Le Cujas (3)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes 

(…) On a fait des transformations, on a eu l’autorisation d’ouvrir une terrasse, on a embauché du monde. On a eu jusqu’à trois garçons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien sûr, c’était beaucoup de travail, mais l’argent rentrait et on était heureux. Léonard était gentil, pas très ardent, faut bien dire, mais très gentil. Dur au travail aussi, économe, honnête. Enfin, on était bien, quoi.

Deuxième partie

Non, on n’a pas eu d’enfant. Pas le temps, trop de travail. C’est dur, la limonade, vous savez : levé cinq heures, couché minuit, et ça tous les jours. Alors, des enfants… Aujourd’hui, je regrette un peu, mais qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça. Et puis, il y a eu la guerre. Août 1914 ! Il faisait beau, les affaires marchaient comme jamais, et boum ! Voilà l’Archiduc qui se fait trucider et voilà Léonard qui est mobilisé. A 35 ans, vous vous rendez compte ? Départ pour la Somme en septembre, et hop ! dans les tranchées en octobre. Et moi, toute seule à Paris à faire marcher la boutique. Avant-guerre, c’était rare pour une femme de diriger une affaire, mais la guerre c’est la guerre et quand il n’y a plus d’hommes, il faut bien s’arranger. Tous mes garçons étaient partis au front en même temps que Léonard. Alors j’ai embauché une fille comme serveuse, Rose. Elle était gentille, Rose, et efficace aussi. Son fiancé était parti avec les autres bien sûr. Le Cujas était le seul café du quartier à être tenu par deux femmes. Ça nous attirait du monde. En tout bien tout honneur, bien sûr. Elle est restée avec moi toute la guerre, et quand son fiancé est revenu, ils sont partis s’installer dans son pays, en Bretagne. Parce que le fiancé de Rose, lui, il est revenu, mais mon Léonard, non. Le jour de mon anniversaire, mes trente ans — c’est pas rien trente ans — j’avais ouvert une bouteille de Crémant pour célébrer un peu ça avec deux ou trois vieux clients et voilà qu’on m’apporte un télégramme : Léonard était déclaré mort au combat du coté de Sainte-Menehould. Qu’est-ce que ça voulait dire “déclaré mort” ? Il était mort ou pas ? Quand un peu plus tard, j’ai demandé si je pourrai voir son corps, ils m’ont dit que non, qu’il avait disparu depuis un mois pendant une charge à la baïonnette et que personne ne l’avait jamais revu depuis. Au début, ils ont cru qu’il avait déserté. Parce qu’il y en avait pas mal qui désertaient cette année-là. Mais après enquête, l’armée avait considéré qu’il avait été tué pendant la charge et que son corps avait dû être récupéré par les boches. J’étais veuve à trente ans, veuve de guerre. Aujourd’hui, je ne peux même plus dire ce que ça m’a fait. Est-ce que j’ai pleuré, est-ce que j’ai crié, est-ce que je me suis évanouie ? Je n’en sais rien. J’ai oublié, complètement. Tout ce que je sais, c’est que le lendemain, j’ai ouvert le Cujas comme d’habitude. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
Encore un petit Givry, Monsieur Stiller ? Allez, c’est un bon produit, bien franc, bien honnête, ça peut pas vous faire de mal.

Et puis la vie a continué. Faut pas croire que pendant la guerre personne n’allait plus au café. Au contraire, au bout de quelques mois, les gens se sont habitués, surtout ceux de l’arrière, faut dire, et ils ont recommencé à sortir, à boire des bocks, à faire la fête. Et puis, il y avait les permissionnaires, les éclopés, les planqués, les trop vieux, les trop jeunes, les femmes sans homme : tout ça, ça faisait du monde, et du beau, et ça aimait bien le Quartier Latin. Juste pour dire : Rose et moi, on n’y suffisait plus. Bref, les affaires se remettaient à bien marcher. J’ai dû embaucher du monde, encore des filles, jusqu’à deux en plus de Rose, mais elles, ça allait, ça venait, c’était pas comme avec Rose. On s’entendait bien toutes les deux. On plaisantait avec la clientèle et y en avait pas deux comme elle pour pousser à la consommation. Et paf ! Voilà l’Armistice : la fête dans les rues, partout dans Paris, vous pouvez pas savoir. La fête partout, les gens qui dansent qui s’embrassent, qui font des folies… Quatre jours, ça a duré ! Eh bien, moi, je peux bien vous le dire aujourd’hui, à mon âge, quelle importance ? Eh bien, moi, j’en ai fait une, de folie. Dans la salle, ce soir de novembre 18, il y avait un permissionnaire, tout seul. C’est pas qu’il était triste, mais il était tout seul. Milo, qu’il s’appelait. Il était beau. Il avait vingt et un ans. Un gamin. Il avait été blessé à l’épaule et il faisait sa convalescence au Val de Grace au moment de l’Armistice. Il était de Toulon, le pauvre, tout seul, perdu à Paris au milieu de tous ces gens qui hurlaient leur soulagement. Finie, la guerre était finie ! Le petit Milo à la terrasse, il essayait bien de crier et de rire avec les autres, mais c’était pas vraiment ça. Il m’a fait de la peine, ou plutôt, je dirais qu’il m’a émue. Alors je suis allée m’asseoir à côté de lui et je lui ai parlé, gentiment, doucement. Au début, il ne disait rien, mais un peu plus tard, il s’est mis à me raconter, gentiment, doucement, d’où il venait, ses parents, ses sœurs, sa fiancée, le soleil, le port, les bateaux, la pêche…Moi, j’écoutais. J’aimais bien son accent. Et puis d’un coup, il a commencé à raconter sa guerre, le froid, la boue, la peur, surtout la peur… Et il s’est mis à sangloter. Il ne pouvait plus s’arrêter de raconter et de pleurer. Je lui ai passé un bras autour des épaules, je l’ai serré un peu et sa tête est venue se poser contre ma gorge. Je n’osais plus bouger. Et voilà qu’on pleurait tous les deux. J’ai regardé Rose. Elle m’a fait un sourire qui voulait dire : “Tu peux y aller, Antoinette, j’arriverai bien à m’occuper des clients toute seule.” Et voilà, j’ai pris Milo par la main et nous sommes montés chez moi par le petit escalier, là, derrière le bar… Je me souviens même que… Écoutez ! Mon Léonard, il n’était peut-être pas bien ardent au lit, mais jamais je l’aurais trompé de son vivant, jamais ! Mais là, j’étais veuve, et depuis deux ans s’il vous plait ! …
Dites ? Vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose à manger ? Une omelette aux champignons, par exemple. Vous connaissez ça dans votre pays, l’omelette aux champignons ? Vous allez voir, j’en ai pour cinq minutes.

A SUIVRE (après-demain)

Le Cujas
51 Bd Saint Michel Paris 5°
Mardi 5 mai 1935

 

 

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