Le Cujas (12)

(…) Je sais bien que je n’ai que dix-huit ans et que je ne suis pas majeur, mais dis-lui bien qu’il ne m’envoie pas les gendarmes pour me ramener, parce qu’avec mon ainé Abel, mes trois sœurs Louise, Marie et Josette, le Père, toi et moi, ça fait bien trop de monde à vivre sur la ferme.
Donne bien le bonjour à Abel, Louise, Marie et Josette et aussi à Constance et Jean et donne bien le salut respectueux au Père.
Je t’écrirai bientôt une nouvelle lettre.
Ton fils affectionné et qui t’aime de même.
Robert

 Chapitre 4 – Robert Picard

Deuxième partie

Vous savez, je la connais bien cette photo. Mon fils me l’avait envoyée dans cette lettre, la deuxième qu’il m’a envoyée de Paris.

Non, je préfère la garder. Vous savez, il ne me reste pas grand-chose de mon petit Robert. Mais vous pourrez la recopier tout à l’heure, si ça vous intéresse.

Il n’y a pas de quoi. Vous savez, ça me fait plaisir que quelqu’un comme vous, un journaliste, s’intéresse à mon fils. Et puis, ça me donne l’occasion de parler de lui…

Oui, la photo est un peu sombre mais on le reconnait bien, là, avec son beau gilet de garçon de café. Le pauvre, il était content comme tout d’avoir trouvé du travail aussi vite. En plus, ça l’intéressait ; voir du monde, parler avec les clients, discuter avec les autres garçons, et puis surtout découvrir la Capitale. Il est revenu à la ferme, une fois, pour la mort du Père. Après l’enterrement, j’avais invité tous les voisins et la famille pour diner. Robert ne parlait jamais beaucoup, mais à un moment, il avait bu, je sais pas, il s’est mis à nous raconter toutes les choses bizarres que font les Parisiens, tous les monuments qu’il avait visités, les manies de la patronne, les méchancetés que les autres garçons lui faisaient, comment il leur rendait… Il s’arrêtait plus de parler, et nous on riait de plus en plus. Ah, qu’est-ce qu’on a pu rire. C’est dommage que c’était un enterrement, sans ça, ç’aurait été encore plus drôle. Bien sûr, ce soir-là, il nous a pas beaucoup parlé de sa patronne, ni qu’elle l’avait mis dans son lit et qu’il était bien content et tout ça. Ç’aurait pas été convenable, vu les circonstances. Mais moi, j’avais deviné. Une mère, vous savez, ça devine tout, ça comprend tout. Eh bien moi, je vais vous dire, j’étais bien contente qu’il ait trouvé une femme plus âgée pour le déniaiser. Ça fait des vrais hommes, ça ! Et puis, je la comprenais, l’Antoinette. C’est qu’il était beau, mon Robert. Il était bien beau…Quel gâchis, la guerre…

Oui, il s’est fait tuer là-bas, en Indochine.

Voilà. Mais à quoi je pense, moi ? Je vous ai même pas offert à boire. Tout ce que j’ai, c’est de la poire, mais je peux vous dire que c’est de la bonne. C’est Abel, le frère de Robert, qui la fait lui-même. Il faut rien dire aux gendarmes, c’est sûr, mais tout le pays sait que notre poire, c’est la meilleure. De toute façon, les gendarmes, c’est des amis et même que de temps en temps, ils viennent la gouter, en douce. Bon, un petit coup de poire ?

Mais si, laissez-vous faire, allez ! D’ailleurs, je vais en prendre un petit verre avec vous. C’est pas bon pour ce que j’ai, mais ça me fait tellement plaisir de pouvoir parler de … mon fils.

À la bonne heure ! Louise, tu sors deux verres et le pâté de lièvre. C’est ça. Et le pain aussi. Bon. Robert est resté à peu près un an comme ça, le jour au café et la nuit avec la patronne. Mais, vous savez ce que c’est, pour un jeune, une vraie femme, c’est bien au début, mais il finit par se lasser. Il a besoin d’une jeune fille de son âge, c’est bien naturel. Eh bien, beau comme il était, le pauvre, il a pas eu de mal à en rencontrer une. Arlette, elle s’appelait. Dix-neuf ans, comme lui. Jolie comme un cœur, et gaie et gentille. Enfin, c’est ce que Robert disait dans ses lettres, parce qu’Arlette, moi, je l’ai jamais vue. Même après la mort de Robert. Mais je juge pas, remarquez. Elle a dû rester là-bas, aux Colonies. Peut-être même qu’elle y est passée elle aussi, parce que les Japonais, hein, il parait qu’ils y ont pas été de main morte… Enfin, Arlette, je l’ai jamais vue. Ce que je sais, c’est que c’est elle qui avait décidé Robert à partir dans ce pays de sauvages…Tenez, vous allez comprendre. Lisez la lettre d’après que j’ai reçue de Robert. Vous pouvez la copier aussi si vous voulez.

A SUIVRE

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