RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (65)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (65)

1/09/2020

Jeu de l’excipit

Voici le quatrième texte participant au jeu. 

On rappelle qu’ils s’agissait d’écrire un texte original se terminant obligatoirement par les lignes suivantes :

Par la fenêtre du salon, Sassi Manoon regarda les feux du yacht disparaitre dans la nuit. Un des policiers vint lui tenir compagnie.
— Voyez-vous, miss Manoon, dit-il au bout d’un instant, ce sont des jeunes gens comme ceux-là qui me donnent confiance en l’avenir.
— Pour moi aussi, dit Sassi Manoon, c’est la même chose.

 

SASSI MANOON 4

La Belle Angèle

Vers la fin du mois de septembre 1960, sur l’une de ces rias typiques de la côte de la Cornouaille anglaise, la Helford River qui s’insinue dans les terres jusqu’à Gweek, remontait paresseusement un petit cotre breton, La Belle Angèle, profitant du flot et d’une légère brise de suroit. Ces rias de Cornouaille, ou creeks, expriment la beauté grandiose d’une nature ou s’entremêlent la mer, les collines verdoyantes et le ciel constamment changeant, magnifiée par l’apport de l’homme qui a su l’exploiter sans la dénaturer, en y ajoutant des petites taches blanches sur le paysage avec des moutons, en y implantant des belles maisons, cottages ou châteaux nichés au fond des vallées descendant vers le rivage, mais aussi quelques pubs auxquels on accède par la terre sur des petites routes discrètes ou par la voie maritime à bord de petites embarcations stylées. La Cornouaille a été le terrain de jeu préféré de deux romancières célèbres, Daphné du Maurier et Agatha Christie.

À bord de La Belle Angèle se trouvaient deux jeunes garçons, navigateurs déjà expérimentés, qui avaient eux-mêmes joliment restauré ce vieux rafiot en bois sur les rives de l’Aber Vrac’h avec l’aide d’un vieux charpentier de marine, Malo Le Guennec. L’un se nommait Loïc Caradec. Il était promis à un avenir de pêcheur sur les côtes de la Cornouaille Bretonne comme son père et tous ses aïeux avant lui. Exceptionnellement, son père, qu’il secondait chaque jour depuis l’âge de quinze ans à bord de La Jeune Françoise, avait consenti à cette traversée vers l’Angleterre avec son ami d’enfance, Edouard Le Guennec, le petit fils du charpentier Malo Le Guennec. Lui n’était pas attiré par les métiers traditionnels de sa famille, marins pêcheurs, charpentiers ou la marine nationale. Sa mère, Marie-Anne Le Guennec, avait voulu que son fils, orphelin de père, fasse des études. Mais lui ne rêvait que de parcourir les océans sur son vieux cotre en bois comme l’avaient fait ses héros Alain Gerbault et plus récemment Jacques-Yves Le Toumelin. Il avait racheté ce vieux cotre à son oncle en lui conservant son nom, La Belle Angèle, celui de sa tante, une femme aussi belle que sa sœur Marie-Anne aux dires de tous à l’Aber Vrac’h. Dame ! Les Le Guennec ne savaient pas que construire des bateaux en bois parfaits, sans plans, à vue d’œil et des mains sûres, ils savaient aussi faire de belles et vraies pissouses! Mais pour l’instant, quoique sensible à la beauté environnante, Edouard était surtout absorbé par la recherche d’un point de mouillage près du pub The Helford Arms que lui avait indiqué sa tante Saskia Manoon où il devait la retrouver dès son arrivée. La lettre de Saskia lui demandait de venir à la demande du notaire local pour l’ouverture d’un testament qui le concernait. Il se doutait un peu du pourquoi de cette invitation, sa mère lui avait depuis longtemps donné quelques explications, sans trop en dire, sur qui était son père biologique, un secret pour personne à l’Aber Vrac’h.

Le jour de l’arrivée de La Belle Angèle dans les eaux de la Helford River, Saskia était en proie à une angoisse grandissante. Une première cause était purement intérieure, que pouvait bien réserver ce testament paternel dont le notaire n’avait rien voulu lui révéler ? La deuxième était ce cadavre découvert tôt le matin même, immédiatement en bas de la petite falaise surplombant le rivage devant le pub, et la présence fouineuse de l’Inspecteur Barnaby venu de Truro avec son adjoint le Sergent Japp pour enquêter sur l’affaire.

Saskia Manoun était la propriétaire du Helford Arms depuis la mort de son mari John Manoon. Tous les habitués l’appelaient affectueusement Sassi tant elle était affable. Son nom de naissance était Saskia Pooley, elle était la fille de Geoffrey Pooley, fermier sur la colline à proximité du pub. Geoffrey Pooley avait eu trois enfants : l’ainé, Gregory Edward Pooley, pilote de la RAF mort en 1944 lors d’un raid aérien sur Berlin ; Saskia la fille unique, et George, le plus jeune qui avait repris l’exploitation familiale quelques années auparavant. Geoffrey Pooley était mort à l’âge de soixante-dix ans quelques semaines avant l’arrivée de La Belle Angèle à Heldford.

L’Inspecteur Barnaby et Japp avaient écouté les conclusions de l’autopsie pratiquée par le médecin local et passé tout le reste de la journée à interroger les habitués du pub. Aucun indice sérieux ne faisait progresser l’enquête. Le cadavre était celui d’un dénommé William Crawford, un ouvrier agricole de passage dans la région ayant rapidement acquis une réputation d’ivrogne pouvant être violent. Les traces relevées sur son corps par le Docteur Weatherspoon confirmait l’homicide, volontaire ou involontaire cela restait à éclaircir, causé la veille par un coup porté à la nuque et la précipitation du corps en bas de la falaise. La journée touchait à sa fin quand Barnaby s’avisa qu’un bateau inconnu, battant pavillon français, était mouillé non loin de là. Well, well, well ! dit Barnaby posément à son adjoint Japp, le ou les voilà nos suspects. Il ne faisait aucun doute dans l’esprit de Barnaby, fervent lecteur des romans de Daphné du Maurier, que l’Helford River était l’antre où se cachait le pirate français Jean-Benoit Aubéry qui razziait les côtes anglaise quelques trois cents ans auparavant dans le roman Frenchman Creek, et que par conséquent tout bateau français qui venait à s’y trouver était forcément suspect. Quelques minutes plus tard, Barnaby et Japp interpellaient Le Guennec et Caradec et entreprirent de les interroger rudement pour obtenir des aveux. D’abord, demanda Barnaby, avez-vous vos passeports vous autorisant à fouler le sol de sa majesté la Reine ? Réponse, les voilà ! Hum, suspect ça ! Où étiez-vous hier soir ? Réponse, en mer !  But of course ! des preuves, un alibi ? Yes sir ! hier en fin de journée, vers 18 heures La Belle Angèle se trouvait un peu au large de Falmouth, où nous sommes venus au secours d’un petit voilier chaviré, avec ses deux jeunes navigateurs inexpérimentés dans l’eau et incapables de redresser leur embarcation, nous les avons embarqués, avons redressé le voilier et, après l’avoir écopé suffisamment, nous l’avons remorqué vers Falmouth et avons remis le voilier et ses occupants à ce que nous appelons chez nous Les Sauveteurs Bretons et chez vous la RNLI (Royal National Lifeboat Institution, l’équivalent de la SNSM française), nous avons ensuite mouillé dans l’avant-port de Falmouth pour la nuit et avons repris notre route pour Helford Creek ce matin ; vous pouvez vérifier notre alibi en appelant la RNLI. Very well ! C’est ce que nous allons faire dit Barnaby sur un ton un peu dépité. Il ne procéda à aucune inculpation, libéra les jeunes Le Guennec et Caradec sans leur rendre leurs passeports et leur ordonna de rester à Helford jusqu’à nouvel ordre.

Mais revenons à Gregory Pooley, le fils ainé de Geoffrey Pooley. En 1939, tout frais émoulu du Royal Institute of Technology, il s’était engagé dans la RAF et avait vaillamment combattu avec son Spitfire tout au long de la Bataille d’Angleterre, avec d’autant plus de fougue que les allemands avaient plusieurs fois bombardé Plymouth et Falmouth faisant de nombreuses victimes dans la population civile. A partir de mi-1941, c’est aux commandes des Lancasters qu’il opérait des missions de bombardement sur l’Allemagne et sur la France, des missions moins exaltantes que les classiques dog-fights entre Spitfires anglais et Messerschmitt allemands et surtout plus dangereuses. C’est au début de l’année 1942 que la chance tourna au cours d’une mission de nuit sur Brest. Le Lancaster mortellement atteint par la DCA ennemie, en feu, ses organes vitaux hors d’usage, Gregory Pooley dirigea tant bien que mal l’appareil vers la mer et se résolut à donner l’ordre aux membres de l’équipage survivants ou encore capables de quitter l’appareil et sauter en parachute. Lui-même fut le dernier à sauter après avoir détruits les quelques appareils à cacher des nazis. Il savait qu’ils se trouvaient à une distance proche de la côte bretonne quelque part entre l’Aber Vrac’h et Brignogan et que leurs chances de survie n’étaient pas minces car les réseaux de résistance locale avaient la réputation de veiller efficacement à la récupération des rescapés de la RAF et à leur exfiltration vers l’Angleterre. Il ne s’était pas trompé.

La nuit même, le père de Joël Caradec, à bord de sa Jeune Françoise, récemment mise à l’eau au chantier de Malo Le Guennec, avait récupéré Gregory Pooley et deux autres anglais. De retour à l’Aber Vrac’h, ils furent immédiatement hébergés, cachés, nourris, par des familles alentours en attendant d’être pris en charge par les filières d’évasion organisées localement, par mer le plus souvent. Gregory fut placé chez Malo Le Guennec. Les Le Guennec et Caradec étaient entrés en Résistance très tôt. Ils opéraient des missions de renseignements sur toutes les activités allemandes, les constructions, les mouvements des navires et des armées, etc. Malo Le Guennec, par exemple, construisait ou réparait des bateaux pour remplacer ceux partis pour les côtes de Cornouaille anglaise avec des passagers afin de ne pas éveiller les soupçons des allemands. Sa fille Marie-Madeleine parcourait avec sa vieille bicyclette bleue les routes sur la côte jusqu’à Brest pour relever les mouvements ennemis et transmettre des messages aux réseaux. Gregory n’avait jamais imaginé tout ce trafic et le contemplait avec admiration. Cependant, ce confinement sans pouvoir y participer activement le minait. Il aidait un peu Malo dans la construction des bateaux. C’est surtout Marie-Madelaine qui le fascinait. Elle était belle, elle était gaie, elle était insouciante du danger et elle s’amusait à le taquiner joyeusement. Ils passèrent de plus en plus de temps ensemble, il lui enseignait l’anglais at home, ils se promenaient tard le soir sur la lande et ce qui devait arriver arriva : ils tombèrent follement amoureux ! Le père Malo comprit qu’il était temps d’accélérer l’évasion de Gregory. La situation devenait trop dangereuse car les dénonciations, souvent contre rémunérations, existaient. Gregory fut embarqué un soir sur un petit cotre vers l’Angleterre avec 20 passagers. Il était impatient de terminer cette guerre pour revenir et se marier avec Marie-Madeleine, mais sans savoir qu’il serait père d’un fils quelques mois plus tard.

Le lendemain de son interpellation, Edouard Le Guennec accompagna Saskia Pooley, alias Sassi Manoon, et son frère George Pooley chez le notaire à Truro. Master Baker accepta d’ouvrir le testament bien qu’Edouard n’avait pas son passeport pour prouver son identité, un problème rapidement résolu par un rapide coup de fil à l’Inspecteur Barnaby qu’il connaissait bien. Le testament du fermier Geoffrey Pooley, établi en 1940 et sans modification depuis, était simple: la valeur de tous ses biens devait être divisée en trois parts égales, chacune destinée à l’un de ses trois enfants, Gregory, Saskia et George, ou à leurs ayants-droit en cas de décès de l’un ou l’autre. À eux de procéder aux évaluations et à se mettre d’accord sur leurs répartitions ou sur leur emploi collectif. Master Baker révéla ensuite que Gregory Pooley lui avait remis un testament en 1943, peu de temps après son retour en Angleterre depuis la France. Ce testament écrit de sa main par Gregory Pooley, conscient du danger encouru par ses missions dans la RAF, stipulait qu’en cas de mort avant la fin de la guerre et l’impossibilité de s’être marié avec l’élue de son cœur Marie-Madeleine Le Guennec de l’Aber Vrac’h en France, l’ensemble de ses biens devait revenir à son fils né en France. Manifestement il avait alors connaissance de l’existence de ce fils qu’il n’avait pas vu naitre et dont il ne connaissait pas le nom, sécurité oblige pour la famille Le Guennec, mais la porosité entre les deux Cornouailles fonctionnait et les informations circulaient. Ainsi, le décès de Geoffrey Pooley faisait d’Edouard un héritier au même titre et avec les mêmes avantages que ceux dévolus à sa tante Saskia et son oncle George. Master Baker dit que sa mission s’arrêtait là. La pièce restait silencieuse. Edouard était prostré, ne sachant quoi dire mais tellement heureux de découvrir cette tante et cet oncle en Cornouaille anglaise. Sassi et George étaient pensifs, ils avaient tant aimé leur grand frère, un exemple, une fierté pour eux, même s’il avait déçu leur père en ne reprenant pas l’exploitation familiale comme le voulait la tradition. Eux aussi étaient ravis par la découverte de ce neveu français, mais qu’adviendrait-il à la ferme familiale ? Il fallait en discuter au plus vite avec Edouard.

De retour à l’Helford Arms, autour d’un déjeuner de Cornish pasties arrosé de Cornish Bitter, l’atmosphère était maintenant détendue. C’est Edouard qui prit le premier la parole d’une façon très mature pour son jeune âge. Il exposa d’abord son bonheur de retrouver une famille en Cornouaille et surtout la confirmation d’un père admirable. Il invita Sassi et George à venir faire la connaissance de sa mère Marie-Madeleine qui n’avait pas pu devenir leur belle-sœur mais qui était si gentille et si admirable elle-même. N’avait-elle pas contribué à sauver leur frère Gregory d’un emprisonnement, ou pire, par les nazis, au péril de sa vie et de celle de tous les autres membres de sa famille ? Enfin, sans gêne, de la façon la plus naturelle, devinant les pensées de ses nouveaux parents, il leur déclara qu’il ne souhaitait pas profiter de cette disposition testamentaire, qu’il n’était pas intéressé par une interférence dans l’exploitation familiale d’Helford, en vérité qu’il souhaitait refuser formellement sa part de l’héritage et qu’il souhaitait revoir Master Baker pour formaliser cette disposition, dès aujourd’hui si possible. Il lui fallait retourner à l’Aber Vrac’h au plus vite car son coéquipier Joël Caradec devait être attendu avec impatience par son père. Sassi et George, les larmes aux yeux, ne sachant que dire, prirent Edouard dans leurs bras.

Sur cette entrefaite, Barnaby entra dans la salle et s’approcha de la table. Il ne savait rien encore de ce qui c’était passé le matin chez le notaire. Il dit : Monsieur Le Guennec vous êtes libre voici votre passeport et celui de votre ami Joël Caradec. Permettez-moi de vous dire mon admiration pour tous les deux. La RNLI de Falmouth m’a confirmé ce matin votre comportement de marins exemplaires d’avant-hier pour sauver les deux jeunes navigateurs imprudents. J’ai également téléphoné à mon vieil ami le Commissaire Leludec à Brest, nous sommes connus pendant la guerre, lui dans la résistance, moi dans le SOE, et il m’a fait part du comportement héroïque des membres de vos familles Le Guennec et Caradec qui risquaient une mort assurée s’ils étaient pris par les nazis. Je n’ai qu’une chose à dire, like father, like son ! Je crois qu’en français vous dites bon sang ne saurait mentir ! Car Barnaby, enquêteur malin et cultivé, parlait parfaitement la langue de Victor Hugo. Il s’en retourna avec Japp à la poursuite de leur enquête.

Le soir même, La Belle Angèle ayant hissé ses voiles et levé son ancre, profitant du jusant sur la Helford River et d’un petit vent de noroit, elle quitta impeccablement les lieux pour rejoindre le large.

Par la fenêtre du salon, Sassi Manoon regarda les feux du yacht disparaître dans la nuit. Un des policiers vint lui tenir compagnie.
— Voyez-vous, miss Manoon, dit-il au bout d’un instant, ce sont des jeunes gens comme eux qui me donnent confiance dans l’avenir.
— Pour moi aussi, dit Sassi Manoon, c’est la même chose.

 

2 réflexions au sujet de « RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (65) »

  1. 1er jour de vacances! Je me réjouis d’avance d’avoir ce texte à lire ce soir, avec le viaduc de Millau et le causse comme fond de paysage… après des mois d’infidélité au blog des Coutheillas…

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