¿ TAVUSSA ? (70) Contre les finisseurs de phrases

Ça ne vous énerve pas, vous, les gens qui finissent vos phrases avant que vous n’ayez pu le faire ?
Moi, oui.
On ne sait pas ce qui est le plus énervant : quand ils les terminent comme vous l’auriez fait vous-même ou quand, se trompant sur votre intention, ils vous font dire n’importe quoi.

Dans le premier cas, votre frustration est grande : « Suis-je donc si prévisible, vous dites-vous, si peu original que ce casse-pieds me vole la vedette ? »

Dans le second, c’est l’agacement qui prend le dessus : « Mais à quelle vitesse faut-il donc que je parle pour que cet importun, profitant de mon besoin de respirer ou de mon désir d’entretenir le suspense par une pause dans le discours, ne vienne ainsi gâcher ma chute ? »

On pourrait se poser la question de savoir ce qui motive le finisseur de phrase. Veut-il montrer qu’il suit et comprend ce que vous dites, comme s’il espérait ainsi obtenir de votre part un satisfecit : « en voilà au moins un qui suit ; c’est bien, mon petit, c’est bien… » Trouve-t-il que vous parlez trop lentement et, dans sa hâte d’arriver au bout de votre histoire, souhait-il vous aider en vous soufflant les mots dont il croit qu’ils vous manquent ? Et sa hâte de voir finir votre histoire, est-elle due au fait qu’il la trouve passionnante, ou ennuyeuse ? Ou plus simplement la doit-on à son désir de prendre la parole à son tour ? C’est difficile à dire, mais on rencontre tous les cas. Et bien trop souvent.

Il n’y a que peu de moyens de lutter contre cette fâcheuse tendance ou, disons-le plutôt, cette détestable habitude de certains.

Le premier, c’est de piéger l’adversaire en prenant dans votre discours une pause qui lui permettra de vous interrompre au milieu d’une phrase que vous aurez préalablement concoctée  à cet effet. Un exemple ? Voici : vous racontez votre voyage à Rome.

—Quand nous sommes allés à Rome, nous avons visité…
…le Vatican ! clamera forcément le bonhomme, tout heureux.

Mais vous, vous continuerez, imperturbable :

— … ma cousine Françoise. Elle y travaille depuis deux ans. Elle est attachée…
… d’ambassade, dira le même qui n’aura encore rien compris.
— … à la cuisine italienne et elle sait très bien préparer les…
…spaghettis, tentera encore une fois l’emmerdeur.

Mais vous, vous l’achèverez avec la fin de votre phrase :

— …gens à apprécier cette partie essentielle de la culture de ce beau pays.

Après cela, il y a peu de chances pour que celui qui était encore votre ami il y a peu se risque à vous interrompre à nouveau. Ce moyen est assez efficace, mais monter la phrase piégeuse demande pas mal de travail.

Le deuxième moyen, c’est de pratiquer ce que j’appelle le discours mitraillette. Cela consiste à parler sans pause aucune, sans respiration, sans virgule ni point-virgule ni point d’exclamation ni rien, rien que des conjonctions de coordination et de subordination. Un exemple ? Vous racontez votre voyage à Rome :

— Quand nous sommes allés à Rome nous avons visité ma cousine Françoise qui y travaille depuis deux ans car elle est attachée à la cuisine italienne et sait très bien préparer les gens à apprécier cette partie essentielle de la culture de ce beau pays.

Le discours mitraillette n’est pas à la portée de tout le monde. C’est un exercice qui demande du souffle, de l’entrainement et une solide technique proustienne. La plupart des hommes et des femmes politiques pratiquent ce sport à un très haut niveau. Pendant de nombreuses et interminables années, c’est Ségolène Royal qui en fut la championne incontestée.

Le troisième moyen, le moyen le plus sûr, c’est de ne plus raconter d’histoires. Plus du tout ! « Comment ! me direz-vous. Ne plus rien dire de nos dernières vacances à Montalivet-les-Bains ! Ne plus exposer nos vues sur la Chloroquine, la pratique de la trottinette en ville ou les bienfaits de la bio culture ! Ne plus contester l’utilité des éoliennes, la nocivité du réchauffement climatique ou l’honnêteté du personnel politique ! Mais si vous nous retirez la parole, comment pourrons-nous faire prévaloir nos opinions, exposer notre sagacité, étaler notre culture ? »

Ben oui, quoi ! Comment ?

C’est simple : en faisant comme moi… en écrivant !

 

2 réflexions au sujet de « ¿ TAVUSSA ? (70) Contre les finisseurs de phrases »

  1. Merci Lariegeoise pour ce commentaire descendu de bon matin et de la montagne.
    J’accepte volontiers ton interprétation de mon utilisation du masculin pour désigner les finisseurs de phrase. Ça me dédouane un peu de ma prétendue misogynie latente.
    Mais je dois à la vérité de dire que, ne pratiquant pas l’écriture inclusive, ne me sentant pas obligé de dire “citoyennes” à chaque fois que je dis “citoyens”, quand j’écris “ils”, on est autorisé à penser que j’ai voulu dire “ils et/ou elles”.Ça dépend du contexte, bien sûr.
    Pour ce qui est de ma misanthropie, dont on pourrait dire qu’elle contrebalance la prétendue misogynie dont je parlais plus haut, je proteste énergiquement : je ne suis pas misanthrope, je pratique seulement un humanisme sélectif.

  2. Hier déjà j ai aimé cette chronique très parisienne de nôtre Maître retrouvant Paris : terrasse ( et le Rouquet un must vintage pour les vrais connaisseurs), la traversée du Luco, la diatribe bien sentie contre la Folle et sa politique d éviction des voitures; remplacées illico par ces moustiques vibrionnants , bruyants et agressifs…. qui apparentent la conduite dans Paris à un gymkhana épuisant nerveusement.
    Et ce matin l ironique chronique de l ermite de C de F: seul concession à l air du temps, le locuteur pressé de conclure est un homme …
    Et la dispute si chere aux philosophes?
    Vu hier soir un morceau d anthologie : une émission de 1970 opposant Françoise Giroud a jean Foyer garde des sceaux sur des sujets aussi clivant que la contraception , l avortement , l égalité des femmes : monde perdu où deux opinions se respectaient, s écoutaient se parlaient courtoisement …
    Mais si cette misanthropie naissante nous permet de te lire tous les jours, continue à polisser tes phrases…en silence.

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