La légende des cercles

Le vieil homme descend de la ville haute vers le port. Malgré ses soixante-quinze ans, il est encore vif et s’il a pris un bâton, c’est par habitude, pour écarter les chiens. Pourtant, des chiens, cela fait des mois qu’il n’y en a  plus dans la ville. Ceux qui n’ont pas été mangés ont fui depuis longtemps.
De la ville haute, la vue est immense. Pourtant, plongé dans ses pensées, le vieil homme ne voit rien. Il ne voit pas la mer recouverte de vaisseaux à l’ancre, ni les collines environnantes parcourues par les fumées des feux ennemis.
Ce matin, après une nuit de travail, le bonhomme a senti que montait en lui une intuition. C’est un phénomène dont il a l’habitude. Ça commence par un bruit sourd qui envahit ses oreilles, suivi par l’apparition d’une succession d’images fugaces. On dirait une série très rapide de petits éclairs. Et puis, souvent, peu après, éclate la conclusion, lumineuse, évidente.
Arrivé sur une petite place, il s’assied par terre sans se soucier de l’éblouissant soleil ni des passants indifférents. Il laisse bouillonner ses pensées. Il n’entend rien du vacarme de la bataille, il ne voit rien de la poussière des combats ni de la fumée des incendies.
Et puis, d’un seul coup, le calme se fait dans sa tête. Un peu étourdi, il se met à genoux, saisit son bâton et dans le sable qui recouvre la petite place, il se met à tracer des lettres, des signes, des figures. Il va trouver. Il en est sûr. Il ne reste plus qu’une contradiction à résoudre, une impossibilité à lever et ce sera fini. Ce sera peut-être la plus grande découverte de sa longue vie.
Il a dessiné sur le sol une première ellipse, deux droites, puis un cercle, puis un deuxième. Il se relève, hésite un instant, et du bout de son bâton, il ajoute encore deux signes dans la poussière. Il a trouvé.

Il n’a rien entendu des pas cadencés qui approchaient. Il n’a rien vu de la troupe en bon ordre qui montait là ruelle à sa rencontre. Il n’a prêté aucune attention au centurion qui a arrêté la colonne et s’est avancé vers lui.

     – Ecarte-toi, vieil homme, et laisse passer la légion romaine.

Le vieil homme ne réagit pas. Il continue ses gribouillages.
Derrière le centurion, quelques rires éclatent parmi les soldats.
Il sort son arme de son fourreau, et du plat de l’épée, il touche doucement l’épaule du vieillard.

     -Fais place à ton vainqueur, vieil idiot! dit le centurion.

L’idiot ne bouge pas, ne fait même pas mine d’avoir entendu.
Derrière l’officier, les légionnaires s’esclaffent bruyamment.
Le centurion est agacé, mais c’est sans violence qu’il repousse le vieillard et fait mine de marcher sur ses dessins.
Alors, d’un seul coup, l’homme prend conscience de la menace et, bâton levé, il se précipite sur le soldat en criant :

     -Ne dérange pas mes cercles, imbécile !

Sans qu’il se sente vraiment menacé par cette risible attaque, c’est par pur réflexe et dans un seul mouvement bien rôdé par mille batailles que le centurion pare le faible coup et plonge son glaive dans le ventre du vieux grec.

Et c’est ainsi qu’on ne saura jamais ce pourquoi Archimède est mort ce jour-là  à Syracuse.

8 réflexions au sujet de « La légende des cercles »

  1. Je cherchais ce texte car Géraud m’en a parlé en me disant tu vas savoir comment est mort Archimède, c’est sûr 75 ans à cette époque c’était très vieux !!!!

  2. 75 ans, c’est l’age qu’avait Archimède en 212 avant JC, l’année de sa mort. Et en 212 avant JC, 75 ans c’était vieux, et même très vieux !

  3. Archimede dessinant des cercles sur le sable cela me fait penser à un poète chinois de la dynastie des song. Je vous raconterai

  4. Comme le fait régulièrement mon ami François, je souhaite corriger mon commentaire précédent: 1/ le chapeau de châpitre doit être retiré, je ne sais pas ce qu’il est venu faire là. 2/ la toute dernière phrase doit être amendée: laissant aux ingénieurs leur application pour la conception des machines, des ponts (ouvrages « d’arts », ne l’oublions pas), des tours comme celle d’Eiffel, etc.

  5. Eurêka! C’est un très beau texte en hommage à Archimède.
    Il m’a donné envie de retrouver ce qu’avait écrit Plutarque à propos d’Archimède et ses machines de guerre, en fait des catapultes, qui défendaient Syracuse (Plutarque: Vies Parallèles, châpitre consacré à Marcellus). Marcellus, l’un des très grands chefs militaires Romains, commandait l’armée romaine qui assiégeait Syracuse sans parvenir à s’en emparer: « Mais tout cela ne valait rien contre Archiméde et ses machines de guerre ». Dépité, Marcellus eut ce trait d’humour qu’écrit Plutarque le citant: « Quand cesserons nous de nous battre contre ce géomètre Briarée qui prend nos navires pour des tasses à puiser l’eau de mer, repousse avec mépris notre sambuque comme on jette une coupe après boire, et surpasse les géants aux cents bras de la mythologie en lançant sur nous tant de traits à la fois ». Mais ce qui est extraordinaire est que la conception de ses machines géniales n’intéressait pas Archimède: « Ce qui avait trait à la mécanique, et de manière générale, toutes les techniques liées aux besoins de la vie, n’étaient à ses yeux que de vulgaires travaux d’ouvrier. Il consacra son ambition aux seuls objets dont la beauté et l’excellence n’ont rien à voir avec la nécessité ». Plutarque cite aussi Platon qui s’opposait à ce détournement de la géométrie au profit de la mécanique déjà imaginé par des certains Eurodoxe et Archytas: « Platon s’en indigna, les accusant de détruire et de gâter la perfection de la géométrie, en la faisant fuir honteusement loin des notions incorporelles et intelligibles vers les réalités sensibles, et en utilisant en outre des objets dont la fabrication nécessité un travail long et grossier. Aussi la mécanique fut-elle séparée de sa la géométrie et déchue de sa grandeur; pendant longtemps, elle fut méprisée par la philosophie et devint un des arts militaires ».
    Aujourd’hui encore, certains ont la passion des mathématiques pour sa seule beauté et sa perfection, laissant aux ingénieurs leur application pour concevoir des machines.

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