La nuit du 4 août

Cinquante-trois ans et deux mois plus tard, voici ma nuit du 4 août.

La vieille Hudson 51 nous aura au moins amené jusqu’à Los Angeles. Nous l’avions achetée à Flagstaff deux semaines plus tôt pour la somme de cinquante dollars partagée entre nous six. Flagstaff-Los Angeles, six cents miles à respirer l’odeur de poussière des sièges et les relents d’huile surchauffée du moteur; six cents miles, y compris le petit détour pour voir le Grand Canyon au lever du soleil et Las Vegas au crépuscule; six cents miles, dont une bonne partie de nuit, à surveiller le vrai défaut de cette voiture : l’extinction totale et imprévisible des phares à des intervalles tout à fait irréguliers. Pour survivre à cet inconvénient, nous nous étions organisés. La nuit, l’un après l’autre, nous prenions le quart pendant une heure à la place du passager avant, fenêtre ouverte, le nez dehors pour rester éveillé et le bras droit pendant à l’extérieur, la main serrée sur une lampe torche. Lorsque l’extinction des feux survenait, l’homme de quart devait allumer aussitôt sa lampe et éclairer quelques mètres de route vers l’avant tandis que le conducteur s’appliquait à arrêter la voiture sans sortir du béton.

Cela fait cinq heures que nous roulons après une longue soirée dans les casinos de Vegas. Le jour se lève. Nous sommes tous épuisés mais, avec le jour, cesse la garde à la fenêtre. L’expressway descend doucement vers la ville que l’on aperçoit à travers la brume qui passe du marron au jaune en s’éloignant du sol. Le temps est gris. La ville immense est encadrée par le pare-brise de la voiture, marqué d’insectes éclatés et d’arcs de cercles jaunâtres, sans rien d’autre pour accrocher le regard que le quadrillage infini des boulevards et un petit paquet de tours gris foncé vers le centre. L’ampleur du spectacle a quelque chose d’oppressant. Cette ville n’est pas à notre échelle, et dans la fatigue du petit matin, je me demande déjà comment nous allons survivre dans ce paysage hostile.

Pour le moment nous ne voulons rien d’autre que dormir. L’instinct nous fait rouler vers l’ouest, vers le Pacifique, vers une plage où nous pourrons nous allonger au soleil sur du sable chaud.

Redondo Beach. La plage s’étend sans fin vers la droite et vers la gauche. L’océan est gris huileux. Quelques oiseaux oscillent, assis sur les petites vagues molles. Sur notre droite, un avion décolle en silence vers le large. Nous garons l’Hudson le long du boulevard et nous titubons sur le sable pour finir par nous affaler d’un commun accord au bout d’une dizaine de mètres. Le soleil reste invisible, mais la luminosité devient forte et elle accentue notre sensation d’épuisement. Il fait presque froid et le sable est humide. Ce n’est pas ce dont nous rêvions depuis des heures, mais ça ira quand même.

Lorsque je me réveille, pendant quelques instants la luminosité m’est insupportable. Dans le gris lumineux du ciel, un halo d’une blancheur insoutenable m’indique que le soleil doit être déjà haut. Midi ? Je me redresse sur les avant-bras et ma grimace décolle le sable qui s’était incrusté sur ma joue. A travers la fente de mes paupières, j’aperçois la silhouette de Jean-Louis qui fait face à l’océan. Couché en chien de fusil à côté de moi, Hervé dort. Il a enlevé son jean et sa chemise. Comme il a gardé ses chaussettes, il ne donne pas du tout l’image du vacancier profitant de la plage. D’ailleurs, aucun d’entre nous ne donne cette image. Sales, débraillés, mal réveillés, en vrac au milieu de nos affaires éparpillées, nous avons dû faire peur aux gens. Ils se sont installés pendant notre sommeil à bonne distance de notre petit groupe d’épaves.

Hervé se réveille et crie de douleur. Sa peau de roux n’est plus qu’un coup de soleil. Au moindre mouvement, il a l’impression qu’elle craque et va se déchirer. Il se déplie lentement en gémissant. Malgré nos conseils, il refuse d’aller jusqu’à l’océan pour se rafraîchir et entame une sorte de danse hésitante d’un pied sur l’autre pour enfiler ses vêtements. Nos voisins semblent plutôt intéressés par le spectacle.

Après nous être baignés sous la surveillance maussade d’Hervé, nous rejoignons la voiture. Nous roulons au hasard jusqu’à trouver une station-service près de l’aéroport où nous pourrons faire un peu de toilette à l’eau douce.

Une demie heure plus tard, nous sommes dans un « diner » -prononcer dailleneur- ce merveilleux produit de la civilisation américaine. L’endroit s’appelle Nickel Diner. Au moment où vous entrez,  vous êtes d’abord surpris par le froid qui fige sur place la sueur que vous avez apportée avec vous de la rue. La salle est d’une propreté d’hôpital, les murs sont couleur crème et le carrelage vert d’eau. Les tables épaisses pour deux, quatre ou six, sont faites de mélaminé crème bordé d’une bande inox cannelée. Elles sont fixées au sol et entourées de lourdes banquettes en moleskine vert foncé. Chaque table dispose d’un petit appareil distributeur de serviettes en papier et d’un récipient à bec verseur pour le sucre en poudre. Par de larges fenêtres, trois des murs donnent sur le parking et la station-service voisine. Le long du mur du fond,  il y a un bar derrière lequel on peut voir une partie de la cuisine et un mexicain coiffé d’une toque blanche et occupé à lire le journal. Devant le bar, une demi-douzaine de tabourets tournants, également fixés au sol et recouverts de la même moleskine vert d’eau. Une serveuse entre deux âges, dans son uniforme décalé de soubrette, officie dans la salle, nonchalante, gouailleuse et aimable.

Enfin, c’est un diner. Vous avez vu ça mille fois au cinéma.

Après cette longue nuit et ce réveil difficile, nous avons décidé de faire des frais et de ne plus rien négliger pour nous remettre en état. Nous passons donc un long et agréable moment à manger des œufs au bacon, des saucisses, du poulet frit, des hamburgers, du cole slaw, d’épaisses crêpes au sirop en buvant du café, du Coca, du thé glacé ou du lait homogénéisé. Hervé s’isole dans les toilettes pour s’enduire le corps de crème adoucissante. Très vite, la soubrette vert d’eau engage la conversation, et nous lui racontons  à l’envi qui nous sommes, ce que nous faisons…Paris, le Boulevard Saint-Michel, les études, notre voyage, l’Hudson 51… Pas un de nous six ne pense un seul instant à lui demander quoi que ce soit sur sa vie.

Elle a sûrement l’habitude de cette indifférence. Elle plaisante familièrement sur la France, sur Paris, city of lights, city of dreams, sur les techniques amoureuses des french lovers, hou-la-la, enfin toute cette sorte de clichés inévitables mais qui font quand même bien plaisir. Lorsque nous partons, c’est en lui laissant nos adresses (…If you ever come to Paris…) en guise de pourboire. Gentille, elle fait semblant d’être ravie.

Nous sortons du Nickel, refaits à neuf, sauf Hervé qui continue à gémir  à chaque  mouvement. Il est onze heures. Un petit vent d’Est a dissipé la brume et allégé l’atmosphère. Le soleil brille, mais la fraîcheur du matin est encore sensible.

Nous remontons vers le nord à travers cette ville interminable à la recherche des endroits que nous connaissons tous déjà par le cinéma. Venice Beach, Santa Monica, Pacific Palisades, Sunset Boulevard, Beverley Hills, Hollywood, Chinese Theater…La journée passe comme ça, en confirmation des images que nous avons apportées avec nous. Et c’est vrai, tout est là, comme nous l’attendions: les beatniks et les maisons étranges de Venice Beach, la jetée de Santa Monica et sa fête foraine, la plage déserte de Pacific Palisades, les courbes majestueuses du Sunset Boulevard, les larges allées bordées de cocotiers et de maisons invisibles de Beverley Hills, l’animation de Hollywood Boulevard et le légendaire cinéma chinois.

La nuit est tombée. Vers onze heures du soir, nous n’avons toujours pas trouvé  d’hôtel et nous décidons de dormir à nouveau sur une plage. Pour y parvenir, la route est facile : Go West, young man, Sunset boulevard vers l’ouest, jusqu’au bout. Je me suis débrouillé pour conduire, bien que ce ne soit pas mon tour. Même au volant de cette vieille voiture poussiéreuse, conduire ses deux tonnes dans les virages voluptueux du Boulevard le plus long et le plus célèbre du monde est un plaisir fabuleux. Toutes vitres ouvertes sur la douceur de la nuit, le coude à la portière, j’écoute le chuintement des pneus sur l’asphalte impeccable, je sens ma chemise flotter et battre au vent qui s’engouffre dans sa manche courte, je respire l’odeur des magnolias arrosés par les jets d’eau des jardiniers nocturnes mexicains, je regarde la lune qui nous suit en courant au sommet des bosquets qui cachent les propriétés.  Du côté de Pacific Palisades, le bord de mer est désert. Je roule doucement le long de la plage. Je me gare en épi, face à l’océan, et coupe le moteur. Nos quatre portières s’ouvrent en même temps. D’un seul coup, nous sommes illuminés par les phares d’une voiture qui vient de se coller contre le pare-chocs arrière de l’Hudson. C’est une voiture de police, avec sa rangée de gyrophares et de projecteurs supplémentaires, son écusson « Santa Monica City Police » sur le capot et ses deux policiers à l’intérieur. Ils en descendent, classiques, presque identiques: un mètre quatre-vingt-cinq, larges d’épaules, très légèrement bedonnant, casquette à insigne doré et chemise bleu marine à manches courtes, pantalon gris clair, large ceinture avec équipement complet, revolver, menottes, matraque et carnet à souche. Impressionnant, mais donnant furieusement un sentiment de déjà-vu.

L’un des policiers s’adresse à moi, le conducteur, qui tiens encore ouverte la portière avant gauche tandis que le deuxième réunit les autres passagers de l’autre côté de la voiture. Mon flic me demande mes papiers. Je commence par sortir mon passeport, espérant, comme tout bon touriste français, que ma flatteuse nationalité va faciliter les choses. « So, you’re French. What a beautiful country, my father was there in 44, you know, Normandy… » Mais, rien de tout cela, un flic de Santa Monica n’est pas une serveuse de diner d’Inglewood. Il se fiche bien de ma nationalité. Il est en service et reste froid et professionnel:

   –Driving licence, vehicle registration, please sir.

Quand vous avez affaire à un flic américain, vous sentez très vite qu’il ne s’agit pas de plaisanter. Mon cœur bat un peu plus rapidement qu’il ne faudrait et j’ai du mal à extraire mon portefeuille, tout comprimé qu’il est dans la poche arrière de mon jean. Le portefeuille enfin sorti, mon stupide permis français aux trois volets roses repliés s’accroche obstinément à l’enveloppe de matière plastique transparente dans laquelle il est glissé. Je m’énerve, le flic reste imperturbable. Finalement, je lui tends le portefeuille pour qu’il l’examine lui-même. Il le prend et se déplace vers l’avant de la voiture où je le vois feuilleter mes papiers dans la lumière des phares. Puis il revient vers moi et me rend le tout en me disant:

   –You guys can’t stay here. Camping out is prohibited. You’ll find a camping area about 15 miles North. Drive safely.

Le contrôle semble terminé. La voiture de police fait une marche arrière et repart vers le sud dans un doux ronronnement de 8-cylindres. Nous repartons vers le Nord. Après quelques minutes, nous dépassons un motel. Hervé me dit: « Arrête-toi là, j’en ai marre de dormir dans le sable ». Pour une fois, nous sommes tous d’accord.

Cette fois encore, nous appliquerons la technique dite du Cheval de Troie. Nous avions développé cette technique peu de temps après le début de notre voyage: elle consiste tout d’abord à repérer un motel de catégorie moyenne ou supérieure. (Pratiquer la méthode du Cheval de Troie dans un établissement modeste n’est pas recommandé. En effet, les préposés de nuit y sont plus méfiants car la fraude y est fréquente, alors qu’elle reste inenvisageable donc plus facile à exécuter dans un motel plus cher). On laissera ensuite quatre des passagers sur la route à une distance convenable des lieux du forfait pour se présenter à deux au guichet de nuit. On prendra très normalement une chambre pour deux personnes, on s’installera tranquillement et on laissera passer quelques minutes avant d’ouvrir la porte aux quatre clandestins. On pourra ensuite prendre tout son temps  pour choisir n’importe quelle méthode d’attribution des matelas, sommiers, canapés et fauteuils et pour passer ainsi une nuit à peu près correcte. La procédure s’achèvera dans la matinée, quand les deux clients officiels iront régler la note, tandis que les quatre clients additionnels sortiront discrètement pour attendre un peu plus loin sur la route. Nous l’avions appelée cette méthode Cheval de Troie, car dans nos premières tentatives, deux des clandestins se cachaient au fond de la voiture. Cela ne présentant aucun avantage, nous avions amélioré la technique sans en changer le nom. Nous la pratiquions assez fréquemment et sans aucune vergogne, car, ayant payé la chambre, et à condition de ne pas partir avec les couvertures, nous avions la conviction de ne léser personne.

En ce beau matin du 5 Août, une heure après notre départ du motel, je m’apercevais que mes derniers deux cents dollars qui étaient rangés dans mon portefeuille avaient disparus. Encore aujourd’hui, je me demande si le flic avait cru qu’en lui confiant mon portefeuille avec de l’argent dedans, je l’achetais pour qu’il ne fouille pas la voiture, ou s’il l’avait tout simplement volé. Sur le moment, je ne me suis pas senti le courage d’aller me renseigner au poste de police de Santa Monica.

Il me restait 21$, encore quatre semaines aux USA et plus de 4500 kilomètres entre l’aéroport Idlewild de New York et moi.

Une heure encore plus tard, dans une station-service de Malibu, à travers la coque de plexiglas du distributeur de journaux, la première page du Los Angeles Times nous éclatait à la figure :

MARILYN MONROE FOUND DEAD

Sleeping pills overdose blamed

Tard dans la nuit du 4 Août 1962, on l’avait trouvée morte dans sa maison d’Helena Drive à Brentwood, Californie. A cette heure, nous passions sur Sunset Boulevard à moins de cinq cents mètres d’elle…

SUNSET BLVD

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