Les garnements (Suite africaine n°6)

Le Sofitel d’Abidjan est situé dans l’agréable quartier de Cocody, le Neuilly de la Côté d’Ivoire. Perché sur sa colline, il domine la lagune. L’homme en costume Prince de Galles croisé qui me fait face en est à la fin de sa cinquantaine. Je le connais depuis quelques années pour l’avoir rencontré dans deux ou trois cocktails professionnels, mais je n’avais encore jamais travaillé avec lui. Son élégance, sa diction et ses manières raffinées lui ont fait dans la profession une réputation d’homosexuel et à cette époque, c’est assez mal porté.

Ce qui nous réunit ici, c’est l’incendie qui a détruit un hangar de stockage de coton dans le port d’Abidjan. Nous sommes arrivés de Paris avant-hier, dans deux avions différents, lui l’expert de l’assuré et moi, l’expert de la compagnie d’assurance. Depuis deux jours, en levant très haut les pieds, nous errons dans les vestiges pour nous rendre compte des dommages; sans conviction et du bout des doigts, nous soulevons des morceaux de tôles calcinées pour tenter de trouver le point de départ et la cause de l’incendie; dans la chaleur humide du port, nous passons de la Capitainerie aux bureaux de la compagnie de navigation puis à ceux du courtier; dans le souffle des conditionneurs d’air, nous rencontrons des affréteurs, transitaires, acconiers et autres membres de ces professions étranges qui gravitent autour du transport. Ceci me donne à nouveau l’occasion de m’étonner de la facilité qu’il y a en Afrique à rencontrer les gens presque à l’improviste, facilité compensée par la difficulté qu’il y a à obtenir d’eux des informations.En début d’après midi, nous finissons par convenir que seule une expertise judiciaire nous permettra de rechercher efficacement les causes de ce sinistre et de trancher le nœud compliqué des relations contractuelles et des responsabilités. À partir de là, ce qui en France demanderait au moins trois semaines est organisé en moins de deux heures: l’expertise judiciaire aura lieu demain matin à 11 heures.

Le bar du Sofitel est agréable. Ayant épuisé rapidement les sujets de conversation professionnels, nous finissons notre journée et notre premier whisky en regardant la nuit tomber sur la lagune, puis nous enchaînons avec le diner. Nous parlons bouquins, cinéma, vacances. Il est plutôt Kundera-Sautet-Arcachon, alors que je suis plutôt Chandler-Scorcese-Cap-Ferret, mais tout ça est de bon aloi et n’a rien d’incompatible. Plutôt une bonne soirée.

Lorsque, vers dix heures trente le lendemain matin nous sortons du taxi, il y a déjà beaucoup de monde devant le petit immeuble de la Capitainerie: des blancs, directeur local de la compagnie de navigation, courtier en assurance, et des noirs: directeur du port et adjoints, chef de la police et adjoints, colonel des sapeurs pompiers et adjoints, quelques avocats. Si les blancs portent des tenues diverses, chemises à manches courtes ou costumes légers, les officiels sont tous en grand uniforme, blanc pour le Port, bleu foncé pour la police, bleu roi pour les pompiers et costume de ville gris foncé ou noir pour les avocats. Les badauds, en short ou en boubou, sont rassemblés sur le trottoir d’en face. A l’ombre des eucalyptus, tout ce petit monde est bien à l’image de cette Afrique mélangée, encore calme et respectueuse de la hiérarchie et de ses signes extérieurs de pouvoir.

À onze heures et dix minutes, arrive l’expert judiciaire. C’est un grand type pâle et maigre. Il doit avoir un peu plus de quarante ans. Il porte de grosses chaussures de brousse, un solide pantalon clair, une chemise à manches longues et l’un de ces gilets sans manches aux innombrables poches. Il dégage une autorité certaine et tout le monde semble le connaître. Il commence par nous réunir dans une salle de conférence qui ressemble à une salle de classe et s’installe derrière la chaire pour établir comme il se doit la liste des présents. Voir ces gros hommes en uniforme chamarré ou en costume-cravate élégant répondre docilement à l’appel de l’expert a quelque chose de gentiment réjouissant.

Après les échanges habituels sur le but de l’expertise, le rôle de chacun et le programme de la journée, selon l’expression consacrée nous nous transportons sur les lieux, c’est à dire vers le hangar détruit. Comme celui-ci n’est pas à plus de cinq cents mètres, nous nous transportons à pied et notre cortège s’étire long du haut mur couronné de tessons de verre qui enferme le Port Autonome.

Tout à coup, à quelques pas devant nous, un gros sac de jute tombe au sol avec un bruit sourd. Deux secondes plus tard, un deuxième sac, identique au premier, franchit à son tour le faîte du mur et atterrit à côté du premier. Notre troupe s’est arrêtée, interloquée. A l’endroit où nous avons vu les sacs passer par-dessus le mur, apparaissent maintenant la tête et les épaules vigoureuses d’un gaillard en appui sur ses avant-bras. Surpris par la quantité d’uniformes étincelants en train de l’observer, l’homme interrompt un instant son mouvement et nous adresse, gêné, un large sourire. Puis il achève de passer le faîte et saute à terre. Dans le seconde qui suit, on peut voir le presque jumeau du premier homme accomplir lui aussi les mêmes gestes: interruption du mouvement, hésitation, grand sourire et enfin saut au sol. Chacun des deux larrons, une fois à terre, ramasse son sac, le jette sur l’épaule et s’éloigne dans une hâte à demi feinte et dans une longue foulée désarticulée. De temps en temps, l’un d’eux se retourne et renouvelle le grand sourire de tout à l’heure. Alors, dans son bel uniforme bleu, le chef de la police penche la tête de côté, ferme un œil et agite obliquement son index pointé vers les deux fuyards en leur adressant un sourire mi-crispé, mi complice. Puis il se tourne vers notre groupe et s’adresse à la cantonade:

     -Excusez-les! Ce ne sont que des garnements!

Les garnements disparaissent au coin d’une impasse.

La scène n’a pas duré quinze secondes. Nous reprenons notre procession solennelle vers les lieux du crime.

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