Une journée à la campagne

Marie Clémentine Rispal était née en 1893. Mariée à Louis Rieuf, elle avait eu trois enfants : Maho, Paul, et Line. Line était la maman de Sophie.
Cette “Journée à la campagne” s’est passée aux environs de 1900, dans la ferme de l’oncle de Marie Clémentine à Carlat dans le Cantal.
 C’est elle qui raconte (déjà publié les 27 et 28 février 2015)

img522Au petit jour, la voiture fraichement lavée nous attend devant la porte. Bichette, la fringante jument, piaffe déjà d’impatience de retrouver le pré d’herbe tendre qu’elle saccage à sa guise. Mal réveillés, mon frère et moi retrouvons nos places habituelles sur les banquettes arrière de la lourde voiture. Mon père attend près de Bichette que toute la famille soit installée, les paniers casés entre nos jambes. Baptiste, sur le siège avant, l’air hilare, sa blouse grise toute propre et raide d’empois, fera partie de la famille, toute la journée, lui le solitaire, lui aussi est heureux. Chacun bien à sa place, mon père, avec une surprenante agilité, saute sur le siège, les rennes en main, tandis que Bichette, dans un long effort, ébranle la voiture. Nous nous cramponnons aux barres de fer qui entourent le capitonnage. Nous partons pour le pays de la joie, de l’espace, où l’on peut parler haut, rire et s’amuser sans contraintes.

La ville peu étendue à cette époque, nous sommes vite sur la route bordée de prés, de talus bleus de myosotis et de fleurs blanches. Lentement, le ciel devient plus clair derrière les montagnes. Malgré notre désir de jouir du paysage naturel, calme et frais, petit à petit le bruit des sabots de Bichette sur la route nous endort. Habitués à n’être pas bruyants dans nos jeux, par crainte de gêner nos parents si soucieux, nous nous faisons des signes et des clins d’œil complices. Mais bientôt, abritée par le large dos de mon père, je sombre dans le sommeil.

A la dernière côte avant le but de notre voyage, les voix de mon père et de Baptiste sont plus sonores et arrivent à me sortir de mon engourdissement. L’odeur du cuir chaud et du cheval me remet dans l’ambiance du voyage. Maman rectifie les positions de son chapeau, d’ailleurs peu dérangé, repasse de la main le col marin de mon frère, vérifie d’un coup d’œil sacs et paniers.

Voici enfin, au-dessus de la route, l’église où dansent à l’air libre les cloches aux silhouettes de demoiselles. Quelques mètres plus loin, Bichette s’arrête sur un « Ho La » retentissant de mon père. De l’auberge sortent aussitôt le patron et les servantes qui s’affairent autour de la voiture. D’une voix forte, ils accueillent mon père dans cette langue dure et sonore de l’Auvergne. Dès cet instant, il n’a plus de prénom, tous l’appellent « le cadet », ce que je trouve fort étrange et bien familier. Il est le second fils d’une nombreuse famille et, suivant la tradition a laissé le domaine à l’Ainé : il est « le cadet de Juzelle ». Mais le village ne l’oublie pas et son retour au pays est un évènement.

Tandis que Bichette est amenée par Baptiste dans les profondeurs de l’écurie fraîche et odorante, nous sommes réconfortés par un bon lait crémeux. Nous attendons mon père qui serre des mains, dit un mot à chacun des hommes attablés devant des bouteilles, attendant la fin de la messe, la sortie de leur femme et de leurs filles.

Nous partons enfin pour les hauts plateaux où l’air est encore plus léger, plus frais. Les chemins entre les murs moussus des jardins du village résonnent d’aboiements des chiens qui nous signalent. Ce sont des saluts à la cantonade, des poignées par-dessus les haies. Nous montons toujours, les jambes s’alourdissent. Je suis soulevée haut par des bras puissants et installée sur les épaules larges et secourables de Baptiste, mes deux mains posées sur sa tête ronde aux cheveux drus. Je domine le paysage, l’air est plus vif. La voix de mon frère me parvient de très bas. Je regrette qu’il ne soit pas près de moi, mais il fait partie du groupe des grands ; il trottine fièrement à côté d’eux. A mi-chemin, une source cachée coule dans le mur ; une pierre creusée forme un minuscule bassin. Les gouttes d’eau scintillent sur des fines herbes et des fougères, alourdissant leurs vertes palmes dont l’extrémité plonge dans l’eau glaciale et limpide. Chacun de nous n’a droit qu’à une ration de la tasse d’argent que mon père plonge dans la source et distribue. Réconfortés, rafraichis, reposés, nous repartons. Chacun prend sa charge de panier et de sac. Je retrouve mon siège élevé. Cette partie du trajet nous parait plus courte.

Nous arrivons à un espace qui a des airs de place de village avec son grand chêne plein d’oiseaux, mais le sol est couvert d’une herbe plus luisante et glissante. Des monts proches, le vent souffle. La maison et les bâtiments de ferme barrent l’horizon vers la vallée. Les toits gris en pente descendent jusqu’au pré aux porcs. Aucune fenêtre de ce côté. A l’angle de la maison, un guetteur disparait pour nous annoncer. Nous descendons le petit chemin et tournons à gauche. Sur la droite, une autre ferme, où l’on essaye d’oublier la présence de voisins, sans relations amicales.

Grand-mère nous attend sur le seuil de la porte, face au soleil. Grande, forte, habillée de noir, l’air sévère et bon à la fois, elle m’intimide. Sous son bonnet blanc, tuyauté de frais, je retrouve les yeux étonnants bleus et clairs de mon père, son visage halé et fripé, la mâchoire supérieure un peu avancée, où, seule, une grande dent me fascine. Le buste bien serré dans ce qui fut autrefois le « babarel » bien garni, les jupons étagés et froncés autour de la taille lui donnent des rondeurs supplémentaires. Mon père le premier l’embrasse. Tous deux émus s’examinent du même œil bleu scrutateur et inquiet. Grand-mère est fière de son cadet qui vit à la ville. Puis vient le tour de Maman qui apprécie la délicatesse de cœur de sa belle-mère sous son aspect rugueux et brusque.

Mon frère et moi sommes embrassés et palpés par des mains vigoureuses. Le résultat de cet examen est que nous avons bien besoin de l’air vivifiant de Juzelle et de son bon lait qui nous donnent du poids et des couleurs. La revue étant terminée, Grand-mère s’efface de la porte et dans la pénombre de la grande salle, nous apercevons les autres membres de la famille ; ils sont nombreux.

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Les cousines affectueuses, curieuses de nos vêtements, nous prennent par la main. Les cousins, goguenards et intimidés, ne font aucun geste pour nous accueillir, raides dans leurs habits de dimanche, les sabots bien noirs, ils nous examinent longuement… L’Oncle tourne son chapeau dans ses mains rugueuses. Une moustache humide s’approche de nos joues. Mille odeurs se superposent autour de lui : lait aigri, fromage, mêlées à celles du gilet à manches de grosse laine du pays et, surtout, relents de gros vin rouge.

Sur la longue table brune, de grands bols épais remplis de lait crémeux, accompagnés de mince tartines de pain bis, beurrées, nous attendent. Grand-mère n’admet pas que le lait pris à l’auberge nous empêche de déguster celui-ci tout recouvert de belle mousse, encore tiède. Elle tourne autour de la table, veille à notre confort, à nos désirs, tout en mettant mon père au courant des travaux de la ferme. Femme de tête avisée, elle dirige les travaux des labours, des semailles, la fenaison. L’Oncle ajoute un mot, souvent embrouillé. Le travail, le chagrin de la mort de sa femme, noyé dans de nombreuses libations, ont diminué cet être fort. J’ai un peu peur de lui.

Nous laissons les grandes personnes à leur conversation, et entrainés par cousins et cousines, nos mains dans leurs mains brunes, nous allons à l’écurie chaude et odorante. Nous parcourons l’allée centrale sur un lit de paille fraiche. Les majestueuses vaches rouges tournent vers nous leur mufle où pendent des brindilles de foin. Leur queue se balance sur leurs flancs arrondis, pour chasser les mouches. Les cousins se glissent près d’elles, les caressent, leur donnent du sel sur leur main nue. Nous admirons muets leur courage, eux fiers, renouvellent l’exploit, appellent par leur nom ces lourdes vaches paisibles malgré les cornes. Mais le lieu de prédilection pour les jeux est la vaste grange où s’accumule le foin, au-dessus de l’écurie. Par une raide échelle, nous montons l’un après l’autre les barreaux branlants. Sitôt arrivés au plancher, c’est l’escalade jusqu’au faite de cette herbe fine, séchée au soleil et au vent des plateaux.

L’odeur pénétrante nous excite : ce sont des bons vertigineux, des descentes en glissades, des enfouissements étouffants et piquants. A bout de souffle, haletants, nous nous reposons. Les cousines, avec précaution, nous conduisent au plus bas du toit, d’où l’on aperçoit, en bas, les têtes encornées devant leur mangeoire bien garnie. Je serre la main de Mélanie craignant qu’un cousin renouvelle la facétie presque habituelle de me pousser et de me retrouver près d’un mufle beuglant ; cette idée me fait frissonner de peur. Mélanie, rieuse, aux dents éclatantes dans sa bouche humide, me serre la main pour me rassurer. Tous mes cousins accusent ce type brun descendant des envahisseurs du Midi, tandis que mon père et Grand-Mère ont le type blond des Celtes.

Nous retrouvons la cour de la ferme pavée de galets ronds, le soleil exalte l’odeur du fumier rangé à l’angle de l’écurie. Un petit mur aux pierres moussues borde les prés en pente, devant la maison. Tout proche luit un « pisquier » bien attirant pour les enfants, mais cause d’inquiétude pour les parents. Nous n’avons pas le droit de jouer près de cette eau claire qui reflète le ciel, d’enfoncer nos pieds dans cette terre spongieuse et gonflée d’eau qui entoure ce minuscule étang. Des herbes hautes et humides s’envolent des oiseaux revenant sans cesse dans leurs nids bien cachés. Après un confortable et lourd repas, c’est une longue après-midi remplie de jeux divers. Mais le soleil descend ; la vallée est déjà dans l’ombre.

Il faut penser au retour. Maman rassemble les paniers aussi remplis qu’à l’arrivée, mais de denrées différentes : beurre encore tout humide, une belle tourte à la croute brune, rugueuse et craquante, des noisettes « rousselles » et sonores. C’est à nouveau des rires et des bousculades affectueuses, promesses de proche retour pour de longues vacances. La petite caravane quitte le haut plateau à l’air si léger, l’horizon bleu des montagnes proches, pour dévaler dans le petit chemin étroit et caillouteux, où Baptiste nous attend déjà près de la voiture. Bichette toujours impatiente, piaffe. Nous reprenons chacun nos places. Harassés, ivres de fatigue, de grand air, de jeux libres, nous ne tardons pas, mon frère et moi, à nous endormir, bercés par le bruit régulier des sabots de la fringante jument, sur le sol dur de la route. Cette journée de joie se continuera dans nos rêves.

Bichette s’arrête, nous sommes arrivés. A moitié titubants, nous montons l’escalier qui conduit aux chambres ; nous n’avons pas la force de nous disputer le fauteuil, où le premier arrivant s’installe pour se déshabiller. Souvenirs émus, rêves éveillés, désirs de nouvelles vacances dans la chère vieille maison, tout sombre dans le sommeil qui nous accable.

4 réflexions sur « Une journée à la campagne »

  1. Comme moi! Et celle d’une ballade en carriole derrière un cheval fidèle et plus tard la même mais dans une deux-chevaux décapotée. Tout ce qui est venu après est dépourvu de senteurs.

  2. Plus que le regret de l’eau à la pompe, j’y vois la nostalgie de l’enfance.

  3. D’accord, d’accord, idyllique cette partie de campagne;
    Mais à l’heure de l’écologie la plus radicale , d’un éventuel retour au moyen âge promis par nos ayatollahs verts, je bénis mon époque : une journee à la campagne certes mais pas plus…
    Sans doute l’effet d’un séjour prolongé au pays des ours….
    Réaction de femme surtout….aucune nostalgie de la vie d’avant le confort de l’eau courante….

  4. Je me souviens de ce très beau récit. Marie-Clémentine avait un vrai talent d’écrivaine pour faire sentir et ressentir la campagne d’alors dans toutes ses composantes et ses charmes.

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