Les Deux Magots (1/2)

Couleur Café n°36

Les Deux Magots
6 place Saint-Germain-des-Prés

C’est vraiment une belle salle que celle des Deux Magots. Surtout à cette heure…

C’était le matin. C’était l’hiver. Il faisait beau, juste un peu froid. C’était avant l’épidémie. Le ciel était clair et la traversée des Jardins du Luxembourg, tout propres des averses de la veille, m’avait rempli d’optimisme. J’avais enfin redémarré l’écriture de mon roman qui était en chantier depuis des mois, Le Cujas, et je me disais que j’avais assez de matière devant moi pour interrompre quelques heures, peut-être même quelques jours, la rédaction de son cinquième chapitre. Je m’accordai donc une matinée de vacances avant d’aller tout à l’heure chez Grasset récupérer le manuscrit qu’ils venaient de me refuser dans les formes.

Je continuai donc à descendre vers Saint-Germain des Prés.

Par des matins d’optimisme comme celui-là, l’écriture de quelques lignes m’est aussi indispensable qu’une douche ou un café-tartines. Malgré ma décision de laisser mon opus magnum en plan pour la journée, je me dis que j’irais bien passer une heure ou deux dans un café, en espérant y trouver un sujet pour rédiger quelques mots d’une Couleur café. En traversant la froide et superbe place Saint-Sulpice, c’est l’image du Café de Flore qui s’est formée dans ma tête. Le Flore, ce n’est pas loin de chez Grasset et, tôt le matin, c’est presque intime.

C’était décidé, ce serait Le Flore.

Seulement voilà, quand je débouchai de la rue Bonaparte sur la place du Québec, le soleil faisait éclater le vert joyeux du dais des Deux Magots. Ses encombrantes annexes qui, chaque année, naissent au printemps sur le trottoir et qui me font toujours l’effet d’enclos à touristes, n’étaient pas encore été montées et les terrasses vitrées paraissaient désertes.

La porte à tambour à demi repliée pour laisser passer un livreur et son chargement me permit de vérifier que la salle était aux trois quarts vide.

J’étais tenté.

Ça faisait longtemps que je n’étais pas entré aux Deux Magots, dix ans, quinze ans peut-être.  Le bagage de préjugés que je traîne depuis mon adolescence m’avait longtemps fait associer ce café au snobisme et à la domination passée des idées de gauche qui, à l’époque de ma jeunesse, passée elle aussi, confinait au terrorisme intellectuel. En particulier, je trouvais un côté dominateur et puéril dans la façon dont l’établissement certifiait sur ses tickets de caisse qu’il était “le rendez-vous de l’élite intellectuelle“. Je n’allais donc que très rarement aux Deux Magots, la crainte d’y rencontrer Sartre et Beauvoir peut-être. La disparition de ces deux-là ne m’avait fait changer ni d’habitude — c’était trop tard — ni d’état d’esprit — c’était trop difficile. La conséquence naturelle était que je n’avais  jamais rien écrit ni dans ni sur les Deux Magots, alors que sur le Flore, si.

Je me faufilai derrière le livreur et j’entrai.

Il est neuf heures et demi. Le soleil qui filtre à travers la couleur crème du velum éclaire le décor Napoléon III d’une lumière chaleureuse. La salle est belle et accueillante : banquettes de moleskine rouge sombre, lourdes tables en bois verni, quelques bouquets, maitre d’hôtel en complet gris, deux ou trois garçons virevoltants, moins d’une dizaine de consommateurs discrets et deux magots qui surveillent le tout, juchés sur leur console. Aucune musique ne vient couvrir le doux murmure des conversations bien élevées et le cliquetis des tasses et des théières sur les plateaux de tôle argentée sonne élégamment. Tout est parfait.

Je m’installe.

Autour d’une table non loin de moi, trois hommes discutent autour d’un petit déjeuner. Leur conversation est calme et leurs tenues décontractées. Ils portent la quarantaine et une barbe maintenue à trois jours. De temps en temps, ils se tournent vers l’écran d’un MacBook posé sur la table et l’un d’eux frôle quelques touches. J’aperçois un tableur Excel et ses petites cases aux couleurs pastel.
Ils mettent la dernière main au business-plan de la start-up qu’ils vont présenter à l’heure du déjeuner aux représentants de trois banques d’investissement. Ils ont réservé un salon particulier à 11h30 chez Le Doyen car, quand on veut lever une dizaine de millions juste pour commencer, il faut ce qu’il faut, surtout quand la start-up repose sur une idée de drones détecteurs de cèpes, de girolles et de truffes.

Je consulte la carte du matin et je commande un Café noir filtre des Deux Magots, service au pot, à 4,90 Euros.

Sur ma gauche, à deux tables, un couple s’agite et se lève. La femme referme un dossier à sangle, replie un ordinateur, place l’ensemble au creux de son bras et se dirige vers la sortie. L’homme se rassied, commande un autre café au garçon qui passe et sort son iPhone de sa poche intérieure.
C’est un marchand d’art qui vient de donner ses instructions à sa principale collaboratrice pour la vente qui va commencer à onze heures précises chez Christie’s, avenue Matignon. La collection Dufy va être dispersée et il lui faut absolument acquérir au moins une vingtaine de pièces  pour le compte d’une rock star. Comme il ne dispose pour cela que de 800.000 $, la stratégie a été difficile à mettre au point, mais maintenant, elle est prête. Il appelle l’homme de confiance de son client pour le tenir au courant. A Los Angeles, c’est le milieu de la nuit mais il sait qu’il ne dérangera pas. Il n’a jamais aimé Raoul Dufy et il se demande ce qu’on peut bien lui trouver. Il doit y avoir anguille sous roche. A tout hasard, il a demandé à un ami d’en acheter deux ou trois pour son compte. Moins de 100.000 € devrait suffire.

Le garçon m’apporte le café commandé, effectivement servi dans un joli pot en argent aux armes de l’établissement.

Un peu plus loin, sous l’un des deux magots, un homme s’est installé. Il fait vieux, c’est-à-dire plus vieux que moi. Enfin, j’espère faire moins vieux que lui. Blazer bleu marine, chemise à larges rayures rouges, pantalon de velours jaune, Westons rouges, parka militaire informe pendant sur ses épaules. Il laisse refroidir devant lui un petit déjeuner formule Classique à 12 Euros tant il est plongé dans la lecture d’un épais document dactylographié qu’il annote méticuleusement d’un stylo marqué. Le maître d’hôtel est plein d’attentions pour lui. C’est un habitué. D’ailleurs, je me souviens qu’à son arrivée, il l’a salué d’un « Bonjour maître ».
Il s’appelle Bertrand Paillet, fondateur et associé du cabinet Paillet, Wisiemski, Grandjean et Paillet, avocats au barreau de Paris. Sur la modeste plaque de cuivre qui orne le porche de l’immeuble des Deux Magots depuis plus de quarante ans, le premier Paillet, c’est lui, Bertrand, et le deuxième, c’est Patrick, son fils. Très tôt, le cabinet s’est spécialisé dans le domaine de l’industrie pétrolière et ce que le vieux monsieur examine de près, c’est un projet de conclusions dans une affaire Belridge Oil Company contre Total. C’est Antoine, son petit-fils qui l’a rédigé. L’affaire est de moyenne importance, la Belridge n’est qu’une petite compagnie californienne, mais si on veut s’ouvrir le marché américain, il s’agit de ne pas faire d’erreur. Et en face, l’équipe de chez LeCloarec qui défend Total n’est pas composée que d’incapables, loin de là. De toute façon, Antoine n’a pas encore le statut d’associé. Il n’a pas le droit de signer ses conclusions. Le vieil avocat s’est donc auto désigné titulaire du dossier et c’est à ce titre qu’il supervise le travail d’Antoine. Maître Bertrand Paillet avance vite, il n’y a pas grand-chose à reprendre ; les conclusions seront prêtes pour être tapées pendant l’heure du déjeuner. Bertrand aime bien Antoine. Il le trouve doué, bien plus doué que son andouille de père. L’audience est à 15 heures.

 A SUIVRE  (demain)

10 réflexions au sujet de « Les Deux Magots (1/2) »

  1. Où l’on constate aussi que Philippe ne comprend pas toujours ce que veut dire Lorenzo…

  2. Arthur ?
    Arthur Rimbaud ?
    Arthur Honneger ?
    Arthur le Roi ?
    Arthur Fox à poil dur ?
    Arthur H ?
    Arthur Miller ?

    Marcel ?
    Marcel Proust ?
    Marcel Pagnol
    Marcel Duchamp ?
    Marcel Cerdan ?
    Marcel Grougnard ?
    Marcel Aymé ?

  3. C’est bien vu Philippe. On ne peut rien te cacher, mais c’est pas une découverte d’aujourd’hui. Ta réflexion est aussi celle d’un gentleman français, si je puis dire. Le rendez-vous suivant avec ma cousine s’est déroulé comme d’habitude, sans gêne ni clins d’œil rigolards ou complices. Quand elle a pris sa retraite, il a fallu que j’adopte un nouveau dentiste mais ma femme et moi déjeunions parfois avec elle et son mari toujours très agréablement. Elle savait que je savais et je savais qu’elle le savait, si je puis dire.

  4. Et voici Jim partagé entre deux désirs :
    -savoir enfin qui est l’amant de cette cousine
    -céder la place pour que cette femme puisse prendre son petit-déjeuner tranquillement avec son amant

    C’est une caractéristique bien française que de vouloir savoir qui couche avec qui, d’où le penchant de nos compatriotes pour le vaudeville et la comédie de moeurs. Mais c’est aussi une galanterie bien française que de ne pas mettre la dame en difficulté et de regarder les adultères d’un oeil tolérant et amusé.

    Mais c’est une discrétion tout ce qu’il y a de plus britannique que de faire semblant de n’avoir rien remarqué pour ne pas mettre l’autre dans la gêne, à moins que ce ne soit de l’indifférence.

    Donc Jim était partagé entre sa moitié française et sa moitié anglaise. Et comme d’habitude, c’est l’UK qui a gagné.

    Mais nous savons depuis peu que Jim a une troisième moitié — c’est décidément un homme complet (omnibus completis) — et que c’est une moitié US. Celle-ci devait être en sommeil ce matin-là, sinon elle serait allée tout droit vers la table du monsieur et lui aurait dit : « Hi ! I’m Jim ! I’m so happy to meet my cousin’s lover at last ! What about having breakfast together ?”

  5. Il m’est arrivé couramment d’emmener des amis ou des cousins étrangers en visite à Paris pour un déjeuner rapide en terrasse aux Deux Magots, à leur demande surtout mais aussi parce que j’appréciais leurs croques-monsieur au pain poilâne. Ce n’était certainement pas pour y rencontrer Simone de Beauvoir et J-P Sartre car leur territoire était plutôt Le Flore dont j’aimais bien la salle plus intimiste que celle voisine des Deux Magots. J’ai un souvenir marquant qui m’en est resté et que je peux relater ici sans calomnie puisque les protagonistes sont morts depuis plusieurs années. J’avais un rendez-vous un Samedi matin dans le quartier Saint-Germain-des-Près que je pensais être à 9 heures alors qu’il avait été pris pour 11 heures. J’ai donc acheté un magazine et suis allé au Flore pour prendre un deuxième petit-déjeuner et parcourir le magazine. À peine installé, le café-crème et le croissant devant moi, je vois entrer une femme élégante accompagnée d’un homme un peu plus âgé et d’un coup d’œil je reconnais une cousine qui se trouvait être par ailleurs ma dentiste que je connaissais habituellement revêtue d’une blouse blanche et armée d’instruments de torture. Mais j’ai aussi remarqué qu’elle m’avait reconnu d’un coup d’œil rapide et qu’elle se précipitait alors dans l’arrière-salle hors de ma vue tandis que son compagnon s’installait de l’autre côté de la salle en face de moi. Tout en absorbant petit-déjeuner et magazine, j’eus le temps de reconnaître l’homme qui devait être l’amant que les mauvaises langues familiales supputaient depuis longtemps. Les minutes passaient, mon petit-déjeuner était ingurgité et mon magazine déjà bien entamé, l’homme en face jetait de plus en plus souvent des regards sur sa gauche vers l’arrière salle, et ma cousine ne revenait toujours pas. J’aimais bien cette cousine, elle avait beaucoup d’humour et comme elle soignait plusieurs membres de la famille elle m’en rapportait souvent les derniers ragots. Je pensais qu’elle aurait quand même pu sortir de sa cachette et venir me présenter cet homme dont je n’étais pas censé connaître l’existence. Et si son mari était cocu, tant pis pour lui, il le méritait! C’est drôle comme certains hommes sont cocus d’office! Comme je l’ai écrit, j’aimais bien cette cousine, alors j’ai pensé que je devais abréger sa gêne, j’ai appelé le garçon, réglé, et je suis sorti sans me retourner pour errer dans le quartier jusqu’à 11 heures. Ce souvenir est très présent dans mon esprit mais c’est la première fois que j’en parle.

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