Lettre d’un Malgré-Nous

Céline ou Soljenitsyne ?

En novembre 1945, mon père, Daniel Coutheillas, reçut la lettre manuscrite que je reproduis ci-dessous.

Elle était signée Hellbrun, dont je n’ai jamais réussi à déchiffrer le prénom. Alsacien, mobilisé comme tout le monde en septembre 1939, Hellbrun s’était retrouvé affecté à la 58/1 dans la région de Longwy où il s’était lié d’amitié avec mon père. Séparés dans la débâcle de juin 40, faits prisonniers et gardés dans des camps différents, ils connurent l’un et l’autre des sorts très différents. Cette lettre explique ce qui arrivé à cet Alsacien, devenu un « Malgré-Nous ».

Malgré-Nous : Alsacien ou Mosellan enrôlé de force dans l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1942, le gauleiter Robert Heinrich Wagner, responsable de l’Alsace, persuada Hitler d’introduire le service militaire obligatoire en Alsace-Moselle (…) Au final, 130 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouvèrent principalement sur le front de l’Est à combattre l’armée soviétique (les Malgré-Nous). La plupart furent affectés dans la Wehrmacht mais la moitié de la classe 26 (soit 2 000 hommes) fut versée d’autorité dans la Waffen-SS. (Extrait de Wikipedia)

Soixante-dix ans plus tard exactement, voici cette lettre, à laquelle je n’ai ajouté ni retranché un mot.

Strasbourg le 16 Novembre 1945

Mon cher vieux,

C’est avec un grand plaisir que j’ai trouvé ta gentille carte en rentrant de Russie, aussi je m’empresse à te répondre de suite. J’ai été bien content d’avoir des nouvelles d’un ancien de la 58/1.

J’aurai tellement de questions à te poser, mais cela, plus tard. Je vais tout d’abord te dire en quelques mots ce qui m’est arrivé à moi. Tu te rappelles peut-être encore que lorsque notre Compagnie stationnait à Longwy-haut, au début juin 40, j’ai eu comme mission de faire sauter les deux ponts de Lérouville. Lors de la retraite de nos troupes du 13 juin, je me suis acquitté de ma tâche avec beaucoup de chance parce que les premiers boches qui ont voulu passer le pont sont arrivés juste à temps pour sauter avec. J’étais bien fier, tu sais, d’avoir descendu des boches sans un coup de fusil, mais par la suite j’ai eu l’air beaucoup moins fier quand j’ai dû me sauver à toutes jambes pour mettre ma peau en sureté. Avec mes trois sapeurs, quand j’ai rejoint le point de repli de la Compagnie, elle avait déjà quitté le patelin. J’étais dans un drôle d’embarras car je devais continuer ma route le plus vite possible et j’avais toujours les boches derrière moi. Arrivé à Pont-à-Mousson, nous avons traversé la Meuse avec la dernière barque du Génie qui était encore sur notre rive, vu que tous les ponts étaient détruits. Heureusement que j’avais fait l’école des ponts pendant mon service actif, car j’ai dû faire la traversée à la godille car il n’y avait ni rames ni gaffes. Enfin, nous sommes arrivés à Nancy où ces barbares de S.S. nous ont coffrés. Après nous avoir dévalisés, ils nous ont enfermés dans la caserne Blandan. Le 28 juillet, j’ai été libéré avec les autres Alsaciens avec la promesse que jamais ils feraient de nous des soldats allemands.

Malheur à celui qui croit un seul mot de ces bandits: le 21 mai 1943 j’ai été incorporé de force dans cette organisation de gangsters qu’était la Wehrmacht. Fin janvier 1944, après une instruction militaire de près d’un an, nous sommes partis pour la Russie. Parvenus à Odessa vers fin février, nous sommes arrivés en Crimée par avion début mars. Le 13 Avril 44, j’ai eu une belle occasion de déserter avec un très bon copain, Strasbourgeois comme moi. C’était pas facile, tu sais, parce que les allemands avaient drôlement l’œil sur nous. Nous sommes arrivés dans les lignes russes cette nuit-là vers 4 heures du matin. La réception qu’on nous a faite était plus que cordiale. Après nous avoir fouillé et barboté toutes nos affaires personnelles, ils ont fusillé mon copain, un ancien aspirant des chasseurs, et, après, ils ont voulu faire la même chose avec moi. Je me suis défendu comme un lion, pas en gestes mais en paroles, car j’arrivais à parler le russe en petit nègre. Ça a été très difficile de se faire comprendre par cette bande de sauvages qui ne savaient ni lire ni écrire. La plupart d’entre eux ignorait même l’existence de la France. Enfin je m’en suis tiré par je ne sais par quel miracle. Arrivé à l’Etat-major russe, j’ai pu m’expliquer parce qu’il y avait un interprète qui parlait très bien l’allemand. Comme j’ai dit que j’étais venu pour aider à combattre les allemands, on m’a affecté dans une Compagnie russe. C’était le 3ème drapeau sous lequel je combattais (tu te rends compte au 20ème siècle), et sous de drôle de conditions. Du pain noir quelques graines de maïs ou de millet et, de temps en temps, une boite de conserve américaine, c’était la nourriture de cette bizarre armée rouge. Quand l’ile de Crimée a été complètement nettoyée des boches, j’ai voulu m’engager dans l’armée de notre glorieux général De Gaulle. On m’a envoyé dans un camp de passage et de là, je ne sais pas pourquoi, dans un camp de travail du bassin du Donetz où j’ai travaillé dans des mines de charbon, avec comme seule nourriture un morceau de pain noir et deux soupes à l’eau.

J’ai aussi passé par le célèbre camp de Tambov (1) où j’ai perdu 2500 à 3000 camarades, morts de faim et de froid (-42°). Enfin, je pourrais écrire un livre de mon séjour dans ce fameux paradis.

Comme tu vois mon cher vieux, mes jours n’ont pas toujours été roses, mais je crois que la plupart des hommes ont eu des jours tristes dans cette maudite guerre et l’essentiel est que notre chère France soit « de nouveau un peu là » comme dit le marseillais. Je te quitte maintenant mon vieux en te priant de me donner bientôt des nouvelles et si possible de Prunet et de Mas.

Je t’envoie une bien cordiale poignée de main.

Ton ami Hellbrun

75 av de la Forêt Noire, Strasbourg

Note
(1) Nombre d’entre eux furent faits prisonniers par l’armée soviétique durant la débâcle allemande et envoyés dans des camps de détention soviétiques. Le plus connu est le camp de Tambov qui regroupa une grande partie des prisonniers d’Alsace et Moselle, soit environ 18 000 hommes dont six à huit mille y laissèrent la vie. (Extrait de Wikipedia)

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