Singing in the rain (Suite africaine n°3)

Singing in the rain

J’ai quitté Sabou, ses enfants et ses crocodiles et j’ai repris ma route vers Bobo-Dioulasso.
C’est la première fois que je conduis en brousse. On m’avait mis en garde, mais la surprise est quand même là. Les parties défoncées de la piste alternent avec la tôle ondulée sur laquelle tous ceux qui ont lu le Salaire de la Peur savent qu’il faut rouler vite sous peine de casser la suspension ou de se décrocher la mâchoire.
La moitié des véhicules que l’on croise sont des taxis-brousse, Renault Estafettes chargées jusqu’à la calandre de voyageurs, de bagages et de bicyclettes, et portant, peinte au-dessus du pare-brise, une devise supposée rassurer le client ou flatter son fatalisme : « C’est Dieu qui conduit ! » ou bien « S’en fout la mort ! ». Les autres véhicules sont pour la plupart des camions. Ils font la route Abidjan-Ouagadougou-Niamey. Ils ont à peu près le même comportement que les taxis-brousse, mais ils ne l’annoncent pas : ils ne portent pas de devise trompe-la-mort. Ils la sèment sans le dire. Tout ce qui roule sur cette piste tangue sur les parties défoncées et vole sur la tôle ondulée
Presque tous les camions sont bancals et surchargés de marchandises et de voyageurs. Ils penchent dangereusement dans les dévers de la piste. Sur l’une des rares sections en remblai, un camion est sorti de la route. Il a dévalé le talus et a versé doucement sur le côté. Cela a dû se passer il y a plusieurs heures, peut-être même hier. La plupart des passagers sont restés sur place, dans l’espoir d’un prochain dépannage et d’une reprise de leur parcours vers le Niger. Ils ont payé leur voyage au chauffeur et ils ne le lâcheront pas de sitôt. Des toiles ont été tendues et des feux allumés. Un village est peut-être en train de se créer.
La route est longue, mais on ne s’ennuie pas. La chaleur monte. Loin vers le nord, des nuages noirs annoncent un orage dont j’espère qu’il abaissera la température. Je n’ai pas vu un village ni croisé une voiture ou un camion depuis des kilomètres. La piste est droite et en bon état. Ça permet de rouler vite, ce qui me détend et rafraîchit un peu la cabine.
Un homme, debout à côté de son vélo sur le bord de la piste, me fait des grands signes. Après un instant d’hésitation, je m’arrête à sa hauteur: « Bonjour, patron. Je vais par là. Je suis très fatigué. Tu peux me prendre?  » Comme je suis d´accord, il pose son vélo contre le pick-up, grimpe sur le plateau et y tire la bicyclette. Il n’a pas fait signe de vouloir monter dans la cabine. Ça doit être l’usage. La voiture repart.
L’orage approche et je commence à voir de temps en temps de magnifiques éclairs s’étirer entre les nuages. Des bourrasques de vent soulèvent de la poussière, des feuilles et des buissons. Et d’un seul coup, la pluie frappe le pare-brise, énorme.
Je deviens aussitôt très occupé à chercher la commande des essuie-glaces, allumer les phares, fermer les vitres et ralentir très progressivement en essayant de rester sur la piste. Au bout de quelques dizaines de mètres, j’ai trouvé mes repères et je reprends une allure modérée mais régulière. Par-dessus le vacarme que fait la pluie sur le toit de la cabine, je commence à percevoir un bruit anormal, un bruit qui n’est pas mécanique, un bruit qui ressemble à celui que ferait le vent dans un toit ouvrant à demi refermé. Mais mon pick-up n’a pas de toit ouvrant.
Je réalise d’un coup que j’ai un passager sur le plateau et que ce doit être lui qui proteste contre ses conditions de transport. J’arrête la voiture dès que je peux et je sors sous la pluie pour lui proposer de passer à l’abri dans la cabine. Il est debout sur le plateau face à la route, agrippé au cadre métallique qui surplombe la cabine, trempé, hilare. Il me dit qu’il veut rester là.
« -Alors, pourquoi tu cries?
-Je crie pas. Il pleut. Alors, je chante! »
Je reprends la route sous la pluie qui est devenue moins violente et il reprend sa chanson au-dessus de moi. La pluie cesse et la chanson aussi. Contrairement à ce que je pensais, l’averse n’a fait qu’augmenter l’impression de chaleur. A l’entrée d’un petit village de cases poussiéreuses, il tape sur le toit de la cabine pour que je m’arrête. Il saute du plateau, attrape son vélo et me sourit largement : « Merci patron! Tu veux venir à la case pour manger quelque chose? ». Je refuse le plus gentiment possible et repars vers Bobo.
Au moment où j’arrive dans la ville, la nuit vient de tomber. Suspendues au-dessus de la piste maintenant goudronnée, des lampes éclairent le sol de leur lumière jaune sodium. Des dizaines d’enfants courent en tous sens sur la route en criant et en brandissant des bassines sous les lampadaires. Je m’arrête pour regarder ce qui se passe: des millions d’insectes volants virevoltent autour des lampes, beaucoup d’entre eux s’y brûlent et tombent, grillés, dans les bassines des enfants, qui les mangent sur place ou les rapportent chez eux. J’apprendrai tout à l’heure qu’il s’agissait d’une émergence d’éphémères, insecte qui ne vit que quelques heures sous sa forme volante et qui, grillé, constitue un met raffiné.
Je trouve facilement mon hôtel. Il porte le même nom que mon hôtel de Ouagadougou, le RAN, mais, lui, n’a pas de ménagerie.
Juste des éphémères, par millions.

Une réflexion au sujet de « Singing in the rain (Suite africaine n°3) »

  1. C’est un autre monde l’Afrique, j’aimerais bien y faire un séjour, mais où aller, ils sont toujours en guerre !

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