Mauvaise humeur

Couleur Café n°32

Mauvaise humeur
Planet Hollywood – Disney Village- Marne la Vallée

La salle est ronde, froide et hideuse. Il n’y a pas une seule fenêtre, alors on ne voit pas que dehors, il pleut. Mais on le sait. On le sent.

De la fausse peau de zèbre orne des kilomètres carrés de murs. Des lances et des masques africains y sont pendus de travers ici et là. Intercalés, des écrans de télévision diffusent des images ineptes d’adultes hilares, de montagnes enneigées et de lagons bleus. Le sol lisse en ciment gris foncé parsemé de paillettes brillantes me rappelle les quais de la station de métro Sully-Morland de mon enfance. Le courant d’air qui me souffle dans les jambes aussi. Au plafond, on ne s’est même pas donné la peine de cacher les câbles et les gaines de ventilation. On s’est contenté de peindre le tout en bleu foncé. Comme ça, ça se voit moins. L’éclairage n’est ni violent ni sombre. Il est seulement terne. On dirait une installation provisoire de chantier.

Ça résonne de partout.

L’humidité, les courants d’air, le bruit, les enfants, tout me donne la désagréable impression d’être dans l’un de ces restaurants de galerie commerçante à la montagne sans être habillé pour.

Un serveur s’adresse à moi dans un anglais orientalisé. Quand je lui réponds en français, il ne comprend pas. Je lui montre la photographie d’un plat sur la carte, la « Mediteranean Pizza » à 18,95 et j’articule : « and one beer, draught, please !» Il semble comprendre et s’en va.

Des familles arrivent en bandes. Les pères sont énervés et les mères tentent de garder le sourire. Les enfants sont heureux de déjeuner-au-restaurant-mais-il-faudra-être-sage-c’est-promis ? On leur désigne une table et ils s’installent : bruits de chaises sonores sur le ciment, premières disputes, premiers grondements des pères, premières menaces des mères. Ma bière pression arrive. Une chaise se renverse, des pleurs jaillissent, des cris se contredisent, des enfants courent et tombent et pleurent, des serveurs zigzaguent entre des anoraks au sol, une laide petite fille pousse un cri strident.

Ma « Mediteranean Pizza » arrive. Elle est si fine qu’on a pu la glisser sous la porte de la cuisine. Elle est comme une anglaise innocente : grande, pâle et pas coupable. Pas mangeable non plus. Heureusement, la bière est bonne, mais la bière, c’est bon partout.

À chaque famille qui passe devant ma table en me regardant d’un air qu’est-ce-que-ce-type-peut-faire-ici-tout-seul ? je rends un regard du genre si-je-suis-là-c’est-que-c’est important-connards !

J’espère secrètement que ces ploucs vont s’imaginer que je suis :
—un employé des services d’hygiène du département de Seine et Marne, chargé de vérifier la fraîcheur des tomates aplaties dans les Mediteranean Pizzas
—un inspecteur du Guide Michelin jugeant la qualité gustative des Mediteranean Pizza
—un espion à la solde de la CIA, venu récupérer le nouveau plan de circulation de Paris que le serveur oriental a glissé dans ma Mediteranean Pizza
—Bruce Willis déguisé, mandaté par un groupement d’actionnaires minoritaire de Planet Hollywood, cherchant incognito à vérifier que la raison de la faillite annoncée de cette chaîne de restaurants est bien la Mediteranean Pizza.

De toute façon, ils ne trouveront jamais que je suis celui qui a une heure à perdre avant le début de séance du plus mauvais film de l’année, Midway.

Mauvaise humeur…

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