J’ACCUSE – Critique aisée n°185

Critique aisée n°185

J’ACCUSE
Roman Polanski – 2019 -132 min.
Jean Dujardin, Emmanuelle Seigner, Louis Garrel, Mathieu Amalric, Melvil Poupaud, Vincent Perez… et une petite moitié de la Comédie Française (Grégory Gadebois, Hervé Pierre, Didier Sandre, Eric Ruf, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Denis Podalydes, Laurent Nastrella, Bruno Raffaelli)

 Je vais vous parler du dernier film de Polanski, et c’est tout. Mais vous savez bien qu’avant d’entrer véritablement dans une critique, je ne peux faire autrement que de tourner un peu autour du sujet, juste pour m’échauffer. Alors, patience…

« La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. »

L’attribution de ce célèbre aphorisme à Georges Clémenceau semble pleinement justifiée quand on se rappelle que le bonhomme avait sacrément de l’esprit et qu’il avait milité en faveur du Capitaine Dreyfus alors qu’il était journaliste à L’Aurore. Je ne pense pas trop m’avancer — mais après tout je ne suis pas historien — en disant qu’au moment où Zola publiait son « J’accuse… ! » dans l’Aurore, Clemenceau y plaçait sa célèbre sentence sur la justice militaire.

L’affaire Dreyfus ! A part une bonne moitié de la population, qui n’a pas entendu parler de cette affaire ? Pour l’autre moitié, la petite, l’affaire Dreyfus évoque l’antisémitisme, l’injustice faite au Capitaine Dreyfus, son séjour au bagne de l’Ile du Diable au large de Cayenne, le J’accuse…! de Zola et à la rigueur sa réhabilitation finale. Pour ceux qui, dans cette petite moitié, s’étaient intéressé un peu plus à l’affaire, les noms du Colonel Picquart et du Commandant Henry y était associés, sans qu’ils se souviennent précisément de leur rôle.

Il se trouve qu’un sujet britannique a écrit un roman intitulé « An officer and a spy » édité en français en 2014 sous le titre « D ». Excellent roman recommandé par les critiques du Masque et la Plume, je l’avais acheté et lu aussitôt. Et je le recommande à mon tour. On y apprend les incroyables péripéties de cette affaire. Dans quelle mesure sont-elles romancées, je ne peux pas le dire, mais comme indiqué plus haut, après tout je ne suis pas historien. Et de toute façon, pour préserver l’intérêt du film, je ne compte pas vous les raconter. Je veux juste rappeler qu’il a fallu 12 années pour que cette affaire trouve sa solution finale après que D ait passé 4 ans et demi à l’Ile du Diable. D’ailleurs, regardez cette chronologie :

Septembre 1894 : découverte de l’existence d’un espion dans l’Armée Française.
Décembre 1894 : condamnation du capitaine Dreyfus
Janvier 1895 : dégradation de Dreyfus
Février 1895 : embarquement de Dreyfus pour Cayenne
Mars 1896 : le Lt-Col. Picquart découvre que le vrai traître est le Cdt Esterhazy
Janvier 1897 : Picquart est écarté et envoyé en Afrique
Janvier 1898 : procès et acquittement d’Esterhazy
Janvier 1898 : Zola publie J’accuse…! dans l’Aurore
Février 1898 : condamnation de Zola
Septembre 1898 : Picquart est emprisonné
Juin 1899 : cassation du premier jugement contre Dreyfus
Juin 1899 : Dreyfus est ramené en France
Aout 1899 : Conseil de guerre à Rennes
Septembre 1899 : Dreyfus condamné à nouveau à 10 ans
Septembre 1899 : grâce présidentielle.
Novembre 1903 : Dreyfus demande la révision de son procès
Juillet 1906 : cassation sans renvoi du jugement de Rennes
Juillet 1906 : réhabilitation de Dreyfus. Réintégration dans l’armée
Juillet 1906 : réhabilitation de Picquart. Réintégration dans l’armée

Bon, maintenant, on va pouvoir entrer dans le film.

On y entre avec une scène impressionnante d’ampleur et de sobriété : la dégradation publique du Capitaine Dreyfus dans la cour de l’École militaire. Dans un immense espace, silencieux et gris, à peine luisant d’une ancienne pluie et bordé d’un quadruple rang de soldats figés au garde-à-vous, le Capitaine Alfred Dreyfus, convaincu de haute trahison, est dégradé inexorablement : les ors de son képi sont de ses épaulettes sont arrachés en même temps que les boutons de sa tunique, son sabre est brisé et jeté au sol avec les vestiges de son honneur. L’homme est raide, tendu, secoué parfois d’un tremblement, outré par l’injustice et l’affront qui lui sont faits. Autour de lui, des officiers observent la cérémonie. Tout dans leur comportement montre leur approbation de la violence de cette justice qui s’accomplit devant eux, tant ils sont persuadés de la culpabilité du capitaine. Bien que cette magnifique scène soit l’une des seules qui se passe en extérieur, elle donne le ton du film : sobriété (presque pas de mouvement de caméra, absence de musique de fond, pas de voix off, Dieu merci !), raideur morale, impassibilité, pesanteur, engoncement des silhouettes, maladie des officiers, antisémitisme régnant.

Le Lieutenant-Colonel Picquart qui assiste à la dégradation n’est pas différent des autres, raide, impassible, massif, convaincu, antisémite. Mais c’est par lui, grâce à sa rigueur morale et son obstination, que viendra la libération puis la réhabilitation de Dreyfus.
Il semble que des historiens reprochent au film la trop grande importance donnée à Picquart dans cette réhabilitation, alors que la famille Dreyfus y aurait grandement participé. Ils ont sans doute raison, mais sur le plan cinéma, peu importe. On a également reproché au film de ne pas avoir assez montré le déchirement de la société française pendant ce que l’on appelait tout simplement « L’Affaire ». Il est vrai que le film le montre assez peu, en quelques scènes éclair, mais encore une fois, sur le plan cinéma, peu importe.

Peu importe parce que là n’était pas le sujet choisi par Harris dans son roman, puis par Polanski pour son film. Le sujet, c’est la longue enquête obstinée d’un honnête homme dans le milieu poussiéreux et étouffant de l’armée de la fin du XIX siècle. Les décors, ce sont les bureaux vétustes et les couloirs poussiéreux du service de contre-espionnage, les galeries interminables et les ors des bureaux ministériels, les salles bondées des tribunaux militaires. Les prises de vue, ce sont des pénombres éclairées par des rayons de lumière poussiéreuse, et des jours gris. La mise en scène, c’est une mécanique impeccable qui dans une histoire dont tout le monde connait la fin, arrive à ménager le suspense. L’interprétation est impressionnante, par le jeu de Jean Dujardin tout d’abord et ensuite grâce à une distribution prestigieuse (voir ci-dessus) qui n’est pas venu là pour cabotiner. Est-ce dû à l’ingénieur du son, est-ce dû à la qualité des comédiens ou à l’absence de musique de fond, mais on ne perd pas un mot des dialogues.

Le film est d’une qualité rare, parfaitement écrit, dirigé, photographié et interprété et, du coup, passionnant.

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