Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 13-4 -Valerios Doxiadis

De la hauteur où ils étaient, ils n’entendaient que le vent, avec de temps en temps, le bruit sourd et puissant d’une vague s’engouffrant dans une grotte invisible.
—C’est la ferme de mes cousins, annonça Agrafiotis.
Affectant de ne pas prêter attention à son guide, Valerios demeura encore quelques instants dans la contemplation de ce morceau de mer Égée, puis, sans regarder Agrafiotis, il ordonna : “Allons-y !” et ils commencèrent à descendre.

Chapitre 13-4 – Valerios Doxiadis 
Samedi 19 Septembre 1903

Au fur et à mesure qu’ils approchaient, Valerios découvrait une demi-douzaine de moutons derrière un grillage, deux ou trois chèvres, une dizaine de poules en liberté. Quand ils atteignirent le premier bâtiment, par la porte ouverte, Valerios aperçut une frêle silhouette de femme qui semblait l’observer. Elle recula aussitôt dans la pénombre. Agrafiotis entra dans la maison et cria quelque chose en patois que Valerios ne comprit pas.

—Entrez, Monsieur le professeur. Venez-vous mettre à l’ombre. Ma cousine va nous servir à boire.

Agrafiotis tend respectueusement une chaise à Valerios qui reste debout. La silhouette de femme réapparait, portant deux petits verres, une bouteille d’Ouzo et une carafe d’eau qu’elle pose sur la table. Elle disparait et revient à nouveau avec une assiette de fromage et d’olives. Elle recule de deux pas et reste plantée là, bras croisés, immobile, silencieuse. Agrafiotis, debout à côté de la table, rempli les deux verres et pousse l’assiette devant Valerios.

—A votre santé et mort aux Turcs ! Mangez quelque chose et puis nous irons voir les objets. Tout est dans la grange, là-bas.

Ils ont mangé dans la pénombre, sans rien dire, sous l’œil éteint de la cousine. Quand Valerios s’est sentit peu reposé, il a repoussé brusquement sa chaise et dit d’un ton sans réplique :

—Allons-y ! Allons voir ton fatras ! Et j’espère que ça vaudra la peine que j’ai eue à venir jusqu’ici.

Valerios tenait à montrer sa mauvaise humeur. Il pensait de cette manière avoir plus de poids dans la négociation qui ne manquerait pas de survenir tout à l’heure.

—Que Monsieur le Professeur veuille bien me suivre, répondit Agrafiotis, obséquieux.

Ils sortirent dans la lumière et descendirent contre le vent les quelques dizaines de mètres qui les séparaient de la grange. C’était un bâtiment tout en longueur. Le mur de sa façade était percé de petites lucarnes barreaudées ménagées en partie haute, juste au-dessous des premières tuiles.  Au centre, la large porte à double vantail vers laquelle ils se dirigeaient était barricadée au moyen de chaines et de barres de fer. A l’aide de grosses clés qu’il décrocha l’une après l’autre de sa ceinture, Agrafiotis entreprit de déverrouiller leurs multiples cadenas et serrures, avant d’entrouvrir les vantaux et de se glisser à l’intérieur. Des bruits de loquets et de barres qu’on déplace se firent entendre à nouveau puis, d’un seul coup, les deux battants de la porte s’ouvrirent violemment vers l’extérieur. Valerios fit un saut en arrière tandis que les portes venaient frapper le mur de façade avec fracas. A l’intérieur, l’appel d’air avait soulevé des quantités de poussière. Elles commençaient à retomber en volutes dorées dans les rayons de lumière qui sortaient des lucarnes et des défauts du toit. Valerios passa la porte et fit quelques pas vers la gauche. Encore mal accoutumé à la pénombre, il avait peine à identifier les formes confuses qui semblaient remplir la grange jusqu’au fond.

—Venez par ici, Monsieur le professeur, venez par ici, disait Agrafiotis en tentant de l’entraîner vers la droite où, au centre d’un espace dégagé, une bâche recouvrait une masse indéfinie.

Sans prêter attention à son guide, Valerios s’enfonça plus avant dans la direction opposée. A présent, Il pouvait distinguer des armoires, des coffres, des sièges empilés sur des tables, des buffets chargés de verre et de lustres, des tableaux appuyés contre des fauteuils couverts de tentures. Les faibles espaces laissés entre ces accumulations permettaient d’avancer avec prudence entre deux falaises sombres et irrégulières.

—Qu’est-ce que c’est que tout ce capharnaüm, demanda Valerios l’air abasourdi.

—Ce n’est rien, rien du tout. Des meubles, des bricoles, rien, je vous dis !

—Mais c’était à Monsieur Grantham, tout ça ?

—Mais non, mais non. Les affaires de Monsieur Grantham, c’est là-bas, répondit Agrafiotis en le prenant par le coude pour l’entrainer vers la bâche.

Valerios se dégagea :

—Mais alors, à qui est-ce tout ça ?

—A des parents, des amis qui nous les ont confiés. Des déménagements, des héritages, des ventes, même. C’est sans importance. Venez voir

Valerios se laissa finalement conduire là où Agrafiotis voulait l’amener. Dans un ample geste théâtral, le petit bonhomme fit voler la bâche qui vint se poser mollement sur le sol en soulevant de nouveaux nuages de poussière.

—Et voilà, dit-il fièrement.

Valerios reconnut immédiatement le grand canapé de cuir qu’il avait admiré lors de ses visites à l’atelier de l’anglais. Il y avait là aussi le petit secrétaire, le grand fauteuil de bureau et quelques vêtements caractéristiques de l’élégance britannique : un canotier, deux cannes, une cape, quelques chemises à jabot, des gilets, une paire de bottes de cuir…

—Alors, dit Agrafiotis. Vous n’êtes pas déçu, hein ?

—C’est tout ? répondit Valerios. Quelques meubles et des vêtements ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

—Ah, mais c’est que vous n’avez pas tout vu, dit Agrafiotis. Regardez ça !

D’un tiroir du secrétaire, il avait sorti une serviette en cuir et en extrayait une montre, des boutons de manchette, un petit poignard ouvragé, un minuscule pistolet à crosse d’ivoire, une bible, un dictionnaire, un passeport, quelques papiers, quelques carnets et, dans un étui de cuivre damasquiné, un stylographe Waterman gravé T.G.

Pendant que Valerios examinait les objets d’un œil qu’il voulait indifférent, Agrafiotis s’était mis à genoux et tirait une solide caisse en bois de dessous le secrétaire. Le couvercle de la caisse portait une inscription marquée au pochoir : ” William Talbot – Camera Obscura Manufacturer – Lacock – Wiltshire – United Kingdom”.  Sous l’inscription de l’expéditeur, une étiquette jaunie indiquait “To Mr. T. Grantham, Esq., Foquilidou Street, 22, Athens -Greece”.

— Et ça ! claironna Agrafiotis

Du bout du pied, Agrafiotis avait fait glisser le couvercle et, posée sur un linceul de linge de maison, la Machine d’Anticythère était apparue.

Fin du chapitre 13

1 réflexion sur « Le mécanisme d’Anticythère – Chapitre 13-4 -Valerios Doxiadis »

  1. Vu le changement de bandeau de l’éléphant !
    Dégusté la salade grecque anti covid!
    Pas assez remercié Lorenzo pour son superbe triptyque et le commentaire idoine.
    Merci au JDC pour son soleil quotidien et indéfectible.

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