Sacrée soirée ! (23)

23

Le silence est retombé sur la cuisine. Tout à coup, sur le frigidaire, le Pizon Bros fait crack, scrouitch, twouiitt et revient à la raison. Ça doit être de la harpe, maintenant ! Le comble !

— Vous ne pouvez pas arrêter de tripoter ce machin, Longchamp ! Vous ne voyez pas que ça ne sert à rien. Vous faites chier tout le monde, à la fin.

Ça, c’est Kris qui passe ses nerfs sur l’autre vedette de la soirée. Mais Longchamp, debout sur son escabeau, se retourne vers la grosse :

— Eh ! Oh ! Bouboule ! En veilleuse, s’il vous plait ! dit-il en faisant un geste de la main carrément vulgaire. Je fais peut-être chier tout le monde, mais moi, je colle pas mes enfants à l’Assistance ! J’ai aussi un fils, moi, Madame ! Mais je ne le confie pas aux Thénardier, moi ! Je le mets dans la meilleure école privée de Paris, j’en ai la garde un weekend sur deux, je l’emmène en vacances à Las Vegas… je m’en occupe, quoi ! Ça me coute un maximum, mais je m’en occupe !

Il se retourne vers le poste de radio, et c’est quand il est de dos qu’il grommelle :

— C’est pas comme certains… ou certaines…

— Profitez-en, Longchamp ! dit Kris d’un ton tout ce qu’il y a de plus doux. Profitez-en, parce que ça ne va pas durer !

— De quoi, Profitez-en ? demande l’acteur. Qu’est-ce que vous voulez dire, Profitez-en ?

— Je veux dire : de votre fric, profitez-en, parce que ça ne va pas durer !

— Tiens donc ! Et pourquoi ça, s’il vous plait ?

— Ah ? Vous n’êtes pas au courant ? Je croyais que vous aviez rencontré de Laferrière, la semaine dernière. Il ne vous a rien dit ?

— Non, c’est reporté à demain. Je déjeune avec lui demain. Vous connaissez Jean de Laferrière ?

— Eh oui, mon cher ! En fait, je connais très bien Michèle, sa femme, et depuis des années. J’ai diné chez les Laferrière il y a une petite quinzaine de jours. Nous devions discuter des costumes que je dessine pour la nouvelle série qu’il produit pour Canal +, Embrayages justement. Il a beaucoup été question de vous, vous savez. À votre place, je commencerais à faire des économies.

— Ah bon ? Et pourquoi ? demande la vedette, vaguement inquiète.

— Mais tout simplement parce que vous êtes viré, mon vieux ! Viré !

— Impossible ! J’ai un rôle récurrent, l’inspecteur Colas, le troisième par ordre d’importance, et encore, en étant modeste. J’ai déjà tourné les deux premiers épisodes. Ils ne peuvent pas me remplacer, les spectateurs ne comprendraient pas…

— Ils ne peuvent pas vous remplacer, vous avez raison.

— Ah ! Vous voyez bien !

— Mais ils peuvent toujours vous tuer !

— Hein ? s’étrangle Longchamp en descendant de son escabeau.

— Je veux dire : votre personnage.

— Vous dites n’importe quoi. Vous êtes en colère, alors vous dites n’importe quoi…

— Mais pas du tout, mon cher, pas du tout. Jean m’a tout raconté : comment sur Embrayages, en deux mois de tournage, vos exigences de diva vous ont rendu insupportable. « Et je veux mon coiffeur personnel, et j’exige une loge-caravane pour moi tout seul, et je veux une doublure pour sauter dans la Seine à ma place, et j’ai pas eu le temps d’apprendre mon texte… » En plus, il parait que la qualité du jeu n’y était pas du tout. « Autant de charme qu’un cintre de teinturier, moins d’énergie qu’une serpillère » Ce sont textuellement les mots de Jean.

— Laferrière a dit ça ? demande la vedette qui se ratatine dans son joli costume.

— Eh oui ! poursuit Kris sans pitié. Mais rassurez-vous, il ne vous en veut pas. Il rejette toute la faute sur lui-même. Il se demande seulement comment il a pu vous engager pour un rôle important dans sa série après votre prestation à peine passable dans Les disparus de la rue de Rennes et la catastrophe de cette comédie, A brûle pourpoint ! Il a dû penser que la comédie, ce n’était pas votre truc, mais que dans un film d’action, peut-être, avec un metteur en scène solide, ça pourrait marcher. Ce qu’il ne savait pas au moment de vous signer, c’est que Jacques Biraud avait dit qu’il préfèrerait tourner trois documentaires sur les conserveries de sardines en Bretagne Sud que de refaire un film avec vous. Jean ne savait pas non plus que l’équipe technique des Disparus vous avait décerné à l’unanimité le « César du meilleur Casse-pieds » de la profession. Et il parait que ce n’est pas le mot pied qu’on peut lire sur la statuette qu’ils vous ont remise !

Longchamp essaie de se défendre :

— Écoutez ! Tout ça ne veut rien dire, tout le monde sait que Biraud déteste les acteurs. Ce n’est pas la première fois qu’il fait ce genre de serment. Quant au César, c’était une plaisanterie, bien évidemment. Le tournage s’est très bien passé, dans une très bonne ambiance.

— Ah oui ? Alors pourquoi, pourquoi Giraud a-t-il abandonné le plateau deux fois pendant le tournage ? Pourquoi la maquilleuse a-t-elle fait une dépression ? Pourquoi l’assistant de Giraud a-t-il abandonné le cinéma pour l’ostréiculture ?

Dans un dernier soubresaut de poisson à l’asphyxie, Longchamp proteste mollement :

— Des gens fragiles, tout ça. Dans ce métier, vous savez…

— C’est possible, c’est très possible, dit Kris d’un ton conciliant. Toujours est-il que dans le troisième épisode, vous mourez, mon vieux ! Une belle mort, bien héroïque, bien pathétique, une mort comme on aimerait en voir plus souvent. Les scénaristes vous ont pondu ça en deux jours. Fini, terminé l’inspecteur Colas ! Mort au champ d’honneur, décoré à titre posthume. Très jolie cérémonie d’ailleurs. Voilà pourquoi je vous conseillais de commencer à faire des économies.

Longchamp est effondré. Il titube jusqu’à moi.

— Poussez-vous, me dit-il.

— Non mais dites-donc ! C’est mon tabouret, quand même !

— Poussez-vous, connard !

Là, je ne comprends plus. Il n’a vraiment aucune raison de me traiter de connard. Je ne lui ai rien dit, moi, rien fait qui puisse justifier une telle agressivité. Ce n’est pas moi qui lui ai appris son éjection. Et quand bien même, je n’y suis pour rien. C’est incroyable ce que les gens… Mais, comme d’habitude, je suis interrompu dans mes considérations sur la nature humaine par ma chère et tendre :

— Laisse-lui ton siège, chéri ! Monsieur Longchamp a besoin de s’asseoir !

— Pas question ! Il n’avait qu’à pas me traiter de connard.

Mais voilà la bonne dame de Gentilly qui en rajoute :

— S’il vous plait, Gérard, laissez-lui donc votre siège. Vous voyez bien que le pauvre type va tomber dans les pommes !

A SUIVRE

 

1 réflexion sur « Sacrée soirée ! (23) »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *