Les halfacros (Critique aisée 55)

Critique aisée 55

Soho est un quartier du West End de Londres. On dit que son nom lui vient tout droit d’un cri de chasse : So-Ho ! Cri étrange, mais du même type que Tally-Ho ! qui nous est plus familier car il vient à l’évidence du français Taïaut !  (L’origine de Taïaut !, elle, se perd dans la nuit du Moyen Age.)

La ville de New York comporte elle aussi un quartier nommé SoHo. Mais, étrangement,  son nom ne viendrait pas du cri qu’aurait poussé un jeune algonquin à la vue de son premier auroch. On sait en effet aujourd’hui qu’il n’y a jamais eu d’aurochs de ce côté-là de l’Atlantique. Non, l’origine de ce nom est connue.  Il découle d’un étrange goût nord-américain pour ce que j’appellerai des acronymes de seconde génération ou plus brièvement des halfacros, contraction pour « half-acronyms« .

Qu’est-ce qu’un halfacro ? Prenez par exemple les musées d’art moderne aux U.S.A. Plusieurs d’entre eux s’appellent MoMA. Faites bien attention à la façon dont vous écrirez MoMA, car les minuscules et les majuscules ont leur importance. Si vous l’écrivez Moma ou MoMa, c’est que vous n’avez rien compris. Vous n’avez pas compris que l’halfacro venait de M(useum)  o(f) M(odern) A(rt). Vous y êtes maintenant ? De la même manière, ne cherchez pas derrière Tribeca, autre quartier chic de Manhattan, le nom d’une tribu indienne disparue ou celui d’un explorateur portugais moins chanceux qu’Amerigo Vespucci. D’ailleurs, si vous voulez passer pour un connaisseur, écrivez plutôt TriBeCa, car il s’agit encore d’un halfacro. Celui-ci signifie très prosaïquement « Triangle Below Canal Street »:  Tri(angle) Be(low) Ca(nal Street). Vous pigez ? Maintenant, muni de cette clé, vous allez pouvoir décrypter facilement l’origine du nom SoHo. Non ? C’est pourtant la deuxième chose que l’on apprend en arrivant à New-York (la première étant qu’aux prix affichés, il faut toujours rajouter les taxes et le service). Donc, puisqu’il faut tout vous dire, SoHo signifie S(outh) o(f) Ho(uston Street). Pendant que nous y sommes, un truc : quand vous mentionnez cette rue de Manhattan, n’utilisez pas votre meilleur accent de classe de seconde pour prononcer « Youssetonne strite« . Youssetonne est une grande ville pétrolière du Texas. Non, ici, dans la Grande Pomme, il faut prononcer « Houssetonne« , sans quoi, on est un plouc, et sudiste de surcroît.

Les New-Yorkais ont pas mal développé ce petit jeu des halfacros. Nous avons aujourd’hui : NoHo, qui selon le même principe veut dire North of Houston, NoLIta, plus subtil, et qui signifie North of Little Italy, LES pour Lower East Side, qui donne évidemment UES pour Upper East Side, NoMad pour North of Madison Square Park, etc…

Pour nous autres français, dont la langue est, selon l’expression de Joseph Conrad, trop cristallisée, l’halfacro n’est pas vraiment accepté et nous préférerons pour quelques années encore habiter Rive Gauche, plutôt que vivre RiGa ou, pire, RiGau, aller diner à Montparnasse plutôt que dans le TraRaDelMaVau (Pour ceux qui vivent dans les Régions : Trapèze Raspail-Delambre-Maine-Vaugirard).

Pour ce qui est de nos musées, nous trainons les mêmes réticences et nos élites préfèrent toujours fabriquer des appellations bien explicites comme « Musée des Arts Premiers ». (Entre nous, ce nom officiel fait tellement pédant quand on le prononce qu’il a rapidement été abandonné par les parisiens au profit de « Musée du quai Branly ».) Puisque nous sommes pour un court instant dans les goûts et les coutumes de nos chères élites, rappelons que, pour désigner un lieu où voir des œuvres d’art en nombre, le vocable « musée » a été pendant un temps considéré comme un peu trop ante-mai68 et même anti-mai68. Elles ont donc longtemps préféré utiliser d’intelligentes périphrases comme Maison de ceci, Centre de cela, Espace culturel Bidule, Plateforme Machin. Mais, avec l’exception récente de Louis Vuitton, cette tendance semble disparaitre peu à peu.

Il faut dire que, pour les musées et espaces publics comme pour les noms de quartier, le français se prête mal aux halfacros. Voyons le cas exemplaire du P.O.P.B., le Palais Omnisport Paris Bercy. Voilà, pour un même lieu, deux appellations que jamais personne n’a réussi à prononcer en entier sans rire. Pour le bien de l’un des rares beaux bâtiments modernes de Paris, le changement de nom était une évidence ; mais pouvait-on l’appeler, à la mode américaine, PaOPaB, POPaBer ou même PalOmPaBe ? (Vous n’êtes pas obligés de répondre à cette question). Alors, on a préféré le rebaptiser Bercy Arena, suivant en cela deux fois l’Amérique : une première fois en adoptant le mot Arena, et non son équivalent français Arène, et une deuxième fois en le faisant précéder et non suivre du nom du lieu, Bercy. On a sans doute jugé préférable d’avoir à dire « je vais faire un saut à la Bercy Arena » plutôt que « je vais faire un saut à l’Arena Bercy » qui, phonétiquement, paraissait lourdingue et pouvait prêter à confusion. (Qu’est-ce que vous allez faire à la Reine à Bercy ?) Suivant cette ligne, peut-être monterons-nous un jour à l’Eiffel Tour.

Il y eu cependant des tentatives d’halfacros qui ont abouti et notamment celle du MAC-VAL, Musée d’Art Moderne du Val de Marne, et celle du MUCEM. (Je dis « notamment » parce que j’ignore en fait s’il y en a d’autres). Le nom de ce musée banlieusard et sympathique, le MAC-VAL, me fait plus penser à un petit tramway qu’à un lieu culturel, mais c’est peut-être moi.

Le MUCEM. Ah ! Le MUCEM ! Beau musée, mais halfacro très moyen. Reconnaissons pourtant qu’il nous a permis d’échapper au nom complet : Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Vous voyez bien que les halfacros ont du bon.

Pourtant, je n’en connais qu’un seul qui soit vraiment réussi. Il est italien, romain même. C’est celui du Musée national des arts du XXIème siècle (Museo Nazionale delle Arti del XXI secolo). Laissez- moi vous le présenter :

C’est le MAXXI

Chouette, non ?

3 réflexions au sujet de « Les halfacros (Critique aisée 55) »

  1. Moi , pour le POPB j’aurais bien aimé comme nom tout simplement( vu sa forme intèrieure) LA pour Lutece Arene! Avec un arrire goût d’histoire ancienne . une gauloiserie ? Pourquoi pas?

  2. Très interessant et instructif. Personnellement je ne connaissais l’explication que pour SOHO. J’en ajouterai un (halfacro) cependant: NOLA. Vous n’entendrez jamais nos amis américains dire « New Orleans » à propos de cette ville d’origine française. Non, ils disent NOLA pour New Orleans LouisianA. Il doit y en avoir (des halfacros) plein encore.

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