La Chose dans la Vallée de la Mort

La Chose dans la Vallée de la Mort
Nous avions quitté Las Vegas et le Golden Nugget vers deux heures du matin après une demie nuit de jeu effréné : J’avais gagné dix dollars d’argent à ma quatrième tentative sur une machine à sous et j’avais jugé qu’il était temps de m’arrêter. Ensuite, j’étais resté à danser d’un pied sur l’autre devant une table de black jack ou de roulette sans oser risquer le moindre de mes derniers cent dollars. Les trois autres avaient connu des fortunes diverses, c’est à dire qu’ils avaient perdu plus ou moins d’argent. Vers une heure du matin, une sorte d’accord tacite s’était fait entre nous quand nous nous étions retrouvés errant sous le gigantesque cow-boy lumineux qui dansait joyeusement au-dessus de l’entrée du casino. Encore une heure d’hésitation et pour conclure cette soirée de folie, nous avions décidé de rejoindre la Chevrolet qui nous attendait sur le parking.

C’était mon tour de conduire. Nous avons roulé une heure ou deux en direction du Nord-Ouest, vers la Vallée de la Mort. Dans la lumière blanche des phares, le ciment de la route 95 avait la même couleur blafarde que le désert. Fasciné par la ligne peinte qui marque le milieu de la chaussée, bercé par le ronronnement du moteur, je pensais à nos retours de Sologne de nuit, sur cette route si française bordée de platanes. Je pensais au bruit des essuie-glaces, à l’odeur des cigares de mon père, aux engueulades des critiques du Masque et la Plume qui sortaient du poste de radio, à la douce fatigue d’une journée de marche, à la béatitude qui suit un repas de fin de chasse… Le toudoum-toudoum régulier que faisaient les pneus en passant sur les joints de la route fut remplacé d’un coup par le vacarme anarchique de cailloux venant cogner sous le plancher de la voiture accompagné par l’entrée soudaine de nuages de poussière par les quatre fenêtres ouvertes. L’un des avantages de cette partie des États Unis, c’est que, lorsque vous sortez de la route, ce que nous venions de faire, vous avez toutes les chances de vous en sortir  sans dommage, à condition de ne pas rencontrer  un fossé, un poteau télégraphique ou autre habitant du désert, ce que nous ne fîmes pas. Après avoir constaté avec soulagement que la voiture était intacte, tout le monde avait trop sommeil pour penser à m’engueuler ou à me remplacer au volant. Avec un minimum de mots, il fut décidé de laisser la voiture là où elle était, dans le sable, et de dormir à côté.

Nous sommes allongés sur les sacs de couchage, à la belle étoile. Enervé par l’incident, je n’arrive pas à m’endormir. Davantage par romantisme que par souci de sécurité, j’ai chargé le Colt P38 Special Police Positive à canon scié acheté pour 30 dollars quelques jours auparavant chez un armurier de Flagstaff et je l’ai placé à côté de moi. Je pense à James Stewart dans Winchester 73. Couché sur le dos, je regarde les millions d’étoiles, et je pèse d´un poids énorme sur le sol par toutes les parties de mon corps. J’ai même l’impression de  ressentir physiquement la rotation de la terre. Je pense à Saint-Exupéry, perdu dans son désert. Je pense que je m’endors. Je dors.

Le réveil est difficile, pâteux. Il fait froid et j’ai l’impression d’avoir mangé un bon morceau de désert. Une lumière grise baigne la scène que nous avons installée la nuit dernière : la Chevrolet est bien posée sur le sable, coffre arrière béant; d’une portière ouverte dépassent les pieds de Michel, qui a dû se réfugier cette nuit sur la banquette arrière; Jean-Louis et Patrick dorment encore, allongés comme moi à côté de la voiture. Je réalise petit à petit que la première tasse de café est encore très lointaine, qu’il va falloir sortir la voiture de là et qu’aux premières difficultés, les reproches à mon encontre vont pleuvoir. Je n’ai pas envie d’affronter tout ça maintenant et je décide de me rendormir en laissant quelqu’un d’autre donner le signal du réveil.

C’est en me retournant sur le côté gauche que je sens qu’il y a quelque chose de vivant dans un pli de mon sac de couchage. Une image me monte immédiatement à la tête et occupe la totalité de mon cerveau, celle d’un serpent du désert, du genre méchant crotale, venu dormir au chaud dans mon giron. Le fait de me retourner a placé maintenant la Chose dans mon dos. Les yeux écarquillés, je fais face à Patrick qui dort profondément. Je n’ose pas passer la main derrière moi pour une reconnaissance à tâtons. La Chose bouge doucement contre mes reins. Je suis paralysé par la peur. Bêtement, il me revient que le nom de la phobie des serpents est l’ophidiophobie. Centimètre par centimètre, j’arrive à avancer ma main droite jusque sur le P38, tout en me demandant ce que je vais bien pouvoir faire avec ça contre un serpent collé contre mon dos. Je n’en peux plus de rester figé et, quasiment hors de moi, je bondis sur mes pieds en criant « Saloperie de bestiole! ». Ce faisant, je piétine les chevilles de Patrick. Il est bien trop surpris de me voir hurler en brandissant un revolver au milieu de nulle part dans le petit matin pour protester contre un tel réveil. Mais la Chose s’est réveillée, elle aussi. Elle se dégage du sac de couchage et part en courant. Oui, en courant, car il s’agit d’un petit chat tigré tout mignon, mais maintenant tout effrayé. La Chose zigzague entre les cailloux, s’arrête de temps en temps pour m’observer, comme si elle n’arrivait pas à croire à une telle méchanceté. Je la suis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la cabane qui se dresse au bord de la route et que la nuit nous avait cachée.

Cinquante ans plus tard, je me rappelle encore très bien qu’il ne me fut pas facile, sans perdre la face, d’expliquer aux copains, qui étaient d’un naturel volontiers sarcastique et que je venais de réveiller en sursaut, que j’avais connu la terreur de ma vie par la faute d’un petit chat tigré du Nevada que j’étais prêt à massacrer à l’aide d’un Colt à canon scié.
1244-LEAVING LAS VEGAS

8 réflexions au sujet de « La Chose dans la Vallée de la Mort »

  1. Un bien joli texte, et une incursion amusante dans les souvenirs de jeunesse de la joyeuse bande d’amis…

    Moi qui souffre d’ophidiophobie (mais pas d’ailurophobie, peur des chats) compatis à la peur que tu as dû éprouver. Quelle angoisse!
    Cela me rappelle la fois où, dans le noir de mon bureau aux volets fermés, j’ai voulu enjamber un « ruban » que je pensais que ma fille de 4 ans avait laissé traîner (elle en mettait beaucoup dans les cheveux, à cet âge)… et le ruban s’est faufilé sous un meuble! Une fois le volet ouvert, j’ai précautionneusement bougé ledit meuble… pour découvrir une vipère, roulée sur elle-même, la tête relevée et l’oeil mauvais. C’est en hurlant que j’ai téléphoné à un ami pour qu’il vienne m’aider.
    Il est venu aussitôt m’en débarrasser, mais je n’ai pas pu mettre le pied dans mon bureau pendant plus d’un mois, et c’est depuis ce jour que je jette toujours un coup d’oeil circonspect avant d’y entrer, et que je corrige les copies à la table du salon.

  2. C’est « il faut boire jusqu’à l’ivresse sa jeunesse » qu’il faut lire bien sûr. Dont acte et Respects à Charles Aznavour pour cette magnifique chanson.

  3. Dis, qu’as-tu-fait, toi que voilà, de ta jeunesse?
    Bonne et belle question! Souvenirs inouï.bliable.s. Verlaine entre les quatre murs de sa cellule rêvait du ciel au-dessus du toit. Nous on rêvait des grands espaces et de la conquête de l’ouest. Aznavour et Montand chantaient: il faut vivre jusqu’à l’ivresse, sa jeunesse esse se!

  4. Je l ai bien aimée celle la car elle m aidée cet été dans mon pays plein de serpents,à chaque bruissement suspect je me disais c est un chaton!
    Et surtout les filles soyez pas hypocrites ils sont pas sublimes nos cowboy de paname !

  5. Cinquante ans plus tard, j’en fait encore des cauchemars! Non, c’est pas vrai, la scène reste encore parmi mes meilleurs souvenirs, l’insouciance quoi.

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