Le Cujas – Chapitres 1 et 2

Pour ceux qui n’aiment pas les feuilletons,
voici d’un seul coup
les chapitres 1 et 2
du Cujas.

Le Cujas
51 Bd Saint Michel Paris 5°
Mardi 5 mai 1935

 

Chapitre 1 – Marcel Marteau

Moi, c’est Marteau, Marcel Marteau, né le 12 octobre 1882 à Ivry sur Seine, artisan ébéniste. Ça va faire trente-huit ans que j’ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C’est moi, là, sur la photo. Je suis au bar, à moitié caché par la vitrine. La patronne l’avait rabattue contre le mur. Ça prouve qu’il devait faire bon ce jour-là. Ah ? C’était en mai, vous dites ? En 1935 ? Alors, j’avais cinquante-trois ans. Je vais en avoir bientôt soixante-sept. Cinquante-trois ans ! Je tenais encore la forme à cette époque. Aujourd’hui, c’est plus pareil, forcément. Enfin… Le Cujas ! C’est des souvenirs, ça, le Cujas ! Vous me croirez si vous voulez, mais depuis mon installation rue Monsieur le Prince — c’était vers la fin 1910 — j’y venais tous les jours, au Cujas. À l’époque, je couchais au fond de mon atelier. Alors, forcément, je commençais à travailler de bonne heure, vers six heures du matin, par là. Et vers les dix heures, j’avais toujours une petite faim, vous comprenez. Alors, j’allais au Cujas. Je prenais un petit verre d’aligoté et un œuf dur, quelquefois deux. Je discutais avec la patronne, Antoinette. C’était ouvert tous les jours, le Cujas. Alors j’y allais tous les jours, même le dimanche. Faut dire que le dimanche, je travaillais tout pareil. Trente ans comme ça : dix heures, un petit aligoté, un œuf dur, tous les matins. Sauf pendant la Grande Guerre, bien sûr. Je pouvais pas y aller, forcément. J’ai fait quatre ans dans l’aviation. Je réparais les avions. Tout était en bois à l’époque, vous savez, en bois et en toile, sauf le moteur, c’est sûr, alors les ébénistes, c’était recherché. Quatre ans dans l’aviation, pas volé une seule fois. Quatre ans de guerre, pas une seule égratignure. Si ! Je me suis coupé une phalange du pouce avec une dégauchisseuse. J’ai eu de la chance. C’est pas comme Eugène, ébéniste lui aussi, un copain. Il a pas eu de veine, Eugène. Il voulait absolument monter dans un avion. Alors, un jour, il y a un capitaine qui l’a emmené avec lui. Ils se sont fait descendre du côté de Compiègne. Morts tous les deux… Enfin… Bon, mais le Cujas, j’y vais plus. Depuis Quarante. J’ai eu des mots avec Antoinette. Ça me regarde.

Alors… la photo… À côté de moi, c’est la patronne, Antoinette Gazagnes. Je vous en ai déjà parlé. Veuve depuis 1916, le jour de ses trente ans, dis-donc ! Pas de chance non plus, hein ? Elle a pris le bistrot en main au départ de son mari, en août 14. Eh bien, elle le tient encore aujourd’hui, que je sache. Une belle femme. Ça se voit pas trop sur la photo, mais c’était une belle femme, croyez-moi. Y en avait plus d’un qui lui tournait autour, vous savez ! Les planqués de la guerre, d’abord, et puis ensuite ceux qui en sont revenus. Même moi… mais ça n’a pas duré. Elle préférait autre chose. Enfin, c’est pas à moi de raconter ces trucs-là. Tiens, à propos, justement, à côté d’elle sur la photo, c’est Robert. Oh, ça faisait pas longtemps qu’il était là. Elle l’avait embauché comme serveur juste avant la Noël. Eh bien, à la Chandeleur, il était déjà dans son lit, le Robert ! Dix-sept ans, qu’il avait ! Surement puceau. Au début, un petit paysan. Il venait du Nord, de Péronne, par là-bas. Mais il a pas tardé à piger le métier, le gars. Antoinette l’avait logé au-dessus du café. Il était comme un coq en pâte, nourri, logé, blanchi et le reste avec. Mais c’était resté un gentil garçon, honnête, content de son état. Il est parti ailleurs en 36 ou 37, je crois. Je l’ai plus revu. On m’a dit qu’il était mort en 40, le pauvre… Ça devait lui faire vingt-deux ou vingt-trois ans, pas plus…C’est triste, hein ?

Bon, alors là, regardez, on voit bien que je vous ai repéré en train de prendre la photo. J’ai bien vu que c’était les deux beaux messieurs en costume et la petite grue qui vous intéressaient. Des acteurs de cinéma ; il faut toujours qu’ils aient des filles autour d’eux pour les admirer. C’est comme ça aussi dans votre pays ? Moi, je ne vais pas au cinéma, j’ai pas le temps, mais ceux-là,  je suis sûr que je les avais vus avant sur des affiches. Ces acteurs, c’est pas de notre monde, ça prend des petits déjeuners à des dix heures passées, ça gagne plein d’argent, ça s’habille comme des aristos. D’ailleurs, ici, c’est pas un quartier pour les acteurs. Eux, c’est plutôt les Champs-Élysées ou le 16ème… Je me demande ce qu’ils venaient faire Boulevard Saint-Michel. Enfin…

Non, les deux autres, je m’en souviens pas. Ils ne devaient pas être du quartier non plus, ceux-là. On dirait plutôt deux petites frappes, avec des têtes à pas être nés par ici, si vous voyez ce que je veux dire.
Bon ! Eh bien voilà ! C’est tout ce que je me rappelle. Je vous souhaite bonne chance pour retrouver tout le monde, parce que ça va pas être facile. Dites ! Quand vous verrez Antoinette, ne lui répétez pas ce que je vous ai raconté sur elle et moi ni sur Robert, hein ? Je compte sur vous ! Parce que je suis toujours dans le quartier, moi, et on se croise de temps en temps. Toujours polis, remarquez : “Bonjour Madame Gazagnes ! “, “Bonsoir Monsieur Marteau !” mais sans plus. Parce qu’on a eu des mots, mais ça me regarde. Bon, c’est pas que je m’ennuie, moi, mais j’ai un accoudoir Louis XV à terminer. Alors bonsoir, Monsieur Stiller. Quand vous l’aurez fini, vous m’en enverrez, un exemplaire de votre bouquin ? Ça me fera plaisir. Marteau Marcel, 49 rue Monsieur le Prince, Paris 5ème. N’oubliez pas, hein ? Allez, bonsoir ! Et bon séjour à Paris !

 

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes  

Ah ! Je me disais bien que je vous avais déjà vu quelque part ! Alors comme ça, c’est vous qui aviez pris cette photo ! Vous n’avez pas trop changé, dites-donc !

Oh si, oh si, moi j’ai changé ! Pensez-donc, à l’époque je ne devais pas avoir cinquante ans, alors ! Aujourd’hui, j’ai passé la soixantaine, je suis une vieille femme. Mais si, mais si ! Vous, les hommes, vous ne pouvez pas savoir, vous vieillissez beaucoup moins vite. Un homme à la soixantaine, il est encore dans la force de l’âge, tandis qu’une femme au même âge, eh bien… eh bien, ce n’est plus une femme. Enfin, c’est la vie…Bon, qu’est-ce que je vous sers ? C’est pour la maison, bien sûr.

Un café américain ? Ah, ben non, j’ai pas ça moi. On commence tout juste à retrouver du vrai café à Paris, mais du café américain, ça non. Un petit verre de vin, peut-être ? Ça, du vin, j’en ai. J’en ai jamais manqué, même pendant l’Occupation. Écoutez, j’ai un petit Givry que je me fais livrer directement par un cousin de Chalon, je ne vous dis que ça. Alors ? Un Givry ? Allez, je vous accompagne… Ah, ben ça fait plaisir de revoir quelqu’un d’avant, je veux dire d’avant la guerre. Vous étiez tout jeune, pas vingt ans, hein ? Et étudiant aussi… je ne me rappelle plus en quoi, mais votre passion, c’était la photo, c’est ça ? Je me souviens même que vous faisiez le tour des grandes villes d’Europe pour photographier les gens. Pas les monuments, pas les paysages, non, les gens, seulement les gens, vous m’aviez dit. C’est drôle comment tout ça me revient maintenant, à vous voir.
Qu’est-ce que vous en pensez, de mon Givry ? Pas mauvais, hein ? Alors comme ça, vous voilà de nouveau à Paris. En touriste, ou bien… ?

Ah bon ?  Vous écrivez un livre ! Ça alors ! Je ne sais pas pourquoi je dis “ça alors“. Avec tous les livres qu’on voit dans les vitrines, il faut bien qu’il y ait des gens qui les écrivent ! Cette question ! Mais sur quoi vous l’écrivez, votre livre ?

Sur cette photo ? Sur les gens qu’il y a dessus ? Quelle drôle d’idée ! Mais, à part moi, vous les connaissez, ces gens ?
Ah bon ! Vous essayez de les retrouver pour les rencontrer.  Vous voulez raconter leur vie ?

Non, pas leur vie… des petits bouts seulement ? Je comprends. En fait non, je ne comprends pas, mais après tout, ce n’est pas moi l’écrivain. Qu’est-ce que je peux vous dire ? Ces gens sur la photo, je les connaissais à peine, moi, ou pas du tout, même.

Ah ! Vous voulez que je commence par moi ? Dites-donc, jeune homme, vous êtes bien indiscret ! Une femme a ses secrets… Non, je plaisante. Je n’ai pas de secret, je n’ai rien à cacher, moi.  Alors, voilà. Mais ça va être simple, je vous préviens. Je ne sais pas si vous pourrez en tirer quelque chose pour votre roman.

Ah ? Ça ne sera pas un roman ? Quoi alors ? Une histoire “historique” ?

Non ? Des anecdotes ? Qu’est-ce que c’est que ça, des anecdotes ?

C’est comme des petites histoires ? Oui, je comprends. Non, en fait je comprends pas, mais ça ne fait rien, c’est pas moi qui vais l’écrire, votre livre. Bon, allons-y.
Je suis née en 1886, à Mandailles, dans la montagne au-dessus d’Aurillac. Mon père était facteur et ma mère travaillait dans une ferme pas très loin. Ils sont morts tous les deux à six mois d’intervalle, mon père d’un transport au cerveau et ma mère d’un coup de pied de cheval. J’avais onze ans. On m’a mise chez les bonnes sœurs de Sainte Agnès et puis quand j’ai eu dix-sept ans, il y a un cousin qui est venu me chercher. C’était Léonard, Léonard Gazagnes. Il avait vingt-six ans. Il m’a dit que ça faisait longtemps que son père lui disait que ce serait une bonne idée qu’on se marie un jour, parce qu’on savait d’où je venais et que j’avais surement reçu une bonne éducation chez les sœurs, et que tant pis si je n’avais pas de dot. Il est venu me voir quatre dimanches de suite et puis on s’est marié, Léonard et moi. Son père lui a donné un peu d’argent et on est monté à Paris. Il a travaillé un temps chez un cousin qui tenait Le Canon, une grande brasserie Place de la Nation, et puis il a emprunté de l’argent au cousin et à d’autres auvergnats et il a acheté un petit café, rue du Bourg-Tibourg, derrière l’Hôtel de Ville. C’était au début de 1907. L’Étincelle, ça s’appelait. Cinq ans on est resté là, à travailler dur, à gagner des sous et à rembourser. On était bien à l’Étincelle, mais Léonard a vite trouvé que c’était trop petit et pas assez chic. Alors, il a encore emprunté, il a vendu l’Étincelle à un gars d’Aurillac et on a acheté le Cujas, là où nous sommes. Ah ! Avec le Cujas, on montait sacrément en grade. Pensez : le Boulevard Saint Michel avec ses beaux platanes, le Quartier Latin avec ses étudiants et ses professeurs, la Sorbonne, le Lycée Saint-Louis et même, pas loin, le Lycée Louis-le Grand et la Fac de Droit… tout ça devait fournir de la belle clientèle. On a fait des transformations, on a eu l’autorisation d’ouvrir une terrasse, on a embauché du monde. On a eu jusqu’à trois garçons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien sûr, c’était beaucoup de travail, mais l’argent rentrait et on était heureux. Léonard était gentil, pas très ardent, faut bien dire, mais très gentil. Dur au travail aussi, économe, honnête. Enfin, on était bien, quoi.

Non, on n’a pas eu d’enfant. Pas le temps, trop de travail. C’est dur, la limonade, vous savez : levé cinq heures, couché minuit, et ça tous les jours. Alors, des enfants… Aujourd’hui, je regrette un peu, mais qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça. Et puis, il y a eu la guerre. Août 1914 ! Il faisait beau, les affaires marchaient comme jamais, et boum ! Voilà l’Archiduc qui se fait trucider et voilà Léonard qui est mobilisé. A 35 ans, vous vous rendez compte ? Départ pour la Somme en septembre, et hop ! dans les tranchées en octobre. Et moi, toute seule à Paris à faire marcher la boutique. Avant-guerre, c’était rare pour une femme de diriger une affaire, mais la guerre c’est la guerre et quand il n’y a plus d’hommes, il faut bien s’arranger. Tous mes garçons étaient partis au front en même temps que Léonard. Alors j’ai embauché une fille comme serveuse, Rose. Elle était gentille, Rose, et efficace aussi. Son fiancé était parti avec les autres bien sûr. Le Cujas était le seul café du quartier à être tenu par deux femmes. Ça nous attirait du monde. En tout bien tout honneur, bien sûr. Elle est restée avec moi toute la guerre, et quand son fiancé est revenu, ils sont partis s’installer dans son pays, en Bretagne. Parce que le fiancé de Rose, lui, il est revenu, mais mon Léonard, non. Le jour de mon anniversaire, mes trente ans — c’est pas rien trente ans — j’avais ouvert une bouteille de Crémant pour célébrer un peu ça avec deux ou trois vieux clients et voilà qu’on m’apporte un télégramme : Léonard était déclaré mort au combat du coté de Sainte-Menehould. Qu’est-ce que ça voulait dire “déclaré mort” ? Il était mort ou pas ? Quand un peu plus tard, j’ai demandé si je pourrai voir son corps, ils m’ont dit que non, qu’il avait disparu depuis un mois pendant une charge à la baïonnette et que personne ne l’avait jamais revu depuis. Au début, ils ont cru qu’il avait déserté. Parce qu’il y en avait pas mal qui désertaient cette année-là. Mais après enquête, l’armée avait considéré qu’il avait été tué pendant la charge et que son corps avait dû être récupéré par les boches. J’étais veuve à trente ans, veuve de guerre. Aujourd’hui, je ne peux même plus dire ce que ça m’a fait. Est-ce que j’ai pleuré, est-ce que j’ai crié, est-ce que je me suis évanouie ? Je n’en sais rien. J’ai oublié, complètement. Tout ce que je sais, c’est que le lendemain, j’ai ouvert le Cujas comme d’habitude. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
Encore un petit Givry, Monsieur Stiller ? Allez, c’est un bon produit, bien franc, bien honnête, ça peut pas vous faire de mal.

Et puis la vie a continué. Faut pas croire que pendant la guerre personne n’allait plus au café. Au contraire, au bout de quelques mois, les gens se sont habitués, surtout ceux de l’arrière, faut dire, et ils ont recommencé à sortir, à boire des bocks, à faire la fête. Et puis, il y avait les permissionnaires, les éclopés, les planqués, les trop vieux, les trop jeunes, les femmes sans homme : tout ça, ça faisait du monde, et du beau, et ça aimait bien le Quartier Latin. Juste pour dire : Rose et moi, on n’y suffisait plus. Bref, les affaires se remettaient à bien marcher. J’ai dû embaucher du monde, encore des filles, jusqu’à deux en plus de Rose, mais elles, ça allait, ça venait, c’était pas comme avec Rose. On s’entendait bien toutes les deux. On plaisantait avec la clientèle et y en avait pas deux comme elle pour pousser à la consommation. Et paf ! Voilà l’Armistice : la fête dans les rues, partout dans Paris, vous pouvez pas savoir. La fête partout, les gens qui dansent qui s’embrassent, qui font des folies… Quatre jours, ça a duré ! Eh bien, moi, je peux bien vous le dire aujourd’hui, à mon âge, quelle importance ? Eh bien, moi, j’en ai fait une, de folie. Dans la salle, ce soir de novembre 18, il y avait un permissionnaire, tout seul. C’est pas qu’il était triste, mais il était tout seul. Milo, qu’il s’appelait. Il était beau. Il avait vingt et un ans. Un gamin. Il avait été blessé à l’épaule et il faisait sa convalescence au Val de Grace au moment de l’Armistice. Il était de Toulon, le pauvre, tout seul, perdu à Paris au milieu de tous ces gens qui hurlaient leur soulagement. Finie, la guerre était finie ! Le petit Milo à la terrasse, il essayait bien de crier et de rire avec les autres, mais c’était pas vraiment ça. Il m’a fait de la peine, ou plutôt, je dirais qu’il m’a émue. Alors je suis allée m’asseoir à côté de lui et je lui ai parlé, gentiment, doucement. Au début, il ne disait rien, mais un peu plus tard, il s’est mis à me raconter, gentiment, doucement, d’où il venait, ses parents, ses sœurs, sa fiancée, le soleil, le port, les bateaux, la pêche…Moi, j’écoutais. J’aimais bien son accent. Et puis d’un coup, il a commencé à raconter sa guerre, le froid, la boue, la peur, surtout la peur… Et il s’est mis à sangloter. Il ne pouvait plus s’arrêter de raconter et de pleurer. Je lui ai passé un bras autour des épaules, je l’ai serré un peu et sa tête est venue se poser contre ma gorge. Je n’osais plus bouger. Et voilà qu’on pleurait tous les deux. J’ai regardé Rose. Elle m’a fait un sourire qui voulait dire : “Tu peux y aller, Antoinette, j’arriverai bien à m’occuper des clients toute seule.” Et voilà, j’ai pris Milo par la main et nous sommes montés chez moi par le petit escalier, là, derrière le bar… Je me souviens même que… Écoutez ! Mon Léonard, il n’était peut-être pas bien ardent au lit, mais jamais je l’aurais trompé de son vivant, jamais ! Mais là, j’étais veuve, et depuis deux ans s’il vous plait ! …
Dites ? Vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose à manger ? Une omelette aux champignons, par exemple. Vous connaissez ça dans votre pays, l’omelette aux champignons ? Vous allez voir, j’en ai pour cinq minutes.

Si, si, ça me fait plaisir. Pour une fois que j’ai quelqu’un pour m’écouter… Venez donc par-là, comme ça je pourrai continuer à vous raconter en préparant l’omelette.
Il est resté deux semaines, Milo. La première, il ne sortait pas de ma chambre. On faisait l’amour tous les matins et puis une ou deux fois dans la nuit et, de temps en temps, une fois vite fait dans l’après-midi. Pour ça, sa blessure à l’épaule ne le gênait pas beaucoup, fallait voir. J’aurais jamais imaginé qu’une femme puisse vivre des trucs comme ça. Pensez ! Entre le couvent de Sainte Agnès et Léonard Gazagnes… Je lui apportais son petit-déjeuner au lit, un grand café au lait avec trois sucres et deux tartines de pain beurré, je m’en souviens encore. Il me regardait, il me disait que j’étais belle, et à l’époque, c’était pas loin d’être vrai. J’avais trente-deux ans. Je montais déjeuner avec lui vers trois heures de l’après-midi, quand c’était calme en salle. Et puis le soir, vers onze heures, on dinait en amoureux, pendant que Rose s’occupait des derniers clients. Tout le temps que je travaillais en bas, il lisait des journaux, des magazines en fumant des cigarettes. J’étais bien heureuse, vous savez. Mais je me doutais bien que ça ne durerait pas. Et ça n’a pas duré. La deuxième semaine, il a commencé à sortir. Il me disait qu’il partait marcher dans Paris, qu’il visitait la ville. Il a commencé à me demander un peu d’argent pour acheter des cigarettes et prendre un pot de temps en temps, puis un peu plus pour aller au cinéma, puis pour s’acheter des vêtements civils. Moi, tant que c’était raisonnable, je lui en donnais, de l’argent. Mais quand c’est trop, c’est trop. Quand il m’a parlé de dettes de jeu à rembourser, j’ai refusé tout net et on s’est disputé, très fort. Il a même essayé de me battre avec sa ceinture militaire. Alors là, je l’ai fichu dehors, séance tenante, lui et toutes les affaires qu’il s’était payées avec mon argent, allez zou ! Sur le trottoir de la rue Cujas !

Pendant trois jours, il est revenu à l’heure de la fermeture. Il me demandait de le reprendre. Mais j’ai rien voulu savoir. Un homme qui bat une femme, je ne veux rien avoir à faire avec lui. La quatrième soir, il n’est pas revenu. Je ne l’ai jamais revu. Je ne sais même pas ce qu’il est devenu. Il a dû retourner à Toulon… J’y pense quelquefois à Milo, à cette semaine de folie de novembre 18. Et puis…
Alors ? Cette omelette ? Elle est bonne au moins ?

Ah ! Vous voyez ! Je suis contente que vous aimiez ça. Parce qu’on dit toujours que les Américains, ils n’aiment que les hot-dogs !

Bon, et voilà qu’en février, il y a le fiancé de Rose qui revient, démobilisé. Alors, Rose et lui, ils ont habité chez moi, et puis au bout d’un mois, ils sont partis à Vannes. Je leur ai prêté un peu d’argent pour qu’ils puissent ouvrir un café. Faut dire que Rose, elle en avait pris, de l’expérience. D’après les lettres qu’elle m’a envoyées, très vite, ça a bien marché. Je me retrouvais encore toute seule pour tenir le café. Mais les hommes commençaient à rentrer et je n’ai pas eu de mal à embaucher des garçons. J’en avais toujours deux ou trois selon la saison. A l’époque, le personnel était plus dévoué, plus facile à diriger qu’aujourd’hui. J’en prenais toujours un jeune, que je pouvais former comme je voulais, bien propre, bien poli, bien gentil… avec la clientèle, j’entends. Celui-là, l’apprenti, je le logeais dans une petite chambre de bonne que j’avais achetée dans l’immeuble. Comme ça, je l’avais toujours sous la main. J’étais jeune, l’affaire marchait bien, j’avais des bons clients, des bien fidèles, des qui sont devenus des amis. J’avais aussi des professeurs, des étudiants — j’aimais bien les étudiants— et puis du passage, des touristes et même des gens du monde quelques fois. La vie s’est écoulée comme ça, tranquille, jusqu’à ce qu’ils nous flanquent encore une guerre, en 39, en septembre. Faut dire qu’au début, on n’aurait pas vraiment dit une guerre…

Ah ? Je vais trop vite ? C’est vrai que vous vouliez que je vous parle de la photo. Bon, d’accord. La photo, je crois que c’était en 1935, en mai 1935, j’en suis sûre, parce que c’est l’année où on a lancé le Normandie. Pour le mois, j’en suis moins sure. Disons fin avril, début mai. Il devait faire beau, parce que j’avais ouvert la vitrine sur la terrasse. Là, en robe rouge, derrière le comptoir, c’est moi, bien sûr. A côté, c’est le petit Robert, le pauvre. Robert Picard… A l’époque, c’était mon apprenti. Il est resté presque deux ans chez moi. Je l’aimais bien, mais il s’est entiché d’une fille et il est parti en Indochine. On m’a dit qu’il s’était fait tuer là-bas, en 40. Si vous voulez, je vous donnerai l’adresse de ses parents, si elle n’a pas changé depuis. Ça fait quand même treize ans.

Celui-là, c’est Marteau, un artisan du quartier. Pendant des années, il est venu tous les matins prendre son petit blanc sur le zinc. Il était surtout copain avec mon mari, mais après la Grande Guerre, il a continué à venir et c’est devenu un bon ami. Et puis un jour, pendant l’Occupation, il s’est fâché, brusquement, comme ça, je ne sais même plus pourquoi. Vous savez, les artisans, ils ont un fichu caractère, surtout quand il n’y a pas de femme pour les policer un peu — il était célibataire, Marteau. Donc, depuis ce jour, on ne s’est plus parlé. Mais je sais qu’il est toujours dans le coin. Il a son atelier rue Monsieur le Prince, juste à côté, vous le trouverez facilement.

A la terrasse, là, à part les deux petits métèques, il y a les deux beaux messieurs. Quand je vous disais que j’avais des gens du monde… Non, je ne connais pas leurs noms, mais je sais que c’était des acteurs de cinéma. C’est Marteau qui me l’avait dit. Il les avait vus dans un film d’amour, vous savez, ces films avec des messieurs et puis des dames et puis des belles voitures… À propos de dames, la fille qui est avec eux, là, avec son petit chapeau cloche, c’en était surement pas une, de dame. Plutôt une grue, oui. Les filles comme ça, nous les cafetiers, on les repère tout de suite. Il faut bien, parce qu’on peut pas se permettre de les laisser racoler dans nos établissements. On veut pas d’ennuis avec la police, nous. Alors, en général, on les vire en douceur. Mais là, je ne pouvais pas, vu qu’elle était accompagnée. Non, je ne connais pas son nom non plus. Mais je me suis laissée dire qu’elle travaillait à Montparnasse maintenant. Essayez donc les deux ou trois bars de la rue Delambre. C’est là qu’elles fréquentent en général, ces dames.

Non, les deux gouapes, je ne sais pas qui c’est non plus. Mais j’ai comme qui dirait dans l’idée que ces deux-là, ils se connaissaient avec la fille. Mais je dis ça, je dis rien, n’est-ce-pas ? Bon ! Voilà tout ce que je pouvais vous dire. Vous restez longtemps à Paris ? Revenez me voir, hein ! Ça me fera plaisir. Allez, bonsoir, faut que je ferme, maintenant.

A SUIVRE

Bientôt publié

23 Juin, 16:47 RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (34)
24 Juin, 07:47 Le Cujas (5)
25 Juin, 07:47 Système Louis Renault
26 Juin, 07:47 Le Cujas (6)

 

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