Un petit carré de terre

Notre dernier atelier d’écriture de l’année 2013-2014 s’est tenu très agréablement, tout d’abord dans le cadre du Jardin des Plantes pour s’achever ensuite autour de l’une des tables de cuivre du salon de thé de la Mosquée de Paris. Ce jour-là, le thème de l’exercice était de décrire un espace limité dans un style objectif, donc impersonnel, épuré, c’est à dire squelettique. C’est ainsi que l’on a pu voir, dispersée dans ce beau jardin, une petite dizaine de personnes, habituellement raisonnables, écrire pendant quarante-cinq minutes en regardant un petit carré de sol entre leurs pieds.
Voici ce que fût mon carré :

Un carré au Jardin des Plantes

Le carré est au sol, qui est plan et irrégulier.
Les deux tiers de la surface, qui forment un premier rectangle, sont occupés par de la terre, une terre brune, sombre, humide.
Sa couleur n’est pas uniforme. Une multitude de petits objets y sont posés ou incrustés. Ils forment sur la couleur brune de la terre des taches blanches, ou argentées ou marron plus foncé ou de plusieurs nuances de jaune.
Dispersées et orientées au hasard sur le sol du premier rectangle, ce sont de très petites aiguilles de pin qui forment ces taches jaune foncé. Une autre tache, nette, rectangulaire et jaune vif tranche avec la couleur sombre de la terre et les formes irrégulières des autres taches: c’est le filtre d’une cigarette. Juste à côté, dans la prolongation du rectangle jaune vif, un rectangle très blanc, plus petit, terminé par une vague frange noire complète le mégot. Un caillou, petit silex taillé en triangle est d’un autre jaune, presque blanc, avec un éclat bleu dans un angle. Tout en bas du premier rectangle, presque en dehors, un C majuscule couché, couleur argent mat, est ce qui reste de la languette d’ouverture d’une boîte de soda sucré et caféiné. Trois morceaux d’écorce marron foncé tombés du grand pin en surplomb forment le seul relief de ce premier rectangle.

Le deuxième rectangle occupe le tiers restant du carré. Il est  couvert de galets à demi enfoncés dans le sol. Les galets sont gris, ou gris bleu, ou gris blanc. Ils ne sont pas jointifs et les espaces qui les séparent sont remplis de cette même terre qui occupe le premier rectangle du carré. Mais cette terre, plus sèche, est d’un marron plus clair. Elle comporte presque les mêmes taches que la terre du premier rectangle. Comme dans le premier carré, il y a, dans les interstices des galets, une multitude d’aiguilles en désordre. Il y a aussi quelques graviers. Ils sont plus petits que le caillou en silex taillé; ils ont des formes arrondies. Une tache jaune dentelée entre deux graviers ressemble à un papillon; c’est une feuille morte. Un parfait petit cylindre blanc, d’un centimètre de longueur et d’un millimètre de diamètre est d’une origine indéterminée.

La lumière de la fin de l’après-midi éclaire le rectangle aux galets. Elle filtre à travers des feuilles d’un buisson agité par le vent et change leurs couleurs qui  passent du gris sombre au gris clair ou gris bleu. Le vent vient d’apporter une nouvelle pièce entre deux galets: un fragment de papier jaune qui porte les lettres noires M, B, A, et R.

Et maintenant, comme disait mon père, laissons un peu flotter les rubans ! Et en avant la subjectivité, la métaphore le lyrisme et, pourquoi pas,  l’anthropomorphisme !

Mais le temps s’est assombri et le vent du Nord a emporté les feuilles mortes (…ho ! je voudrais tant que tu te souviennes…). Il est venu bouleverser le tableau hétéroclite de mon carré du Jardin des Plantes, le rendant aussi éphémère que les rides à la surface d’un étang de novembre. Bien sûr, les galets arrondis, tels les bosses d’une carapace de tortue, les graviers aussi inutiles que ceux du Petit Poucet, et les aiguilles collées au sol, semblables aux aiguilles d’un jeu de mikado renversé, restaient sagement en place. Mais les objets les plus légers étaient fugitivement remplacés par d’autres, puis par d’autres encore. Par la force des choses et le jeu des pressions atmosphériques, une nouvelle œuvre abstraite se composait devant mes yeux étonnés et incrédules. Je sentais pourtant monter en moi un sentiment de frustration mêlé d’agacement et même de colère. Ma description bénédictine, mon état des lieux notarial était désormais périmé, inutile comme une prévision météorologique de la veille.
Alors, en huissier consciencieux, j’ai repris mon syntagme figé et mon courage à deux mains et j’ai recommencé le procès-verbal de mon constat.

8 réflexions au sujet de « Un petit carré de terre »

  1. Pourquoi deux moussaillons du vaisseau spatial terre vivant à 6.000km l’un de l’autre, probablement pas sur le même pont ou passerelle et n’étant pas de la même famille (ce qui est cruciale pour le JDC) devraient-ils avoir le même avis sur quoi que ce soit?

    Du choc des idées, jaillit la lumière! dit-on.

    Si nous étions d’accord ce serait « la grande noirceur » entre nous. Alleluhiah!

  2. Je me demande comment j’ai pu passer à côté d’une allusion aussi transparente ! Quand au reste, pour faire encore une fois dans la concision, disons que je suis en désaccord sur à peu près tout.

  3. Bonjour Philippe et Rebecca,
    Merci de réagir à ma modeste critique…
    Pour Philippe, OUI, il y a une allusion à un exemple fréquent, lorsque les archéologues israéliens font des fouilles et décrivent objectivement en hébreu ce qu’ils trouvent, il y a de fortes chances que ce soient des traces de leurs ancêtres hébraïques et cela est souvent exploité à des fins d’expansion ou d’installation d’un plus grand Israël. La prémisse de départ étant, bien sur, la mosquée de Jérusalem sise, sauf possible erreur de ma part, (mon budget voyages pour recherches étant épuisé) au dessus du mur des lamentations. Mon argument essentiel ne porte pas que sur cet exemple. Quand on travaille en hébreux on découvre des choses reliées à l’histoire du peuple juif et quand les archéologues travaillent en français ou en anglais, si ce que les archéologues issus des peuples qui parlent ces langue ne découvrent pas traces de leurs ancêtres dans leurs fouilles, les vestiges du passé des autres qu’ils découvrent finissent quand même dans les musées français ou anglais. Il y a, comme par hasard, un lien entre la langue vernaculaire de travail et la culture et l’histoire passée ou à venir de la communauté qui conçoit et utilise cette langue. Mon intérêt dans cette affaire n’est qu’épistémologique… ce qui m’amène aux propos de Rebecca.
    Comme tout chercheur, en quête de révolution paradigmatique à la Thomas Kuhn, et comme moussaillon du vaisseau spatial terre épris d’une plus grande justice, je cherche à débusquer les biais (à la F. Bacon) installés dans nos prémisses et outils de travail. Tant que ces biais (linguistiques, liés aux langues vernaculaires ou paradigmatiques liés aux a-priori théoriques des différentes écoles de pensée) n’auront pas été débusqués et identifiés, nous resterons dans les approximations ou plutôt les hallucinations collectives. Je sais très bien que cette démarche n’aboutira pas mais Sysiphe et Don Quixote sont mes modèles, les chemins de la quête sont plu stimulant que l’illusion de la certitude que nous offre sur un plateau, la notion d’objectivité.
    On oublie que la langue n’est qu’un outil de synchronisation des activités du peuple qui l’a fait sienne et n’a rien à voir avec CE (l’objet, le sujet ou la situation ou l’état des lieux) qu’elle prétend décrire. Philippe ne s’y trompe pas puisqu’il établit un juste lien entre l’objectivité et l’universalité en faisant allusion à l’esperanto… mais même si une description est claire pour tout le monde… cela ne veut pas dire qu’elle est objective et isomorphe au réel, ça veut dire que tout le monde pourrait agir à l’unisson… ce qui ne serait pas mal effectivement.

  4. Bonjour Rebecca,
    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ta remarque sur la concordance des temps dans le dernier paragraphe du « carré de terre ».
    Les passé composés de *le temps s’est assombri * le vent du Nord a emporté*. Il est venu bouleverser * expriment pour moi des actions qui viennent de se produire.
    Les imparfaits * restaient sagement en place* étaient fugitivement remplacés* nouvelle œuvre abstraite se composait*.Je sentais pourtant monter* mon état des lieux notarial était désormais* expriment des actions qui se déroulent pendant les actions précédentes.
    J’ai préféré l’imparfait au passé composé dans cette partie du texte car je voulais dire que « pendant que le vent emportait …, les galets restaient en place.. »
    Je n’ai pas trouvé de plus que parfait, par contre, il y a un conditionnel, mais il faut dire qu’il est hors texte.

  5. Un texte intéressant et riche, en dépit de sa froideur toute clinique.

    Cependant, dans la seconde partie, plus lyrique, attention à la concordance des temps. On y passe du passé composé au plus que parfait , puis de là à l’imparfait avec retour au passé composé, le tout pour exprimer des actions pas nécessairement successives ni très éloignées dans le temps.
    Attention, donc!

  6. Voilà un commentaire qui semble un tant soit peu déroutant.
    Il faut souvent user d’objectivité lorsque l’on écrit: rapports de police, de légistes, compte-rendus scientifiques, médicaux…. Pourtant, ces gens se servent du même langage français que les auteurs; cette langue aux racines indo européennes que sont le latin, le franc, le grec; le tout mâtiné d’anglais, d’où saxon et germanique. Je passe sous silence le gaulois, qui ne nous a laissé que 260 mots, tous agricoles.

    Alors oui, l’objectivité clinique, certes difficile à atteindre, est pourtant possible.

  7. A coup sûr, ils seront ravis, à la Mosquée, d’apprendre que le peuple biblique fréquente l’endroit et, qui plus est, qu’il y laisse des traces. La Grande Mosquée de Paris aurait-elle été construite sur les ruines d’une synagogue ? Ou alors, y a-t-il une allusion qu’encore une fois je n’aurais pas saisie ?
    Pour ce qui est d’une description objective, que veux-tu, on fait avec ce qu’on a, c’est-à-dire pour moi la langue française. Je ne prétends pas à l’objectivité planétaire, c’est pourquoi je n’ai pas utilisé l’esperanto, surtout quand il s’agit d’un sujet aussi important que la description d’un peu de sable et de quelques cailloux.
    En tout cas la description objective est un exercice de concision, que j’ai trouvé difficile et salutaire car, dans certains cas, il peut amener à un peu plus de clarté.

  8. Dommage que cet exercice de description « objective » n’ait pas eu lieu sous les tables de cuivre de la Mosquée de Paris!
    Ton travail de ‘notaire’ qui me semble être plutôt celui de l’archéologue n’aurait pas manqué d’identifier sur et sous le sol de la Mosquée des traces incontestables de la présence et de l’activité intense du peuple biblique, si, bien sûr, ton outil linguistique de description ‘objective’ avait été l’hébreux plutôt que le français!
    Expliques-moi donc comment tu peux prétendre à l’objectivité (description isomorphe de l’objet observé) lorsque tu uses, certes avec dextérité, sobriété et précision notariale, d’une langue vernaculaire, c’est à dire conçue et pratiquée par une population ethno-centrée (les Gaulois puis les Francs, etc. qui se sont peu à peu approprié, en l’adaptant à leurs mœurs, le latin véhiculaire), religio-centré (la France, fille aînée de l’Église) et soumise à toutes sortes de tourments historiques qui l’ont rendu lyrique et passionnée avec de fortes teintes de chauvinisme et de xénophobie.
    Toute langue vernaculaire est imprégnée de l’histoire du peuple qui l’a progressivement fabriquée et utilisée.
    Comment peut on viser l’objectivité quand les instruments que l’on possède pour la chercher et prétendre l’identifier sont éthno-centrés même et surtout lorsque, en proie à la nostalgie du temps béni des colonies, ils se prétendent ‘anthropomorphiques’ c’est à dire réservé à l’usage d’êtres universels ou cosmopolites et pourraient alors être qualifiée de ‘véhiculaires’ (ce qui est effectivement la prétention de la ‘Francophonie politique’ où le français est présenté comme véhiculaire!)

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