Les Chinois, c’est des cons…

Suite africaine n°9

 Antoine était un grand et beau garçon de vingt-cinq ou vingt-six ans. Brun aux yeux bleus, il dégageait une sorte de joie de vivre, ou plutôt d’envie de vivre qui me l’avait rendu très vite sympathique. La semaine précédente, alors que nous étions tous les deux à Bobo Dioulasso, c’est lui qui m’avait décidé à aller passer le week-end à Bamako plutôt que de rester à attendre notre rendez-vous de lundi dans cette petite ville plutôt agréable, mais sans grand intérêt. Plus de 1200 kilomètres aller et retour sur des pistes en latérite sur la plus grande partie du parcours signifiaient au moins vingt heures de voyage dans un bruyant pick-up 404. Pourtant, il avait réussi à me convaincre et nous étions partis de Bobo-Dioulasso avant le lever du soleil. Rouler de nuit sur ce genre de route n’est pas recommandé. C’est même conduire soi-même qui est déconseillé dans certains coins d’Afrique. Mais nous nous considérions sans doute déjà comme des habitués du pays. Et puis, nous n’avions pas les moyens de faire autrement. Bref, nous étions partis de bonne heure.

Je n’ai pas retenu grand-chose du trajet jusqu’à Bamako, plutôt monotone. En discutant avec Antoine durant le parcours, j’ai compris rapidement que s’il tenait tant à passer ne serait-ce que quelques heures à Bamako, c’est parce que, un mois avant son départ pour Ouagadougou, il avait rencontré à Paris une jeune Malienne. Depuis, elle était rentrée dans sa ville natale et Antoine avait la ferme intention d’y renouer avec elle des relations apparemment intimes. Le coup de téléphone qu’il lui avait passé depuis Ouagadougou lui avait semblé prometteur. Voilà pourquoi nous avions roulé pendant plus de sept heures quand nous franchîmes le fameux pont sur le Niger.

Je passerai assez vite sur le peu glorieux épisode de la rencontre d’Antoine et de sa petite amie : nous l’avions retrouvée sur une place de la ville. Elle s’était fait accompagner d’une amie. A peine les avions-nous prises à bord du pickup et roulé quelques centaines de mètres qu’il fallut nous arrêter à un barrage routier pour un contrôle. C’était alors une formalité courante dont nous avions pris l’habitude. Mais les deux militaires qui tenaient le barrage procédaient avec une méticulosité agressive et une animosité nerveuse que nous n’avions pas connue en Haute-Volta. Je n’arrivais pas à décider s’il s’agissait de l’un de ces contrôle-péages dont on s’acquitte avec un peu d’argent ou d’un effet de la dictature militaire au pouvoir. Il devint vite évident que nous devions la rigueur du contrôle à la présence des deux jeunes filles noires dans notre voiture de blancs. Je n’osai donc pas tenter le coup des billets glissés dans le permis de conduire. Quand le contrôle fut terminé et nos papiers restitués, les deux filles eurent droit à travers la portière ouverte de notre voiture à un sermon des deux militaires, discours pour nous incompréhensible, mais exprimé sur un ton véhément dans une langue volubile mélangée de malien et de français. Incompréhensible, mais très clair. Sans rien dire, têtes baissées, les jeunes filles descendirent de la voiture et s’éloignèrent sans même un signe. Les miliciens se retournèrent ensuite vers nous et nous conseillèrent, sur un ton tout aussi véhément et volubile mais dans un français parfaitement compréhensible, de faire en sorte qu’on ne se rencontre pas une deuxième fois dans les mêmes circonstances.

Après un triste diner en ville et une mauvaise nuit sur les lits militaires d’un pauvre motel, nous repartîmes le lendemain matin. Le retour, plutôt morose, fut coupé, peu après la frontière, d’un piquenique et d’une sieste à l’ombre d’un arbre au bord de la route. Une heure avant d’arriver à Bobo, un paysage étrange apparut. Après tant de kilomètres de brousse jaune et poussiéreuse, nous nous retrouvions au milieu de champs d’un vert soutenu, quadrillés par des levées de terre impeccablement dégagées de toute végétation.

Debout sur une digue à proximité de la route, un jeune homme nous regarde passer. Antoine ralentit et arrête la voiture un peu plus loin. Tandis que nous marchons vers lui, il nous sourit largement. Il est grand et dégingandé. Il est vêtu d’un short brun et d’une chemise à l’effigie de Nelson Mandela. Il porte en bandoulière une sorte de gibecière en toile de jute. Après le « Bonjour, patron ! » traditionnel qu’il nous adresse, nous engageons la conversation sur la chaleur, la pluie qui va peut être venir, la distance jusqu’à Bama, le prochain village. Lui, bien sûr, ne pose aucune question. Il ne nous connaît pas, nous sommes blancs et ça lui suffit. Il est difficile de savoir si c’est la crainte ou le manque d’intérêt qui motive cette discrétion. Nous n’avons pas les mêmes réserves et, les politesses passées, je lui demande ce qu’il fait là, tout seul.

– Je chasse les oiseaux.
– Et tu en as tué beaucoup aujourd’hui ?
– Je ne les tue pas, je les chasse.

Il plonge la main dans son sac de jute et en sort un caillou.

– Je leur lance des pierres pour qu’ils s’en aillent ailleurs.
– Et pourquoi fais-tu ça ?
– Pour les Chinois.

Décidément, ou le bonhomme est naturellement laconique ou il se fiche de nous. Comme Antoine voit que je commence à m’énerver, c’est lui qui reprend l’interrogatoire :

– Les Chinois ? Quels Chinois ? Tu peux nous expliquer un peu ? Ça nous intéresse.

L’intervention d’Antoine semble avoir débloqué le jeune noir, et c’est à lui qu’il s’adresse :

– Tu vois tout ça, là, dit-il en balayant du bras le paysage de digues et de verdure, c’est la rizière des Chinois. Ils ont construit les digues, ils ont amené l’eau du Kou et ils ont planté du riz. Mais, les oiseaux sont venus manger le riz. Alors, ils m’ont dit de chasser les oiseaux.

Tout en parlant, nous l’avons amené jusqu’à la voiture. On a rabattu la ridelle et on s’est assis sur le plateau du pick-up. On a ouvert des bouteilles de Coca-Cola tiède et on l’a écouté nous raconter en peu de mots comment il y a trois ans les coopérants chinois sont arrivés pour construire ces rizières, comment ils ont employé la population pour les terrassements et le creusement des canaux, comment cet afflux soudain de travail avait apporté un peu de richesse à la petite ville de Bama. Comme la confiance s’établissait entre nous, et comme nous admirions l’aide chinoise, il nous dit brutalement :

– Oui mais, les Chinois, c’est des cons.
– Ah bon ! Mais pourquoi ?
– Parce que, les Chinois, ils sont douze ; ils ont construit une seule grande case pour y habiter ; ils ont une seule voiture et huit mobylettes, et à part moi et deux autres amis à moi pour chasser les oiseaux, ils n’emploient personne.
– Et alors ? C’est déjà pas mal.
– Oui, mais si ça avait été des Français, ils auraient été cinq blancs, ils auraient construit cinq cases plus une case de passage, ils auraient eu cinq voitures et un camion, et ils auraient engagé trois chauffeurs, quatre boys et deux cuisinières. Et à Bama, tout le monde aurait aimé les Français. Mais, les Chinois, c’est des cons.

Un peu plus tard, nous repartions confiants dans l’avenir de la présence française en Haute Volta. 

Une réflexion au sujet de « Les Chinois, c’est des cons… »

  1. Aujourd’hui les Chinois achètent des grands vignobles en Bourgogne et Bordelais. A qui font-ils lancer les pierres?

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