Le blazer

Chaque matin pendant plusieurs heures, l’autoroute M4 qui rejoint l’aéroport d’Heathrow au centre de Londres n’est rien d’autre qu’un monstrueux amas de véhicules arrêtés. Pour éviter ce calvaire aux français qui participent à la réunion mensuelle qui se tient d’habitude au cœur de la City, il a été aimablement décidé par la partie anglaise que, cette fois-ci, elle se tiendrait dans un des hôtels de l’aéroport. Comble d’amabilité  des anglais pour leurs confrères continentaux, ils ont choisi un hôtel français, le Sofitel d’Heathrow.

Pour éviter d’avoir à se lever avant l’aurore et prenant pour prétexte la nécessité d’arriver en pleine forme à cette importante réunion franco-britannique, il avait choisi de prendre un avion la veille au soir. Vingt minutes après avoir atterri, il était dans sa chambre et se faisait servir à diner devant la télévision. A dix heures tente, après un long bain bien chaud qu’il avait pris en buvant un long whisky bien glacé, enveloppé dans l’un des longs et confortables peignoirs qu’il avait trouvé accrochés sur cintre au dos de la porte de la salle de bain, il s’était plongé dans un vieux Ian Fleming. Il trouvait que l’élégance et la désinvolture  de James Bond, de même que l’environnement luxueux dans lequel cet espion distingué et inaltérable évoluait généralement étaient bien adaptés à l’atmosphère cinq étoiles du Sofitel et à sa propre humeur.

La réunion n’était prévue qu’à neuf heures trente dans le salon Newton. Il avait donc tout le temps de prendre une longue douche et un petit déjeuner britannique en peignoir devant la BBC. Pour cette réunion, afin de faire preuve d’une élégance classique tempérée par une décontraction de bon aloi, il avait choisi un blazer croisé bleu marine, sans aucun ridicule écusson brodé sur la pochette. Pour la cravate, il y a longtemps qu’il avait appris que lorsqu’on doit rencontrer des anglais et que l’on n’est pas anglais soi-même, il vaut mieux éviter de porter une cravate club. En effet, les anglais ont le chic pour distinguer au premier coup d’œil les bons clubs des mauvais, et pour vous faire sentir que vous avez choisi l’emblème de celui auquel ils n’envisageraient jamais d’appartenir, même pour un empire britannique ou une admission au Most Noble Order of the Garter. En conséquence, et pour ajouter à sa tenue une touche de fantaisie, une french touch – c’était bien le moins qu’il puisse faire – il avait noué sous son col de chemise une très jolie cravate rose de chez Dior. Tout était parfait. Il se sentait impeccable, reposé, vif, calme, en pleine forme et, pour tout dire, assez James-Bondien.

C’est en enfilant son blazer, tout en souriant au grand miroir de la salle de bain et en lui adressant une formule anglaise de politesse –What a beautiful morning, isn’t it ? –, qu’il constata que le bouton supérieur du vêtement pendait lamentablement sur son ventre au bout d’un unique et maigre fil. Son irrésistible sourire, son flegme insulaire et autres accessoires estampillés 007 disparurent dans la même seconde :

–Merde !

Il envisagea un instant de passer la journée veste ouverte, mais il renonça rapidement devant le côté débraillé que cela donnait à toute sa silhouette, par ailleurs irréprochable. Il prit alors le risque d’insinuer le petit ornement doré à travers la boutonnière. L’effet fut radical : ce qui restait du fil se rompit définitivement et le bouton roula derrière la cuvette des toilettes.

–Merde ! Merde !

Après avoir récupéré le petit objet, il bouscula les flacons de shampoing et les crèmes hydratantes pour saisir le petit nécessaire à couture en forme de pochette d’allumettes. Après deux ou trois nerveuses tentatives de passage du fil dans le chas de l’aiguille puis de percement du tissu à l’endroit où devrait se trouver le bouton, il s’aperçut que, quel que soit le temps dont il pourrait disposer, il n’arriverait jamais à terminer un ouvrage qui soit présentable.

–Merde, merde, et merde !

Il ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le couloir, à la recherche d’une employée pouvant le secourir : personne ! Que des hommes d’affaires parfaitement équipés se dirigeant sereinement vers les ascenseurs. L’heure qui avançait inexorablement lui fit pendre une décision risquée, et il redevint aussitôt le digne fer de lance du service action du MI6 : il rassembla rapidement ses affaires, ferma sa valise, sortit de sa chambre, et se rendit à la réception comme pour régler sa note. Il avait laissé sa veste entrebâillée, faisant celui qui ne s’est aperçu de rien. Au fond de lui-même, il savait bien que le vide de sa boutonnière attirait l’œil de tout le monde, mais un agent en mission spéciale doit être capable de jouer n’importe quel rôle à l’improviste.

Coup de chance, la réception était tenue par une ravissante jeune femme. Qui dit femme, dit habile aux travaux de couture. Vingt-cinq ou vingt-six ans, rousse aux yeux verts, elle ne pouvait être qu’irlandaise. Cintrée dans un élégant tailleur bleu marine aux armes de l’hôtel, elle le regardait s’approcher en souriant. Ça se présentait bien.

– Good morning, Sir ! What a beautiful morning, isn’t it !
– Bonjour, Mademoiselle. Je voudrais ma note s’il vous plait. Chambre 1007.
– Certainement, Monsieur. Comment comptez-vous régler ?
– American Express…je vous prie de m’excuser, mais ne seriez-vous pas Irlandaise ?

Elle leva les yeux de l’écran d’ordinateur et, avec un sourire malicieux :

– Comment l’avez-vous deviné ?

Ça se présentait très bien, la conversation était lancée. Pendant qu’elle établissait la note et qu’elle passait sa carte Amex dans la machine, muni à nouveau de son sourire irrésistible et de sa désinvolture insulaire, il fut charmant, disert, drôle, séducteur, un subtil mélange d’espion britannique et de french lover, certain de subjuguer la jeune femme.

– Veuillez signer là, Monsieur. Tout s’est-il bien passé ?
– Parfaitement, Mademoiselle, je vous remercie. Ah, j’allais oublier ! Voilà… un bouton de ma veste a sauté tout à l’heure. C’est stupide, non ? Et voyez-vous, je n’ai jamais touché une aiguille de ma vie. Amusant, non ? Vous n’allez pas le croire, mais je suis totalement incapable de le recoudre. Seriez-vous assez aimable pour …
– Mais volontiers, Monsieur. Donnez-moi votre veste et votre bouton, j’en ai pour une minute. Asseyez-vous là en attendant.

Pendant que la jolie rousse en uniforme emportait le bouton et blazer hors de sa vue, il s’assit dans un des confortables fauteuils du lobby. Il avait encore un grand quart d’heure devant lui avant de devoir rejoindre le salon Newton. Par son seul sang-froid et son seul pouvoir de séduction, il s’était sorti une fois de plus d’une situation difficile. Le bouton serait recousu dans quelques minutes, la fille était à moitié séduite et la réunion se présentait bien. Il se demandait même s’il n’allait pas oser inviter la jolie irlandaise à prendre un verre un peu plus tard dans la journée.

-Sir ?

Il sursauta en s’extrayant de ses douces pensées. La fille était là, souriante.

-Votre veste, Monsieur.
-Mademoiselle, vous êtes un ange, vous me sauvez la vie !

Tout en parlant, il cherchait la formule par laquelle il oserait lui proposer un verre.

-Je ne sais pas comment j’aurais fait sans vous. C’est vraiment très gentil d’avoir…
-Oh, vous savez, Monsieur, ce n’est rien. J’ai l’habitude. C’est comme si je le faisais pour mon père.

En même temps que son blazer, James Bond venait de prendre vingt ans de plus. Son irrésistible sourire se figea, il hésita un peu, fit lentement demi-tour et s’éloigna vers le salon Newton en titubant imperceptiblement.

5 réflexions au sujet de « Le blazer »

  1. Un conseil pour éviter d’autres emmerdes: rester tranquille comme John Wayne, ne surtout pas tenter sa chance avec une irlandaise rousse comme Maureen O’Hara (ni avec une O’Timmins d’ailleurs) car son père s’en mêlera inévitablement et ça tournera au pugilat. Enfiler flegmatiquement son blazer – un blazer fait toujours casual-chic même s’il lui manque un bouton – s’installer au volant de sa Ford et partir vers le soleil couchant en fredonnant « I’m a poor lonesome cow-boy ».

  2. « If anything can go wrong, it will » says the famous law of Murphy which , by the way, isn’t an Irish joke as often thought. Murphy wasn’t Irish, he was a pure bred American engineer – his ancestors however could have been Irish with a name like his – and he knew what he was talking about because he wore a blazer on big occasions with an American club tie which, for God sake, have stripes going the opposite way to English club ties. God saves the Queen, the Irish and the red haired Irish girls.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *