La ville debout

Vous l’avez peut-être remarqué : ce n’est pas la première fois que j’utilise cette photo. Prise  il y a six ou sept ans du ferry-boat qui relie Staten Island à Manhattan, on y voit par dessus quelques têtes anonymes se profiler le skyline du quartier des affaires de New York par un matin gris. La sourde angoisse mêlée de promesse qui selon moi diffuse de cette photo me l’avait fait choisir pour illustrer un texte que j’ai publié ici récemment : Les Immigrants.

J’ai fait la connaissance de ce ferry lors mon premier voyage en Amérique. C’était en 1962, en juillet. À l’arrivée, je n’avais rien vu de Manhattan, ni même de New York. Trop pressé sans doute de commencer mon aventure, au sortir de l’aéroport d’Idlewild avec quelques coéquipiers éphémères, j’avais pris immédiatement un bus qui m’avait amené directement dans le New Jersey, là où commençait l’autoroute qui menait vers l’Ouest sauvage. Car mon aventure, c’était en grande partie cela : rejoindre Flagstaff, Arizona, par la voie la plus économique et la plus rapide, c’est à dire en auto-stop.

Mais je vous ai déjà raconté ça, non ? Tiens ? Je croyais… bon, ce sera pour une autre fois. Pour aujourd’hui, tout ce que je veux vous dire de ce voyage, c’est qu’au bout de deux mois, j’y étais, à Manhattan et pour de bon. Mon avion vers Paris ne devait décoller qu’une semaine plus tard, et cette semaine, je devais la passer avec une vingtaine de dollars en poche dans la ville la plus chère du monde. Ça aussi, c’est une autre histoire. Peut-être une autre fois…

Le premier jour, en traînant du côté de la pointe sud de Manhattan, j’avais découvert une façon de passer le temps à la mesure de mes moyens : la traversée en ferry-boat jusqu’à Staten Island durait une bonne demie-heure et ne coûtait qu’une dime, autrement dit un dixième de dollar. Ce modeste péage et la fréquence élevée des passages me permettaient parfois de passer une demie journée complète à naviguer dans la baie de New York pour moins d’un dollar. Au bout de quelques traversées, l’expérience m’avait appris qu’à l’aller, alors que le ferry tournait le dos à New York, il fallait résister à la tentation de se placer à l’arrière pour voir le cœur de la ville s’éloigner. En plus de vous flanquer le blues en vous donnant l’impression du voyageur au long cours quittant la terre ferme pour un départ sans retour, le spectacle des gratte-ciels rapetissant vous gâchait la surprise magnifique et toujours renouvelée du parcours de retour. Dans l’autre sens, cap au Nord, debout à la proue, face aux embruns, les mains agrippées au plat bord, le regard fixé sur l’horizon, vous pouviez vous imaginer ce que vous vouliez. Par beau temps, vous étiez, sur un fond musical bondissant de Nelson Riddle, le jeune publicitaire encore pauvre mais ambitieux rejoignant son bureau de Madison Avenue, où il commencerait par badiner un peu avec la pimpante réceptionniste avant d’être reçu par le grand patron qui, en lui remettant la clé des toilettes réservées aux cadres comme si c’était la Silver Star, lui annoncerait son accession au statut prometteur de « junior partner« . Les jours de brume, en regardant se préciser les formes grises des tours de Wall Street, vous deveniez inévitablement l’immigrant démuni,  saisi de terreur et bouleversé de bonheur devant l’immensité du continent qu’il avait espéré si longtemps, tandis qu’une musique symphonique de Leonard Bernstein couvrait le clapot des vagues sur l’étrave du bateau.
C’est ainsi qu’en cette fin de mois d’août 1962, je parcourus en rêvant quelques dizaines de milles nautiques dans l’estuaire de la rivière Hudson.

Bien des années plus tard, je revins sur ces lieux mémorables et je voulus faire partager à mon épouse et à mes enfants qui m’accompagnaient les émotions que j’avais vécues une cinquantaine d’années plus tôt. Nous partîmes donc de bonne heure vers la pointe sud de Manhattan et embarquâmes sur le Staten Ferry. C’est toujours une erreur que de tenter de faire revivre à d’autres ce que vous avez vous-même vécu, particulièrement quand ces autres sont d’une génération franchement différente. Ces deux traversées, un aller et un retour, ne firent que confirmer cette règle. Le temps était gris, venteux et humide. Malgré mes encouragements à rester sur le pont pour profiter du bon air et de la vue sur ce qui devait être encore pour quelques temps le plus grand port du monde, ma petite famille ne tarda pas à se réfugier dans la cabine inférieure. La chaleur et la musique ambiante, le bar et les distributeurs de barres chocolatées, de gommes à mâcher et de statuettes de la Liberté l’emportaient haut la main sur l’observation des cargos à l’ancre, des immenses grues portuaires, des gratte-ciels dans le lointain et de toutes les mouettes du monde. Le retour se passa dans les mêmes conditions que l’aller, à l’intérieur, serrés entre deux travailleurs New Yorkais somnolant sur des banquettes de métal. N’eussent-été le roulis, la vue de l’eau au ras des fenêtres et le bruit des vagues contre la coque, on se serait cru entre les stations Auber et La Défense. Dix minutes avant l’accostage, déçu et mécontent, je me levai pour atteindre l’extérieur. Un barrage humain m’en empêchait et je restai bloqué à quelques mètres de la sortie. Et là, me dressant sur la pointe des pieds, je vis la brume se dissiper et le skyline de Manhattan apparaître tout d’un coup. Tout en prenant cette photographie, je crus entendre la musique de Bernstein et je retrouvai mon émotion d’autrefois. America, America !
C’est cette émotion que j’ai tenté de retranscrire dans ce texte, « Les Immigrants », que vous avez peut-être lu il y a quelques semaines.

Dans la littérature française, la plus célèbre description d’une arrivée par bateau sur New York est sans conteste celle que Louis-Ferdinand Céline a donnée dans Le Voyage au bout de la nuit. Voyez et comparez :

« Pour une surprise, c’en fût une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fumes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous …

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur des fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n’en pouvait rigoler nous, qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au ras des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’un kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards. »

Céline – Le voyage au bout de la nuit – page 184 – Edition folio

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *