Les enfants de Sabou (Suite africaine n°2)

Les enfants de Sabou
A dix kilomètres de Ouagadougou, le bitume de la route laisse la place à la latérite. Le pick-up Peugeot 404 devient bruyant en bondissant sur la tôle ondulée de la piste. Il est encore tôt et la température est presque fraîche. J’ai quitté l’hôtel RAN de bonne heure car je veux m’arrêter à Sabou avant de poursuivre vers Bobo Dioulasso, à près de quatre cents kilomètres d’ici.
Quand apparaissent les premières cases du village, je tourne à droite et déjà des enfants se mettent à suivre la voiture en courant. Arrivés à ce que tout le monde ici appelle une mare, mais qui pour moi ressemble davantage à un petit lac, ils sont cinq ou six à brandir de chétifs petits poulets attachés par les pattes à une longue ficelle: « patron, tu veux voir les crocodiles, moi, moi, c’est cent francs! » Oui, je veux voir les crocodiles parce que nous sommes à la mare aux crocodiles sacrés et que je suis venu pour ça.
Les crocodiles de la mare de Sabou sont sacrés, et donc interdits de chasse, car on dit dans la région que, lorsque l’un de ses crocodiles meurt, un enfant de Sabou meurt aussi.
Je choisis l’un des gamins et le paie après avoir fait semblant de marchander, juste pour le plaisir. Nous nous approchons de la mare, déserte. A une centaine de mètres au large, ce qui peut être une branche ou un rocher dépasse de la surface de l’eau brune et lisse comme de l’huile. L’enfant fait tourner le poulet au-dessus de sa tête au bout de sa ficelle et le lance vers le milieu du lac aussi loin qu’il peut. Tout le monde se met à crier pour se moquer du faible lancer, pour encourager le poulet qui se débat dans l’eau, pour appeler le crocodile. Cela semble marcher, car on voit tout d’un coup la branche disparaître. Le silence se fait, sans doute par respect pour ce qui approche. L’enfant a ramené lentement le poulet sur la terre ferme. Il le relance, moins loin, à quelques mètres du bord et la bête apparait, tout près du poulet qui continue à se débattre. L’enfant tire doucement sur la ficelle. Le poulet avance, le crocodile suit. D’une brusque détente, le crocodile tente d’attraper le poulet. Mais l’enfant avait prévu le bond et tire brutalement l’appât vers la berge pour faire durer le spectacle. Il est maintenant temps d’en récompenser la vedette : l’enfant ne bouge plus, le poulet est condamné. Il disparait dans la gueule pleine de dents. Le crocodile envoie le poulet en l’air et le rattrape pour profiter d’une meilleure prise. C’est fini, on ne verra plus le poulet.
Le crocodile monte maintenant sur la berge, tout doucement, et les enfants reculent, tout doucement, moi aussi, tout doucement. La bête me parait énorme, peut-être quatre mètres. Mais l’un des gamins ne bouge pas. Chose incroyable, il s’approche du crocodile, il monte sur son dos, il prend la pose, confiant. A la fois excité et terrifié, je prends la photo tandis que je lui crie de « descendre tout de suite! ». Le billet que je lui tends le décide et il vient vers moi sans se retourner, méprisant l’animal comme on le voit faire au dompteur du cirque Bouglione.
J’ai perdu cette belle photo, dont je me souviens qu’elle était en noir et blanc et qu’elle montrait le crocodile de profil, dans une pose presque parfaite, la queue recourbée vers l’avant touchant presque la tête du petit noir de Sabou debout sur son dos. J’espère, non, je suis persuadé que, tous les deux, ils ont fait une longue carrière de modèles.

6 réflexions au sujet de « Les enfants de Sabou (Suite africaine n°2) »

  1. En France ce n’est pas mieux les élevages de poules, poulets en batterie! Je ne parlais pas des poulets comme animal domestique mais bien des chats et des chiens, je voulais dire quand on mange à sa faim comme nous en Europe on peut éventuellement en avoir un, pareil en Inde, en Chine etc…………..

  2. Oui, mais un poulet n’est pas un animal domestique, même en France où, pourtant, on le donne pas à manger aux crocodiles, sans doute par manque de crocodiles. Malgré leur maigreur, ces petits poulets de Sabou donnaient en fait à manger à une partie du village, grâce aux pourboires récoltés.

  3. Histoire incroyable mais pour les poulets?
    Les africains ont une toute autre approche que nous vis à vis des animaux domestiques, en Europe un chat, un chien fait parti de la famille!
    Eux ils ne mangent pas tous déjà à leur faim, comment envisager de dépenser de l’argent pour un animal domestique, comme nous riches européens !

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