Quand et comment

Quand il éternuait, c’était dans un énorme cri poussé sur trois notes, un Tcha central encadré par deux gigantesques Ha, rugissement complexe souvent suivi d’un soupir de soulagement.

Quand il se mouchait, c’était la tempête, la trompette, bruyante, prolongée, avec une secousse de la tête pour terminer. Ensuite, il regardait autour de lui en souriant, comme pour s’excuser, les yeux encore pleins de larmes.

Quand il riait, c’était ses yeux qui commençaient. Ensuite un rire étouffé montait par secousses dans sa gorge puis dans son nez. Enfin, le rire éclatait au grand jour pour se terminer en une toux violente. Car il fumait beaucoup.

Quand il fumait… Non, on ne peut pas dire quand il fumait car il fumait tout le temps, des Favorites, cigarettes brunes à bout de liège, ou des Mecarillos, petits cigares aigres et bon marché, mais aussi des Monte Christo ou des Coïbas. Il fumait aussi la pipe. Il en avait une dizaine. Elles étaient disséminées partout. Bien rangées sur le petit présentoir en bois du salon, en vrac dans le tiroir de sa table de nuit, dans la boite à gants de sa voiture et, à son bureau, rassemblées dans un gros cendrier de céramique verte dont le centre de liège permettait, en en frappant le fourneau, de le vider de ses cendres. Leur odeur était partout, chaude ou refroidie. C’était celle du tabac Saint-Claude, adouci parfois d’un mélange spécial Dunhill. Il fumait tout le temps et partout, en voiture, au restaurant, en avion, en train, dans le salon, dans sa chambre, sur les chemins, partout.

Quand il mangeait, ça dépendait. Cela dépendait du lieu. Dans sa maison, c’était toujours rapide, sauf le dimanche, quand il était là. Chez ses amis, à déjeuner à la campagne par exemple, il ne faisait rien. Contrairement aux autres qui installaient la table sur la terrasse ou qui ouvraient les bouteilles ou qui coupaient le gigot, il ne faisait rien. Mais personne ne songeait à lui demander de faire quelque chose. Il n’était pas là pour ça. Il était là pour être le roi, servi, gai, drôle, charmeur.

Dans les restaurants… Ah, les restaurants, c’était son domaine. Il y était un grand seigneur, il aimait y être reconnu, au moins considéré. Il ne supportait pas d’attendre et pouvait parfois le faire savoir très fort. À La Coupole, on s’en souvient peut-être encore. Mais dans les petits bistrots de campagne, il entrait en saluant la compagnie comme s’il était le seigneur du village. Et là, il ne protestait jamais contre la mauvaise qualité de la cuisine ou la lenteur du service. Au contraire, il faisait du charme à la patronne, quel que soit son âge ou son aspect.

Quand il lisait, c’était énormément, avidement, tout ce qu’il n’avait pas lu plus tôt et bien davantage. Il aimait les livres mais il les torturait.

Quand il chassait, il redevenait enfant. Il préparait ses affaires deux jours à l’avance, y revenant sans cesse pour les vérifier et les revérifier, ne dormant pas d’excitation la nuit précédente. A l’arrivée au rendez-vous, il retrouvait ses amis de chasse et là, il n’était plus le roi, le centre, l’amuseur, le charmeur. Il était juste l’un d’entre eux, modeste, heureux. Il n’avait plus de rôle à tenir.

Quand il travaillait… mais travaillait-il seulement ? Il disait qu’il s’amusait, à voyager, à voir des villes, à voir des gens, à dire aux uns de faire ceci, aux autres de ne pas faire cela, à arranger des choses compliquées, et tout le monde semblait content.

Quand il aimait, il aimait, beaucoup, souvent. Quand il souffrait, souvent, tout le monde le savait, tout le monde souffrait avec lui, mais ça ne durait pas.

A ce texte, j’aurais voulu une fin, une fin digne et sympathique, une fin légère, ironique, enfin une fin nostalgique. Mais je n’ai pas su la trouver, ma fin, alors je l’ai laissée comme ça. Ça s’appelle une fin ouverte.

9 réflexions au sujet de « Quand et comment »

  1. Le texte de MC s’appelle « Questions sans réponse ». Il est programmé pour le 5 juin.

  2. Ton personnage me rappelle quelqu’un que MC et moi ont plus que beaucoup aimé.
    MC a d’ailleurs écrit un texte sur cette même personne que tu dois pouvoir retrouver.

  3. Je crois reconnaître cette personne que MC et moi aimions beaucoup

  4. J’ajouterai que j’aime autant les tatas (les Tantes Jeanne de Gilbert Bécaud) qui font vivre ces tontons qu’on aime.

  5. Le bonhomme est sympathique, c’est un bon vivant, libéré des contraintes mondaines, cependant pas vulgaire ni même odieux, en réalité un bonhomme dont – si on est pas sois-même coincé – on envie l’insouciance et l’optimisme. Je n’aimerais surtout pas une fin qui nous annonce sa mort, du genre on est triste il nous manquera, ou bien tant pis pour lui il l’a bien cherchée, non pas ça car des bonshommes comme ça on leur souhaite une longue vie, immunisée à tout jamais contre les putains de virus qui veulent la gâcher, surtout si c’est le tonton qu’on aime, toujours heureux de la vie, toujours tolérant et indulgent avec les faiblesses des autres. Heureusement qu’il y a des hommes comme ça.

  6. Je reviens sur cette « fin ouverte ». Dans un récit, une histoire, une fin ouverte laisse au lecteur la possibilité d’imaginer sa suite immédiate, la fin qu’il souhaite ou qu’il redoute.. 
Dans ce portrait anonyme, ma fin ouverte lui laisse la possibilité de l’accoler à la personne de son choix. C’est ce que tu sembles avoir fait.

  7. Merci Rebecca pour ton commentaire.
    comme souvent, sinon toujours, tu as rigoureusement raison concernant cette « fin ouverte ». J’ai hésité longtemps à la conserver. Comme je n’ai pas trouvé autre chose, je l’ai laissée, espérant entretenir la confusion chez mes lecteurs. C’était sans compter sur ta vigilance. A bientôt.

  8. Une description truculente et saisissante pour une personne que les américains qualifieraient de « larger than life » (plus grand que nature).
    C’est amusant, ça me rappelle quelqu’un…
    La description elle-même est excellente, mais la fin est oiseuse. En effet, étant uniquement une description et non une histoire, tu n’as pas besoin de fin, juste de
    mettre un terme à la description, élégamment si possible. Mais parler de fin ouverte, franchement, bof.

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