Les images de Conrad

Morceau choisi

Le héros récurrent de Conrad, Marlow, a vingt ans. Il vient d’embarquer pour son premier poste de premier lieutenant sur la Judée, un vieux voilier en mauvais état. Parti d’un port du Nord de l’Angleterre pour Bangkok avec une cargaison de charbon, la Judée connait de multiples avaries pour finalement réussir à prendre le large. Elle se traine sur l’Océan Indien quand un feu couvant se déclare au cœur de la cargaison de charbon. Pendant des jours, l’équipage lutte sans succès contre cet incendie rampant, tandis que la chaleur et la fumée envahissent le pont. Un jour, vers midi, le pont explose. Dans l’extrait qui suit, Marlow décrit ce qu’il voit immédiatement après l’explosion.

(…) Le temps était presque calme, mais une longue houle d’ouest faisait rouler le navire. Les mâts pouvaient tomber à tout instant. Nous les regardions avec appréhension. On ne pouvait prévoir de quel côté ils tomberaient.
Puis, nous nous retirâmes à l’arrière et regardâmes autour de nous. Le pont n’était plus qu’un ramassis de planches de champ, de planches debout, d’éclats de bois, de boiseries arrachées. Les mâts se dressaient sur ce chaos comme de grands arbres au-dessus de broussailles enchevêtrées. Les interstices de cet amas de débris se remplissaient de quelque chose de blanchâtre qui se traînait, bougeait, – et ressemblait à un brouillard gras. La fumée de l’invisible incendie montait, rampait comme une brume épaisse et empestée dans un vallon comblé de bois mort. Déjà des volutes languissantes s’enroulaient parmi la masse des débris. Çà et là, un morceau de poutre planté tout droit avait l’air d’un poteau. La moitié d’un cercle de tournage avait été projetée à travers la voile de misaine et le ciel faisait une trouée d’un bleu éclatant dans la toile ignoblement souillée. Un débris fait de plusieurs planches était tombé en travers de la rambarde et l’une de ses extrémités débordait, comme une passerelle qui ne conduisait à rien, comme une passerelle qui menait au-dessus de la mer, qui menait à la mort, – qui semblait nous inviter à franchir cette planche tout de suite et à en finir avec nos absurdes misères. Et toujours en l’air, dans le ciel…, on entendait un fantôme, quelque chose d’invisible qui hélait le navire. (…)

Joseph Conrad – Jeunesse – 1902

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *