Le Cujas (23)

« Veuillez m’excuser, Monsieur, Isabelle et moi sommes des amis d’enfance. Ne craignez rien, je vous la rends dans un instant… Isabelle ! Cela doit bien faire cinq ans… Cinq ans ! Mais où étais-tu passée ? Ah oui, c’est vrai, le Liban ! Mon Dieu, le Liban ! Quelle idée ! Et maintenant ? Tu es à Paris ? Et qu’est-ce que tu fais, à Paris ? Tu es mariée ? Avec ce Monsieur que voilà peut-être ? Non ? Allons tant mieux ! Je veux dire… Ah ! Je ne sais plus ce que je dis… »

Chapitre 6 — Antoine de Colmont

 

Sixième partie

Antoine était au comble de l’émotion. Il parlait, parlait sans que rien puisse l’arrêter. Après un moment, son amie de la terrasse est venue nous rejoindre. Elle n’avait pas l’air content. « Antoine, mon chou ! Enfin ! D’abord, qui c’est celle-là ? Tu pourrais me présenter au moins ! » Je ne sais plus ce qu’il lui a répondu, mais c’était plutôt sec et la fille est retournée s’asseoir, vexée. Je lui ai demandé : « Tu n’es plus fâché ? » Il m’a dit que ce serait bien stupide de sa part d’être encore fâché après cinq années, qu’à l’époque nous étions des enfants et que, d’ailleurs, il avait retrouvé Georges, il le fréquentait très régulièrement. Il m’a même demandé si cela me ferait plaisir de le revoir. « Ça m’est complètement indifférent », lui ai-je répondu. Il a eu l’air surpris et puis il m’a dit tout bas : « Bon, pardonne-moi, mais je dois te laisser. Il faut que j’aille calmer l’autre, là, à la terrasse » « Qui est-ce ? ai-je demandé ». Il m’a répondu : « Personne… Claudine, une fille… Bon, il faut absolument qu’on se revoie, n’est-ce pas ? Je t’écris, je t’appelle… allez au revoir, Isabelle, à très bientôt ». Et il m’a laissée là sur le trottoir, en oubliant de me demander mon adresse. J’ai rejoint Charles et nous sommes descendus à Saint-Germain prendre un verre. Trois jours plus tard, il m’appelait chez mes parents pour m’inviter à déjeuner pour le lendemain. Il avait remué ciel et terre pour arriver à me retrouver dans tout Paris. Il connaissait un petit bistrot tout à fait charmant près des quais. Il allait faire beau et nous pourrions surement déjeuner dehors sous les platanes.
Effectivement, nous avons déjeuné sous les platanes de la petite place. Le temps était doux, la cuisine était basque, l’endroit calme et la clientèle peu nombreuse. De notre table, on pouvait apercevoir la flèche de Notre-Dame à travers les branches des marronniers du Quai de Montebello. Au début du repas, nous n’étions que deux amis d’enfance qui se retrouvent après une longue séparation. Nous nous rappelions Vauvenargues, le château, la cabane dans l’arbre, les escapades à Sainte Victoire, Mario, nos parents… mais nous ne parlions ni de Georges ni de la journée au lac de Bimont. Je lui racontais le Liban, il me parlait de ses études. On riait, on était bien. Et puis, Antoine s’est interrompu brusquement dans une histoire de chahut à la Fac. Il est resté comme ça, couteau et fourchette en l’air, suspendus au-dessus de la table. Son regard était fixé sur son assiette. J’ai cru un instant qu’il y avait quelque chose de bizarre dans son poisson. Et puis il a posé ses couverts, il m’a regardée, il a avancé sa main en travers de la table, il a saisi la mienne et il a commencé à parler.
« Isabelle, m’a -t-il dit, je ne peux pas continuer plus longtemps cette conversation stupide. Je suis là, devant toi que je n’ai pas vue depuis des années, je te retrouve par hasard, et je te parle de la Fac de lettres, et tu me parles de tes parties de tennis au Club Français de Beyrouth, et je plaisante comme un crétin sur tes flirts libanais, et tu me taquines sur le genre de mes petites amies… »
J’avais le souffle coupé. Je ne savais pas encore ce qu’il allait me dire, mais je crois que mon corps avait déjà deviné. J’étais glacée et je commençais à trembler.
Antoine continuait : « C’est trop dur, Isabelle. C’est trop dur de faire semblant d’être ton ami, comme autrefois, comme avant Georges. Depuis cinq ans, je pense à toi, je t’imagine à tous les instants de la journée et de la nuit, je répète dans ma tête tes gestes favoris, ta façon d’incliner la tête, de poser ta main droite sur ton épaule gauche quand tu attends, tes regards joyeux ou furieux, ta façon déliée de prononcer mon nom, Antouane… »

Il s’est tu un instant. A présent, j’avais compris. Ma main était toujours prisonnière. Le sang me battait aux oreilles, je devais être toute rouge, affreuse. Il attendait sans doute que je dise quelque chose, mais j’en étais incapable.

« Tu sais, Isabelle, Georges… au lac… j’ai fini par comprendre. J’ai compris que je n’avais rien compris, qu’à ce moment-là tu m’aimais un peu, mais que moi, l’idiot du village, je ne pensais qu’à devenir Flaubert tandis que Georges, lui, il était là, vivant.

— Antoine… »

J’essayais de l’interrompre, mais il continuait.

« Je vous en ai voulu, tu sais, à toi et à Georges. Surtout à toi. Je vous en ai voulu pendant des mois, et puis un jour, je lisais je ne sais plus quel livre, peu importe, et je me suis mis un instant à penser comme la jeune femme du roman. Et j’ai compris. Mais c’était trop tard, bien sûr.

—Antoine…

— Et puis surtout l’amour propre, la honte d’avoir été aussi ridicule devant ceux qui m’étaient les plus chers m’ont empêché de venir te parler. Quel imbécile ! Et voilà ! Cinq ans ! Cinq ans de perdus. Mais c’est fini, et même si c’est aujourd’hui la dernière fois que nous devons nous voir, il faut que je te le dise : je t’aime. »

Je restais muette.

« Isabelle ? … Isabelle ? »

Je n’ai rien dit. J’ai retiré ma main de la sienne puis je l’ai avancée de nouveau pour entrecroiser mes doigts avec les siens…

Pardonnez-moi, Dash. Je sais que c’est un peu ridicule, cette scène. Antoine était souvent grandiloquent, théâtral, mais c’était un si joli moment… C’est difficile d’en parler en pensant qu’il est sous la terre, tout près d’ici, dans cet horrible cimetière de Montparnasse… tandis que nous sommes là, à nous demander où nous allons déjeuner….

Vous êtes gentil, Dashiel. Merci… Si nous allions marcher un peu, maintenant ? J’aimerais vous montrer la place Fürstenberg, la passerelle des Arts, la place Dauphine. Vous verrez, c’est charmant. On y va ?

***

Voilà. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés, Antoine et moi. 1937. Nous avions 23 ans. Le lendemain, rue Toullier, j’ai expliqué à Charles que je le quittais, gentiment, en amie. Nous avions passé du temps ensemble, toujours agréable, et même souvent joyeux, mais c’était fini. Je passais à autre chose et nous ne nous verrions plus. Il n’a pas mis longtemps à deviner : « C’est le type de l’autre jour, au Capoulade ? » Je ne lui ai pas répondu. Nous avons fait l’amour une dernière fois. Charles était sans rancune. D’ailleurs, il était incapable du moindre mauvais sentiment. Je l’ai revu, deux ou trois fois depuis la Libération. Il est médecin à Versailles. Je suis rentrée chez mes parents. Comme d’habitude, et je leur ai parlé de cours passionnants et de profs incompréhensibles. Antoine a rompu avec Claudine. Pour ça, il l’a invitée à prendre le petit déjeuner au Ritz. Il m‘a dit que ça s’était plutôt bien passé. Trois jours plus tard, j’ai annoncé à mes parents que j’avais retrouvé Antoine de Colmont, que nous étions amants, et que je partais dès le lendemain m’installer chez lui, rue de Vaugirard. Cette scène aussi, on peut dire qu’elle s’était plutôt bien passée.

Nous avons vécu comme ça, étudiants, à Paris, deux merveilleuses années jusqu’au fameux jour de la canne jetée du haut du Pont Royal.

Si vous voulez… Donc, nous étions tous là au château, à attendre le retour d’Antoine de captivité. Mais Antoine ne revenait pas. Les semaines passaient et nous n’avions aucune nouvelle. Les vagues informations que le Comte de Colmont arrivait à obtenir se contredisaient sans arrêt. Un jour, Antoine avait été emmené en Allemagne, un autre jour, il avait été libéré et était en chemin pour Paris. Un autre jour encore, il s’était évadé et tentait de rejoindre l’Angleterre… ou l’Espagne. La seule certitude que nous avions, c’est un camarade d’Antoine qui nous l’avait apportée, Paul Hellbrun. Hellbrun avait été fait prisonnier à Longwy et interné à la caserne Niel de Verdun en même temps que lui. Mais lui avait été libéré le 3 aout comme Alsacien. À ce moment, Antoine était en bonne santé.

Par des amis qu’il avait au gouvernement de Vichy, le Comte obtenait de temps en temps des informations sur les négociations du gouvernement de Pétain avec les Allemands pour obtenir la libération des soldats français. Mais on a fini par comprendre qu’elles ne mèneraient à rien et que jamais les Allemands ne libèreraient les français avant la fin de la guerre.

La vie au château s’est organisée. Le comte reprenait en main la gestion des terres et des bois, ma belle-mère cherchait des œuvres où elle pourrait être utile, et moi, j’essayais de ne pas perdre espoir.

A SUIVRE

 

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