Rendez-vous à cinq heures : une expédition bien décevante

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L’excipit :  créer un texte se terminant par les phrases ci-dessous qui sont celles qui achèvent Victoireroman de Joseph Conrad. 

(…) Davidson sortit son mouchoir pour essuyer la sueur de son front.
« Et alors, Excellence, je suis parti. Il n’y avait rien à faire là-bas.
— Manifestement », acquiesça l’Excellence.
Davidson, pensif, sembla peser l’affaire dans son esprit, puis murmura, avec une tristesse placide :
« Rien ! » 

 

Une expédition bien décevante
par Philippe

— Alors, Major Davidson, cette expédition ? demanda le Gouverneur.

L’officier de sa Majesté se tenait debout, raide et poussiéreux devant le plus haut fonctionnaire du protectorat britannique.

— Décevante, Excellence, décevante !  répondit le vieux soldat d’un air navré.

— Comment cela ?  s’énerva l’Excellence. Vous ? Un officier expérimenté, explorateur chevronné, serviteur dévoué de la Couronne, vous qui avez découvert le café de Colombie britannique, le thé de Ceylan, le bœuf de Kobe et le mouton de Panurge, vous qui, de chacune de vos expéditions, avez rapporté d’innombrables richesses, ne me dites pas que cette fois-ci, dans cet immense territoire, vous n’avez rien trouvé qui puisse servir à la grandeur de l’Empire britannique !

— Hélas, Excellence, hélas…, répondit le militaire, les yeux fixés sur la pointe de ses bottines.

— C’est Victoria – Dieu la sauve – qui va être déçue. Enfin, racontez tout de même. Peut-être une agréable tasse de thé, Davidson ? Par bonheur, même ici en Égypte, nous avons des thés tout à fait convenables. Auriez-vous un mélange favori, Major ?

— Absolument, Excellence : une rasade de Scotch, si possible sans thé, dans un verre et avec des glaçons, s’il vous plait… parce qu’il est joliment chaud par ici !

—Mais nous sommes en Égypte, ne sommes-nous pas ? Il faut s’y attendre. Bon, je vous écoute, vieux garçon ! dit le Gouverneur en se carrant confortablement dans son fauteuil Chesterfield.

—Eh bien, voilà. Mes hommes et moi avons quitté Alexandrie sur le Bon Vendredi, plein Ouest et d’espoir. Au bout de trois semaines, une fois franchie la limite des terres explorées, nous avons pénétré dans cette vaste région où aucun gentleman n’avait encore mis le pied.

— Davidson, ce genre de périphrase n’a pas sa place dans un rapport militaire, ne pensez-vous-pas ? Dites simplement « la Lybie » et poursuivez, je vous prie. Et en Lybie donc, qu’avez-vous trouvé ?

— Du sable, Excellence, poursuivit le Major. Du sable et des pierres. Du sable blanc, du sable gris, du sable noir, du sable sable… des pierres de toutes tailles, des graviers, des cailloux, des pavés, des rochers, des collines, des falaises…

— Écoutez, Major, réservez ces ennuyeuses gradations littéraires à vos mémoires quand vous les écrirez dans votre cottage du Surrey… vous êtes bien du Surrey, n’êtes-vous pas ? Mais pour le moment, épargnez-moi ce délire lyrique inconvenant.

— Désolé, Excellence ! dit l’officier en rectifiant la position.

— N’y avait-il rien d’autre que du sable et des cailloux dans ce saignant pays ? reprit le Gouverneur

— Non, Excellence, que du sable et des cailloux, avec parfois, cheminant en leur sein, de petites rigoles, de subtils ruisseaux, de lents torrents et même parfois de larges rivières, des fleuves…

— Voilà que vous recommencez, Davidson ! Êtes-vous en dehors de votre esprit ? Reprenez-vous, vieux garçon, reprenez-vous, par Saint George ! s’énerva le Gouverneur

— Tellement désolé, Excellence ! dit l’officier en claquant des talons.

—Bon, reprit le Gouverneur, mais c’est très bien, ça, toutes ces rivières ! Quelques milliers d’ouvriers égyptiens et on pourra irriguer tout ce sable et faire rendre gorge à ce foutu pays ! Je vois déjà des champs de coton frissonnant sous la bise, des étendues de blé ondulant au gré d’un chaud Zéphyr. Je vois des forets de dattiers et d’orangers offrant leur ombre fraîche et leur fruit roboratif à l’ouvrier serein… Je vois aussi du gazon, des miles de gazon, tondu à hauteur réglementaire, du gazon d’un beau vert anglais, parsemé d’arceaux de croquet, de filets de badminton, de piquets de cricket, de… houps, désolé Davidson, voilà que ça me prend aussi ! La chaleur, sans doute…

—Je n’y ai pas prêté attention, Excellence, mentit Davison.

— Bon, alors ! Vous avez trouvé de l’eau ! Mais c’est très bien, ça. C’est justement là qu’est la richesse. Ne le voyez-vous pas ?

— J’ai peur que non, car il ne s’agit pas d’eau, Excellence.

— Pas d’eau, Davidson ?

— Pas d’eau, Excellence ! Ces rigoles, ces ruisseaux, ces rivières, ces… désolé Excellence, je veux dire que rien de tout ça ne charrie de l’eau, mais une substance noirâtre, visqueuse et nauséabonde.

— Sans blague ! s’exclama le Gouverneur.

— Si par extraordinaire on souhaitait exploiter le sol de ce pays maudit de Dieu, il faudrait au préalable le débarrasser de cette répugnante marmelade. Et quand bien même ce serait réalisable, que pourrait-on faire de cette infâme soupe, si ce n’est l’enfouir sous terre ? Est-ce que vous imaginez le coût ? Le ciel est la limite !

— J’imagine, Major, j’imagine, opina le haut fonctionnaire. Et alors, Davidson, devant cette désappointante découverte, qu’avez-vous-fait ?

Davidson sortit son mouchoir pour essuyer la sueur de son front.

—  Et alors, Excellence, je suis parti. Il n’y avait rien à faire là-bas.

— Manifestement, acquiesça l’Excellence.

Davidson, pensif, sembla peser l’affaire dans son esprit, puis murmura, avec une tristesse placide :

— Rien ! 

(800 mots)

 

1 réflexion sur « Rendez-vous à cinq heures : une expédition bien décevante »

  1. Absolument excellent !
    Voilà donc l’origine de toutes les tracasseries qui ont agité le monde depuis la fin du XIXème siècle en Iran, Irak, Arabie Saoudite et Emirats ? Sacrés anglais, quels mauvais joueurs !!!

    Merci pour ce point d’Histoire, mon cher Philippe ! Et pour ce beau moment littéraire.

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