Sylvie (Suite africaine n°8)

Jean est à la réception des Cocotiers vers cinq heures et demie, mais il prend le temps de nous offrir un superbe petit déjeuner. Quand nous montons dans sa voiture, il fait grand jour. C’est une DS19, à cette époque probablement la meilleure voiture pour l’Afrique, mais encore peu répandue dans cette chasse gardée de Peugeot.

Le ciel est bas et gris. Il a dû pleuvoir fort ce matin car la piste est détrempée. A travers les faubourgs de Douala, nous dépassons les pick-up, les mobylettes et les vélos à coups de Klaxon en projetant autour de nous des gerbes de boue rouge. Personne ne semble protester. Les derniers commerces, les derniers hangars et les dernières cases disparaissent et Jean accélère. Il y a peu de circulation. Nous croisons régulièrement de très gros grumiers. Ils ne portent que deux ou trois billes de bois, rarement plus, mais elles sont énormes. Beaucoup de ces camions penchent sur le côté sous le poids de leur charge mal centrée. A chaque fois que nous croisons un tel engin, Jean ralentit et s’en écarte le plus possible. Il m’explique qu’il y a beaucoup d’accidents provoqués par ces énormes troncs d’arbres qui tombent parfois sur la route ou sur les voitures.

Bien sûr, dans une DS de 1969, il n’y a pas d’air conditionné , mais avec la vitesse et les grandes fenêtres ouvertes, c’est supportable. Nous passons Edéa, son pont allemand et son usine d’aluminium où je reviendrai dans trente ans pour un accident de four. La forêt commence et la piste en légère surélévation devient de plus en plus boueuse. Une heure plus tard, nous passons sur le pont métallique qui avait glissé sur ses piles lors du freinage d’un grumier, isolant l’exploitation de Jean pendant plus d’un an et le conduisant au bord de la faillite. Maintenant, le pont est à nouveau en place et les affaires vont mieux.

Peu après, nous quittons la piste principale pour nous enfoncer dans la forêt sur une sorte de chemin d’exploitation étroit creusé dans la boue par les camions grumiers. Les arbres sont immenses. Jean me précise que c’est de l’Azobé, bois lourd et imputrescible sur lequel il fonde beaucoup d’espoirs. Quand nous avons ralenti pour quitter la piste principale, il a fermé sa fenêtre et m’a demandé d’en faire autant pour éviter que la voiture soit envahie de mouches.

Finalement nous arrivons dans une clairière. C’est le campement: une jeep et quelques camions au milieu de quelques baraques. La construction la plus avenante est un petit hangar bardé et couvert en tôles ondulées. C’est l’atelier de mécanique. Nous descendons de voiture et sommes immédiatement attaqués par les mouches. Au début, on se dit qu’on ne pourra jamais supporter ça plus de deux minutes et puis, faute de pouvoir faire autrement, on s’y habitue. Il faut pourtant réfléchir avant d’ouvrir la bouche. Quelques noirs viennent dire bonjour au patron et à son neveu, puis ils se rassemblent autour de la voiture et restent à la regarder dans un silence admiratif. Au bout de quelques instants, un blanc sort du hangar en tôles. Il est petit, très petit, et costaud. Il porte une casquette à grande visière, un maillot de corps sans manches rentré dans un pantalon court qui lui arrive à la hauteur des genoux. L’ensemble est sale et couvert de transpiration: lui, sa casquette, son maillot de corps et son pantalon. Jean me présente l’homme: c’est Marco, responsable de l’exploitation, moitié portugais, moitié belge. Il vit là trois ou quatre mois de suite, puis il va passer une petite semaine à Douala pour se civiliser un peu. Il revient ensuite à l’exploitation pour trois ou quatre mois de plus en forêt. Il n’a pas quitté le Cameroun depuis quatre ans. Il accumule salaire et jours de congés pour quand il partira, comme il est venu, sans savoir ni quand ni pourquoi.

Jean a une brève conversation avec Marco. Ils parlent de l’état du matériel, de la réparation du gros chargeur, toujours pas faite faute de pièces, de l’accident du mois dernier et de l’état du blessé en convalescence à Kribi et du déplacement du campement qu’il va falloir prévoir bientôt. Jean demande gentiment à Marco des nouvelles de Sylvie. Marco dit qu’elle est un peu capricieuse ces temps-ci, mais qu’elle va bien.

-Venez la voir, nous dit-il, en nous invitant du geste à le suivre vers une des baraques, sa maison.

Nous entrons chez Marco. La pièce unique est sombre, en grand désordre, et envahie de mouches. Elle est meublée d’une table, d’une chaise, d’un réfrigérateur à alcool, d’une cantine métallique et d’un grand lit à baldaquin recouvert d’une moustiquaire. Une chaîne est accrochée à l’un des montants du lit. Au bout de la chaîne, attachée par un beau collier de chien, il y a Sylvie.

C’est une guenon.

 

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