Legrandin ou “Comment éviter de rendre service”

Cette scène est extraite de « Du côté de chez Swann ». Elle met en scène Monsieur Legrandin, ingénieur, poète au langage fleuri, qui au premier abord impressionne fortement le narrateur. Mais un peu plus tard, il se rendra compte, dans une autre scène, que Monsieur Legrandin est un snob de la plus belle espèce, et dans celle-ci, qu’il est prêt à tout dire pour éviter d’avoir à introduire quelqu’un auprès de sa sœur, qui a épousé un petit noble de la région de Balbec.
Cet extrait est pour moi absolument exemplaire de la façon dont le petit Marcel décrit l’hypocrisie de ses personnages.
Quand la scène commence, Legrandin, qui est en train de décrire les beautés de la Côte d’Opale, prononce le nom de Balbec, station balnéaire où doit bientôt se rendre le narrateur en vacances.

— (…) De Balbec surtout, où déjà des hôtels se construisent, superposés au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles

— Ah! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en souriant tristement — sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : «A quoi pensez-vous donc?» Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit :

— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ?

Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit :

— J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.

— Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du monde ?

— Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite ; beaucoup les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs ; parfois c’est une simple maison solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, d’ailleurs discutable, sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus compensée. Elles sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. Bonne nuit, voisins, ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l’habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation : «Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend de l’état du cœur», nous cria-t-il. »

 

2 réflexions au sujet de « Legrandin ou “Comment éviter de rendre service” »

  1. Laisse-moi plutôt penser que c’est la logorrhée alambiquée et fleurie de l’ingénieur Legrandin qui t’a endormi. Bien sûr, à part les domestiques qui commettent des ‘cuirs’ et le directeur du Grand Hôtel de Balbec qui utilise toujours un mot pour un autre, seulement deux personnages utilisent des formes qui parviennent à agacer prodigieusement l’honnête homme du XXIème siècle : Legrandin qui parle comme on l’a vu, et Bloch qui utilise en permanence un langage homérique. Les autres personnages parlent comme tout le monde (comme tout le grand monde de le fin XIX-début XXèmesiècle).

  2. Mon iPhone m’est tombé quatre fois des mains alors que, me laissant aller à un doux sentiment d’intimité partagée avec mon ami m’entraînant par un sublime effort dans une quarante-septième tentative de lecture de la prose de son incomparable maître et même parfois modèle, je sentis une torpeur inconnue jusqu’alors s’emparer de mes chevilles et, remontant insidieusement jusqu’à ma nuque dodelinante puis ma tête branlante, se saisir de mes yeux pour en rabattre irrésistiblement les paupières dans un assoupissement si cher et malheureusement si rare et tant convoité dans les nuits d’insomnie, alors qu’il n’est présentement que 18h00 mais que je sais déjà que jamais je ne connaîtrai vraiment ce si bon
    Monsieur Legrandin, tadisn’qie jiql efno zzzz

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