’ qui vous passionnent ou que vous essayez de refiler autour de vous…

    « Seuls les dieux connaissent la vérité » et c’est pour cela que les ventriloques, ici appelés ‘poètes,’ les ont inventés. Ils se réclament ensuite de cette vérité divine, scientifique ou objective voire maintenant ‘pragmatique’ pour s’assurer les grâces du Pouvoir dont ils s’efforcent (les poètes ou les ventriloques) de stopper l’inéluctable ruissellement ‘macronien’ dans le temps… À cette fin, les ventriloques brésiliens construisent des barrages… et les ingénieurs italiens des ponts pour aller à contre sens de l’Histoire!

  2. D’abord Homère ensuite Brassens
    Ont su faire chanter nolens volens
    Les cœurs d’estimables reines
    Qui avaient nom Hélène
    Et pour les punir sans aucun scrupules
    Caduques ou débutantes toutes les crapules.

  3. Polyptote livrée à elle-même
    Et aux flots d’une furie extrême
    Sur son frêle esquif échoua à Zeugma à l’aurore
    Mais pas à Athènes à l’examen de Doryphore.
    Tandis que les 3 capitaines n’auraient pas voulu d’Helène
    Ni partir à cause d’elle à la guerre troyenne.

  4. Afin d’illustrer les scènes de débauches des déesses-qui-faisaient-bien-n’importe-quoi, convoquons les arts des tympanistes, joueurs de musette, cythare, fistule et autres crotales.

    https://www.youtube.com/watch?v=IXnlyLSMTxI

    Car comme dit la chanson :
    « Sonnez fifres et tambourins
    Ils ont traversé le Rhin ».

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