Le mécanisme d’Anticythère – Prologue

Prologue
Pâques 1900

 Les jambes pendantes au-dessus de l’eau, Ioannis est assis sur le plat-bord de l’Agios Manolis tandis que Kallistos écope le fond de la cale. L’Agios-Manolis est un bateau équipé pour la pêche aux éponges. C’est une sorte de grande barque surmontée d’une petite cabine à l’arrière et munie d’une grosse pompe à bras fixée solidement sur le pont juste en avant de l’unique mât. Ioannis, l’ainé des deux frères, est le capitaine du bateau en même temps que son scaphandrier. Kallistos tient lieu de mousse, de cuisinier et d’homme à tout faire. Mais sa tâche essentielle, c’est de manœuvrer la pompe à bras qui envoie l’air dans le casque du scaphandre quand Ioannis est en plongée. Cela fait deux ans que les frères Kolonakis se sont lancés dans la pêche aux éponges et pour eux, ça marche plutôt bien. Ils auront bientôt fini de rembourser l’oncle Agoracritos. C’est lui qui a financé toute l’entreprise. Selon leur contrat, dument établi sous l’égide du maire et béni par le pope de Nauplie en même temps que le bateau et les équipements de plongée, la moitié des éponges pêchées à chaque sortie revient à leur oncle. Ioannis pense que, si Dieu le veut et si le cours des éponges monte encore un peu, dans trois ans au plus, peut-être même deux, l’Agios Manolis sera bien à eux.

Mais pour le moment, Ioannis est fatigué. La tempête de la nuit dernière et la plongée qu’il vient d’effectuer l’ont épuisé. Il a eu tout juste la force d’ôter son casque qui repose maintenant sur le pont à côté de lui, encore branché sur le narguilé qui le relie à la pompe à bras. Son scaphandre lui colle à la peau depuis les cuisses jusqu’aux chevilles et ses semelles de plomb tirent douloureusement sur ses mollets. Il contemple l’étrange morceau de pierre verte qu’à défaut d’éponge il vient de remonter du fond et qu’il tient encore entre ses mains. Avec les années, son métier l’a habitué à trouver parmi les rochers, les algues et les poissons tout un fatras de vestiges des anciens grecs, morceaux de bateaux, amphores, coffres bardés de fer, toutes sortes de choses brisées par les tempêtes, rongées par le sel et habitées par des bestioles. Il ne les remonte même plus à la surface. Mais, à soixante mètres de fond, ce morceau de pierre travaillée avait des aspects de jade qui l’ont décidé à le remonter. A présent, à la lumière directe du soleil, il voit bien que ce n’est pas du jade. Ce n’est qu’un objet en cuivre oxydé, gros comme deux bibles et recouvert de petits coquillages. C’est probablement ce qui reste d’un instrument de navigation tombé à l’eau pour cause de maladresse ou de naufrage. Sans valeur. Déçu, découragé, il ouvre les mains et l’objet retourne à la mer. Kallistos l’a vu faire et il proteste ; il dit que le machin vaut quand même peut-être un peu d’argent et que, s’il provient d’un naufrage, il peut y avoir encore des tas de choses intéressantes là-dessous ; il dit aussi que, s’il est fatigué, son frère n’a qu’à se mettre à la pompe, et que lui, il plongera, qu’il serait temps qu’on lui fasse confiance, qu’il a maintenant toute l’expérience qu’il faut pour plonger seul, qu’il en a assez à la fin et que…

A la grande surprise de Kallistos, pendant son discours, son frère a ôté son casque et le lui a tendu, sans un mot, avec un sourire fatigué.

Vingt minutes plus tard, Kal a retrouvé sur le fond le drôle d’instrument de navigation.  Il l’a introduit dans le petit filet qu’il porte à la ceinture. Malgré les consignes de son frère, il n’est pas question pour lui de remonter tout de suite. Tirant sur la ligne de vie, penché en avant, il progresse au hasard en soulevant des petits nuages de sable. Soudain, sur le blanc du fond de la mer se détache un bras, vert, tendu, jaillissant du sol, un doigt pointé vers la surface. Un peu plus loin apparaissent une tête verte qui regarde vers le ciel, puis une deuxième, face contre sable, puis un torse, puis des amphores, des plats, des colliers, des armes… La fortune.

La fortune, à deux cents mètres au large de l’île d’Anticythère, par soixante mètres de fond.

 

2 réflexions sur « Le mécanisme d’Anticythère – Prologue »

  1. Voilà une histoire qui commence bien, par les temps qui courent c’est plutôt une bonne nouvelle.

  2. Le JDC nous offre ce matin une bonne leçon de morale: la persévérance finit toujours par payer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *