Je suis la fille…

Mais si, je suis la fille qui te faisait rire, rappelle-toi. Je suis celle qui ne répondait jamais au téléphone, n’écoutait pas le répondeur, vivait hors du temps. Celle qui ne lisait jamais les modes d’emploi et provoquait des catastrophes. Celle qui n’entrait sous le douche que du pied gauche, se changeait trois fois par jour, chantait tout le temps…

Mais je suis aussi celle qui a pris tout à coup l’avion pour New York, le premier possible, vaincue par son chagrin d’amour.

Et puis celle qui, là-bas, essayait d’ajuster ses pas sur ceux des passants, d’adopter leur rythme, qui plantait son regard dans leurs yeux vides, tentant d’y trouver un secours.

Celle aussi qui prenait si souvent le bateau de Staten Island pour avoir chaque fois la vision de Manhattan sortant de l’eau, mordoré ou scintillant selon l’heure, fugitive consolation.

Je suis celle qui a rassemblé les morceaux, rafistolé sa vie, réparé les dégâts. Quand elle n’eut plus que son billet de retour en poche, elle rentra.

Alors elle gomma, elle exfolia, elle lissa jusqu’à obtenir une autre femme lucide, aseptisée, volontaire.

Ne pars pas. Tu vois, il pleut très fort. On entend l’eau tomber sur les tuiles du toit. Attends que ça se calme.

Le temps passe, je suis maintenant grand-mère et avec joie je perçois enfin le bruit des voitures sur les graviers de l’allée, j’entends les portières qui claquent, ils vont arriver un à un. La fête va commencer !

Je sais pourtant que cela se passera comme chaque fois : après une journée passée dehors, ils jetteront leurs bottes dans l’entrée, leurs jeans boueux en tas devant la machine à laver, videront le placard de la cuisine de tous les gâteaux salés, sucrés, sur leurs chaussettes ils monteront dans les étages. Un des garçons glissera mais c’est la petite qui pleurera. La grande voudra prendre un bain, tout le monde en voudra un. L’eau chaude manquera…

Plus tard ils redescendront, propres et sentant bon, s’asseoir devant la cheminée.

Telle est ma vie, à présent. Reviens me voir. Je ne changerai plus, le temps des métamorphoses est passé.

Tu peux partir maintenant, la pluie a cessé.

MCC

3 réflexions au sujet de « Je suis la fille… »

  1. J’adore sa sensibilité, pureté d’expression, sa vérité.

  2. Texte sensible , frémissant, empreint d une mélancolie douce : une vie de femme amoureuse , de la passion à la douceur résignée indulgente: oui un texte féminin sans mièvrerie.

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