Xalchis en Eubée

Couleur Café 15

Pas toujours aimables, les grec(que)s, mais quelle douce vie ! Il est vrai que la crise n’est que pour demain. On est encore en mai, 2008, un dimanche, à Xalchis, en Eubée .

On dit que c’est de là que sont partis quarante des mille deux cents vaisseaux grecs à la conquête de Troie il y a plus de trois mille ans. Mais ici, chaque ville, chaque village, chaque montagne, chaque lac a une histoire, et on sait que les grecs adorent raconter des histoires, antiques surtout. Alors, comment savoir ?

Pas particulièrement pittoresque, mais plutôt agréable, cette petite ville possède une belle promenade de bord de mer avec une jolie vue sur la côte du continent, toute proche. C’est la fin de l’après-midi, la sieste grecque est terminée et les familles déambulent doucement dans la tiédeur du soir avant de choisir un café pour l’apéritif. Ils n’iront diner que beaucoup plus tard. Xalchis n’est pas une ville touristique. Aussi, on ne voit pas de ces couples en bermuda et Birkenstocks qui trainent leur fatigue dans leur sac à dos à travers le reste du pays. Ce n’est pas une ville riche, mais les passants sont dignement et simplement habillés, comme pour un dimanche. C’est dimanche.

Les cafés de la promenade sont élégants et confortables. L’ombre y est ménagée partout, les tables sont éloignées les unes des autres et les fauteuils confortables. Sans être vraiment aimables (on n’est pas en Amérique), les serveurs et serveuses sont polis et efficaces. On est loin de nos bistrots bretons avec leurs odeurs de frites et leurs saisonniers nonchalants.

Je choisis l’un des cafés, encore plus calme et confortable que les autres. Je bois une pression dans le soir qui tombe. Je lis, je téléphone à Paris, je regarde les gens qui passent. Une autre pression, parakalo ! Je suis en paix avec l’humanité ! C’est peut-être l’effet de la bière.

Beaucoup plus tard, je cherche un restaurant dans la nuit. Tous sont vides ou presque. C’est normal, les grecs dinent rarement avant 10 heures. Je suis attiré par une devanture qui brille dans une petite rue sombre. Très éclairé à l’intérieur, c’est principalement un restaurant de cuisine à emporter. Il y a quelques tables, occupées pour la plupart. Je m’installe. Le serveur, pas aimable du tout, ne parle pas l’anglais, ni le français bien sûr. Le menu en plastique qui est sur la table ne m’est d’aucune utilité : il n’y a pas de photo. Je commande donc littéralement n’importe quoi. N’importe quoi et une bière. Je lis Maupassant. Le premier plat arrive : une assiette pleine de morceaux de tomate baignant dans l’huile (bonne, l’huile), couverte de rondelles d’oignons et d’une demie brique plâtreuse: de la feta. Pas mauvais, finalement. Arrive la suite : trois brochettes de mouton, sans les broches, emballées chacune dans un rouleau de pain de montagne, lui-même emballé dans un papier à la marque du bistrot. Ce sont des souvlakis. Ont été ajoutées quelques frites molles, noyées dans une moutarde douce. Manger une seule de ces brochettes me parait déjà beaucoup. Manger les trois, totalement hors de portée. J’en mange finalement deux, bien grasses.

Quand je me verse la dernière goutte de mon Amstel (40 centilitres), le garçon m’apporte immédiatement une nouvelle bouteille et l’ouvre d’autorité. Je proteste, (ochi, efaristo), mais il me fait comprendre que cette bière m’est offerte par une table voisine qu’il me désigne du menton. Elle est occupée par un couple ordinaire. Il a 35 ans, il est fort, il porte un débardeur à inscriptions, il est mal rasé mais c’est exprès, il est presque tondu. Elle n’a rien de particulier, vraiment rien ! Je les remercie d’un salut de la tête et je trinque de loin avec l’homme. Pour ne pas le vexer, je bois jusqu’au bout cette bière dont je n’avais pas envie.

En partant tout à l’heure, j’irai le remercier en français et lui serrer la main.

Pourquoi ce cadeau ? Je ne les avais pas regardés de tout le diner, plongé dans mon « Yvette » de Maupassant. Pourquoi ce geste ? Ils n’ont même pas cherché à lier conversation. Est-ce un usage d’ici, que j’aurais oublié ?

Et puis soudain, je sens monter en moi ce souvenir de classe de première: « Vous, là-bas au fond, dites moi donc comment vous traduiriez ce vers de l’Enéïde: « Timeo Danaos et dona ferentes. » Et je me souviens très bien de la traduction: « Méfie toi des Grecs quand ils te font un cadeau« .

Quelle ingratitude, quelle méfiance!

Quand parfois il m’arrive de me rappeler cette réaction instinctive, j’ai un peu honte.

Une réflexion au sujet de « Xalchis en Eubée »

  1. Pas mal du tout cette évocation qui me donne envie de prendre mon sac a dos (pour y mettre mes fatigues… non, pas celles-là, mes « fatigues » càd mes treillis de randonnée comme les appellent les états-uniens) et d’y aller pour goûter les délices de la Grèce. Sacré Philippe, il s’attable le soir dans un resto grec et que pensez-vous qu’il commande, un ouzo?, non, un demi pression! Comme Maigret.

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