La mort de Bergotte (2)

Morceau choisi 

La vie éternelle

Cet extrait fait suite à celui qui a été publié ici avant hier (La mort de Bergotte – Le petit pan de mur jaune).
Les obligations que l’homme (et en particulier l’artiste) se crée au cours de sa vie ont-elles un sens puisqu’un jour, il sera « mort à jamais ». « Mort à jamais ? Qui peut le dire ? » nous demande Proust qui connait la réponse. Mais ici, il n’est pas question de foi ni de religion.

Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.

Extrait de « La Prisonnière »
Marcel Proust

 

6 réflexions sur « La mort de Bergotte (2) »

  1. Mais que vient faire Lucette ici ? j’ai écrit : « cette fin » et je ne connais pas de Lucette et encore moins sa dignité éventuelle !

  2. Sans rien vouloir divulgâcher, Lucette fin est digne de l’anéantissement houellebecquien !

  3. Je persiste et signe , tu t’attaques à toute la métaphysique, les religions montheistes ou pas: l’homme est il né bon ou pas…..
    Retourne t il au néant après son passage sur terre…
    L’evolution amène t’elle à plus d’equanimite?
    Du temps de Proust, après le carnage de 14 18 , il fallait être doté d’un solide optimisme pour l’enoncer …. À 7 milliards d’individus , je ne parirais pas là dessus….

  4. Mais je n’ai convoqué personne, moi, et surtout pas ces trois là. Je ne me serais pas permis, je ne les connais pas, ou si peu.
    La question que je me suis posée à la lecture de cette deuxième partie de la mort de Bergotte est la suivante :
    Proust croyait-il à une vie après la mort, à la vie éternelle, à l’au-delà, à l’existence de Dieu, quelle que soit la façon dont on pose la question.
    J’ai eu beau gougueuliser dans tous les sens, je ne suis pas parvenu à une réponse claire, ni même confuse, d’ailleurs.
    L’extrait cité se termine par cette forme compliquée « (…) n’était pas mort (…) n’était pas sans invraisemblance. » Elle ne laisse aucun doute sur sa signification. (Attention, pourtant ! La répéter dix fois de suite risque de lui faire perdre son sens.)
    « De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. » Autrement dit : l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est vraisemblable. Autrement dit encore, l’idée que Bergotte était mort à jamais est invraisemblable, autrement dit enfin l’immortalité de Bergotte est vraisemblable.
    Donc pour le Narrateur — et avec audace je déduis « pour Proust » — l’immortalité existe, au moins pour Bergotte.
    Pour Bergotte artiste ou pour Bergotte homme ?
    Pour l’artiste, le conquérant, le martyr, l’homme d’état, l’immortalité est acquise pour le temps que son œuvre ou ses actes restent dans les mémoires. Temps longs, Achille, Platon, temps courts, Fernandel, Cesbron…Je crois que c’est une théorie classique quand on traite de l’éternité.
    Mais il ne me semble pas que ce soit le sens de la réflexion de Proust dans ce passage. En effet, le début du texte semble bien établir que sur ce point (Mort à jamais ?), l’artiste et l’homme ordinaire sont traités de la même façon: « il n’y a aucune raison (…) pour que nous nous croyions obligés à faire le bien (…)ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois (…).
    Proust dit qu’il n’y a « aucune raison pour que… » mais ça ne l’empêche pas de la donner cette raison : lors de notre naissance, nous venons « d’un monde différent fondé sur la bonté, le scrupule, (etc…) » et à notre mort, nous y retournons. C’est notre séjour avant naissance dans ce monde parfait qui nous a donné cette propension à faire le bien (etc…)
    J’entends déjà les commentaires : « Tendance naturelle de l’homme à faire le bien ! Faut quand même pas se foutre du monde ! On n’a pas le droit d’être naïf à ce point !»
    Proust n’était pas plus naïf, et même probablement moins, que vous et moi. Mais si on veut se donner cinq minutes de réflexion sur le sujet, on pourra se demander pourquoi, certes de façon partielle et imparfaite, les civilisations avancent, avec parfois des reculades, vers un progrès humaniste incontestable quand on veut bien regarder le monde avec suffisamment de recul.
    Dans la Recherche du Temps perdu, Dieu n’est présent que par les églises qui ne sont elles-mêmes évoquées qu’en tant qu’œuvres d’art.
    J’en conclus (provisoirement) que le petit Marcel s’était créé son propre système d’au-delà, composé d’un seul et unique « autre monde » dans lequel l’homme existe avant sa naissance à « notre monde », s’y imprègne de bonté, scrupules, etc.. , et y retourne après sa mort.
    Je n’avais jamais entendu évoquer un tel système d’aller-retour et je ne crois pas qu’il ait été davantage précisé par Proust que ce soit dans la Rechercheou ailleurs. Tout au moins Gougueule ne me l’a pas montré.

  5. Texte métaphysique ce matin , bien élitiste de surcroît…
    Qui convoque Kant, Freud, Nietzsche….
    Bref cher Rédacteur, je vous trouve bien audacieux ce matin… de nous inviter à réfléchir
    à nôtre disparition programmée…

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