Plus sensuel, tu meurs !

Morceau choisi

Dans le groupe des cinglés de Flaubert, on peut distinguer trois catégories principales : les Bovaristes, les Éducationistes et les Absolutistes. Les premiers tiennent Madame Bovary (1857) pour son chef d’oeuvre. Pour les seconds, c’est l’Éducation sentimentale (1869), et pour les Absolutistes, c’est absolument tout . Personnellement, je me situe dans la première catégorie. 
Le problème avec Guillaume Gallienne et son émission radiophonique « Ça peut pas faire de mal », c’est qu’il vous donnerait l’envie de lire absolument tout, et pas que tout de Flaubert.
Sa dernière émission était consacrée à l’Éducation sentimentale, et elle m’aurait presque fait passer de la première à la deuxième et, pourquoi pas, à la troisième catégorie de cinglés, surtout à la lecture par Fanny Ardent de cet extrait du Journal d’un fou (1838) .
Le narrateur a quinze ans, l’extrait est autobiographique.
Plus sensuel, plus évocateur des premiers émois d’un adolescent, tu meurs.
Et pardon pour ce titre vulgaire, mais il fallait bien que j’accroche le lecteur.

(…) Chaque matin j’allais la voir se baigner ; je la contemplais de loin sous l’eau, j’enviais la vague molle et paisible qui battait sur ses flancs et couvrait d’écume cette poitrine haletante, je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient, je voyais son cœur battre, sa poitrine se gonfler ; je contemplais machinalement son pied se poser sur le sable, et mon regard restait fixé sur la trace de ses pas, et j’aurais pleuré presque en voyant le flot les effacer lentement.
Et puis, quand elle revenait et qu’elle passait près de moi, que j’entendais l’eau tomber de ses habits et le frôlement de sa marche, mon cœur battait avec violence ; je baissais les yeux, le sang me montait à la tête. J’étouffais. Je sentais ce corps de femme à moitié nu passer près de moi avec le parfum de la vague. Sourd et aveugle, j’aurais deviné sa présence, car il y avait en moi quelque chose d’intime et de doux qui se noyait en extase et en gracieuses pensées, quand elle passait ainsi.
 Je crois voir encore la place où j’étais fixé sur le rivage ; je vois les vagues accourir de toutes parts, se briser, s’étendre ; je vois la plage festonnée d’écume ; j’entends le bruit des voix confuses des baigneurs parlant entre eux, j’entends le bruit de ses pas, j’entends son haleine quand elle passait près de moi.
J’étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s’était mise à marcher. C’est que, pour la première fois alors, je sentais mon cœur, je sentais quelque chose de mystique, d’étrange comme un sens nouveau. J’étais baigné de sentiments infinis, tendres ; j’étais bercé d’images vaporeuses, vagues ; j’étais plus grand et plus fier tout à la fois.
J’aimais.
(…)

2 réflexions au sujet de « Plus sensuel, tu meurs ! »

  1. Je viens de lire la suite de commentaires concernant Le Cujas (6) et tiens à préciser que mon commentaire précédent ne se situe pas dans le déduit.

  2. Absolument sensuel! Plus sensuel, tu meurs, je suis bien d’accord!
    Magnifique!
    Place à l’imagination!, qui agit ici par le texte lui-même et par l’imagination du son de la voix de Fanny Ardent , la somme étant bien plus envoûtante que la photographie d’une pin-up en bikini sortant de l’eau à St-Trop ou ailleurs. D’ailleurs, les hommes en bord de mer se régalaient bien plus autrefois qu’aujourd’hui, ils imaginaient plutôt que se rincer l’oeil. Un autre qui a su évoquer et enflammer l’imagination dans la même veine est Maupassant.

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