La vie brève

Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop bêtes ! Son père ne lui parle jamais et ses frères ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l’escalier. Elle a seize ans et voudrait quitter cette petite ville de province ! Elle court se réfugier dans ses livres, elle n’aime que ça. Pourvu que sa belle-mère ne passe par là, elle éteindrait la lumière.

Marguerite colle son front à la vitre. Les lumières scintillent sur l’asphalte mouillé. Il fait bleu dehors, le jour tombe. Paris, quelle merveille ! Paul, quel amour ! Elle se sent légère, légère, elle est mariée et heureuse !

Elle presse contre elle la veste que Paul a oublié sur le fauteuil. Les jouets délaissés par les enfants jonchent le sol mais elle ne les voit pas. Il est parti, la guerre est là. Il lui a laissé la garde de la maison et de sa fameuse entreprise. Elle a le vertige. Elle est seul maître à bord pour la première fois de sa vie. Elle se ronge les ongles.

Marguerite a envoyé les enfants chez leur grand-mère à la campagne. Elle est libre d’agir.

Comme elle se sent bien là, derrière le bureau. Une sorte d’excitation monte en elle. Forte et puissante, voilà ce qu’elle est. Évidemment, la pièce est plutôt modeste, les ouvriers pas très nombreux, mais elle est fière de la confiance de Paul, elle y arrivera.

Il ne faut pas penser à lui, ne pas penser. Les nouvelles qui filtrent disent les tranchées, les nuits dans la boue, le froid, le danger. Elle a un peu honte d’être là, au chaud et de ne pas se sentir plus malheureuse. Il ne faut pas penser à lui…

Cette grande femme a l’air hautain, chacun la regarde avec curiosité. Elle semble faire son trou dans les affaires mais en dehors de ça, elle ne fréquente aucun salon, aucun ouvroir, rien. À peine la voit-on à l’église. La guerre l’arrange bien, la voilà patronne !

Et la façon dont elle s’habille ! Toujours la même robe. Le tissu change selon les saisons mais jamais la forme ! A-t-on jamais vu une chose pareille !

Je l’ai attendu quatre ans, mais Paul est là maintenant. L’absence n’a rien abîmé entre nous, nous avons tenu le coup. Entre ses bras j’ai retrouvé un corps, toutes ces années je n’étais qu’une tête.

Il faut que je m’intéresse un peu à la tenue de la maison. Mais je ne suis pas douée et ça se voit !

Mort en quatre jours, son mari est mort en quatre jours. Ses enfants, devenu des adolescents la regardent avec angoisse : ils ne l’ont jamais vu désemparée. Elle erre dans la maison, se cogne aux meubles, ne parle pas. Paul est mort.

Elle réagira, il faut lui donner du temps.

Dès qu’elle a pu, elle est retournée au bureau. Il a changé, grandi, pris de l’importance. Mais son odeur est toujours la même : celle du papier, de l’encre mais aussi celle des hommes qui passent, faite de tabac, de sueur, de ciment. Elle aime cette odeur. Elle aime tout du bureau, c’est là que sa vraie place.

Son fils l’a prise, cette place. C’était prévu. Elle est rentrée chez elle.

Elle contemple son salon : harmonieux, accueillant, elle a essayé de s’y trouver bien, mais elle s’ennuie. Elle joue au bridge, fait des séjours à la campagne et en profite pour marcher pieds nus dans l’herbe, comme lorsqu’elle était enfant. Elle peut marcher très longtemps, très loin.

Sa vie lui paraît une longue trame d’allers et retours : la voilà de nouveau au bureau et de nouveau pour cause de guerre. Son fils est mobilisé et on ne lui fera pas croire que c’est pour peu de temps. Elle ne s’en étonne même plus, mais elle vieillit, c’est un peu plus dur. Le téléphone sonne, la journée commence.

Vous savez ce qu’elle a fait ? Elle qui n’avait pas conduit depuis 20 ans, elle a pris la voiture de son gendre et a emmené ses petits-enfants à l’abri en Auvergne. Elle est rentrée tout de suite se remettre au travail. Il paraît qu’elle était ravie de l’aventure !

Il est rentré il y a quelques jours, son fils ! Il s’est même évadé de son camp de prisonniers tellement il était pressé de reprendre sa place ! Elle est bien entendu heureuse de le savoir sorti de là. Mais tout d’un coup elle s’est sentie vieille, inutile. Elle a bien essayé de traîner un peu au bureau, mais il lui a fait sentir que ce n’était plus sa place…

Marguerite ne bouge plus de son fauteuil. Elle est brisée, fracassée, irréparable.

On lui a installé une télévision et grâce à elle, elle garde un œil sur la marche du monde. Quand la Chine bouge un peu, elle s’affole et préviens son entourage du péril imminent, il viendra de là ! Pour se détendre, elle ne rate aucun match de catch, aucun championnat de football, elles se sent jeune quelques instants.

Elle a conservé de rares amis bridgeuses qui forment ce qu’elle appelle son club des « moins de vingt dents » !

Elle se coule doucement dans la vieillesse, elle dort beaucoup, les choses l’atteignent de moins en moins. Seul le passé reste important.

Elle ouvre les yeux. L’habituel rayon de lumière qui filtre le matin sous le volet est bien là. Un jour de plus, quand cela finira-t-il ?

Une ombre passe qui ouvre la fenêtre. Elle va redresser les oreillers, lui prendre la main, caresser ses cheveux. Il est trop tard. Y avait-il de la tendresse entre elle et ses enfants ? Elle ne s’en souvient plus. Qu’on la laisse.

Mon Dieu, comme le temps est long… « Mon Dieu » n’est plus qu’une façon de parler et pourtant, elle l’a tant prié autrefois. Mais toutes ces années dans son fauteuil, elle a perdu l’habitude… Dieu s’est dissous comme le reste.

Elle ne souffre plus, elle flotte. Que vienne le moment où elle ne verra plus ce rayon lumineux, ni ces ombres qui passent, plus rien.

Elle referme les yeux.

MCC

3 réflexions au sujet de « La vie brève »

  1. C’est un très beau texte.
    Mais, mon pauvre Philippe, si tu adoptes un tel sens de la concision et de la synthèse fulgurante, tu n’es pas près d’écrire le roman de ta vie en dix volumes de La Pléiade que tu nous concoctes !
    Tu ferais mieux de retourner à ton bûcher…
    On verra ce que tu annonceras ce soir !

  2. Pour ma part c’est un bel hommage à grand mère .Je te suis reconnaissant de l’avoir publié ,car je crois qu’elle a été une sacrée femmme et quand je suis arrivé dans la famille elle était encore debout et avec toute sa tête et sa prestance et aussi sa chaleureuse
    Gentillesse avec un nouveau venu

  3. Ceci est un texte de ma sœur Marie-Claire. Dans les premiers mois de ce Journal, j’avais déjà publié certains d’entre eux, les plus aboutis. Récemment, son mari, Gilbert, m’a remis un paquet de feuilles volantes : encore des textes de Marie-Claire, textes non publiés, textes de travail au sein de l’atelier d’écriture qu’elle a fréquenté longtemps avant de tomber malade.
    Il m’a dit : débrouille-toi avec ça, il y en a peut-être qui valent le coup d’être publiés.
    Il y en avait.

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