La dernière bouteille de rouge (et autres plaisirs majuscules)

Peu de gens la connaissent, la dernière bouteille de rouge. La plupart ne sont plus en état de reconnaître une bouteille de rouge ou toute autre chose à cette heure avancée de la nuit où seuls quelques rêveurs saoulés d’alcool et d’amitié se distribuent les rôles dans leur futur Relais-Château des bords de Loire entouré de vignes. Mais ils la connaissent bien et même ne connaissent et n’apprécient vraiment que celle-là, non pas qu’elle ait un meilleur goût que les six ou sept qui l’ont précédée, ni même qu’elle entraîne un surcroît d’ivresse approchant le nirvana, mais pour une toute autre raison. La dernière bouteille de rouge ne relève d’aucune nécessité impérieuse : le repas est terminé depuis longtemps, les femmes sont endormies dans les canapés et, à cette heure tardive, il n’y a plus rien à manger. Quant aux convives encore debout, ils n’ont plus soif depuis longtemps et profiteraient mieux d’une verveine-menthe que d’un verre supplémentaire. La dernière bouteille de rouge n’a donc aucune justification. Qui la demande, qui la réclame, qui va la chercher ? Personne en particulier, mais une volonté commune d’arrêter le temps et de consoler la tristesse de leurs regards perdus au fond des verres désertés. Et il y en aura toujours un pour murmurer : « On ne va pas se quitter comme ça ? ». « Bien sûr que non ! », répond un autre et voilà notre hôte parti à la cave chercher la dernière bouteille de rouge. Et il ne va pas chercher n’importe laquelle, il ne va pas hésiter une seconde, il va aller prendre la meilleure même si c’est, justement, la dernière. En réalité, quand il remonte avec une indiscutable mais trébuchante fierté cette magnifique boisson qu’il nous avait cachée jusque là, le généreux donateur sait qu’aucun de ses amis n’est en état d’apprécier à sa juste valeur ce divin nectar ni même de le distinguer d’un simple Beaujolais. Mais cela n’a pas d’importance car ce qu’il souhaite de tout son cœur, c’est offrir à ses amis la meilleure dernière bouteille de rouge.

Lorenzo dell’Acqua

Une réflexion au sujet de « La dernière bouteille de rouge (et autres plaisirs majuscules) »

  1. Cette dernière bouteille de rouge révèle un sentiment qui remonte à la nuit des temps, celui de la camaraderie, ce que nos camarades américains, ou plutôt et surtout leurs femmes, appellent « male bonding ».

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