On m’appelait Benito (2/4)

(…) La veille au soir, sur la foi d’une météo particulièrement favorable et presque d’un commun accord, nous avions décidé de partir, sac au dos, pique-niquer du côté du col de l’Iseran, à l’autre extrémité du domaine de Val d’Isère. Cet objectif nécessitait de partir plein Est, et de monter tout d’abord au sommet de Tovière.

De l’endroit où nous débouchions sur cette esplanade enneigée, nous pouvions voir que le télésiège de Tovière tournait déjà mais à vide et après avoir dissuadé l’un d’aller prendre un petit café pour la route, l’autre d’aller faire son tiercé, et avoir persuadé le troisième que l’achat d’une nouvelle paire de gants pouvait attendre jusqu’au soir, nous parvenions au bas du télésiège, précédant d’une courte tête la foule des écoliers de ski qui venait d’être lâchée.

Neuf heures. En ce début de matinée, le flanc de montagne sur lequel grimpe notre balancelle est à l’ombre et, malgré le temps magnifique, il y fait froid. Chacun se tasse sur le siège et s’emmitoufle dans son anorak, sa capuche, ses gants. A la suite d’une série de contorsions destinées à atteindre la poche droite de ma combinaison, j’allume une cigarette. Un exploit. François annonce qu’il a oublié ses lunettes de soleil, ah non, les voilà… Jean-Louis demande si quelqu’un a pensé à emporter un tire-bouchon, parce que l’année dernière… Patrick a fermé les yeux — il doit réviser le planter de bâton — et moi, je me demande si la Daille sera déjà au soleil. Tandis que le dernier pylône approche, chacun s’agite sur le siège, remet ses gants, raffermit sa prise sur les bâtons. On finit par soulever le garde-corps. C’est le moment de poser les skis au sol, de tendre les jambes et de se redresser. À chaque fois que nous arrivons au sommet de Tovière, l’usage veut que, tous les quatre, nous glissions doucement jusqu’à l’entrée de la piste des Creux et que nous nous nous arrêtions côte à côte face à la pente pour regarder la montagne.

« Putain ! C’est beau, hein ? » C’est en général tout ce que j’arrive à dire au bout de quelques secondes de ce spectacle grandiose. Malgré l’intonation, ce n’est pas une question et personne ne s’y trompe. Le silence est la seule réponse possible. Encore quelques secondes de recueillement et puis quelqu’un dit : « Bon ! On y va ? » puis un autre : « Eh ! On s’arrête au Trifolet ? » Tout en glissant doucement vers la plus grande pente, je proteste : « On n’a pas le temps, il est déjà neuf heures et demi ! » J’amorce le premier virage quand j’entends : « M’en fous ! On s’arrête au Trifolet ! ». Après tout, il est à peine neuf heures et demi. Je crie : « On se retrouve là-bas ! » Et je les lâche. Ce que je préfère, c’est skier en groupe. Skier tout seul, c’est bien aussi, mais on ne peut pas partager ses sensations, comme quand on s’arrête à côté d’un ami, à bout de souffle, les cuisses en feu, et qu’on lui dit : « Dis-donc, c’est vachement bon ce matin ! » ou bien « T’as vu la plaque de verglas là-haut ? » C’est pourquoi, au cours de ces journées de Tignes, j’apprécie chaque moment de nos descentes en petit groupe, quand je surveille que François ne se trompe pas de piste, quand je regarde Patrick rejoindre le bord de la piste pour soulager un besoin naturel, et que Jean-Louis prend de l’avance.

Mais il y a des moments où une petite pointe de vitesse, ça fait du bien. Et justement, cette première descente de la journée sur cette piste que nous connaissons par cœur, c’est le moment.

Au début, les deux spatules, légèrement décalées, s’entrechoquent doucement. Les chaussures sont serrées l’une contre l’autre, les genoux se touchent à travers le molleton de la combinaison. Les trois premières bosses sont avalées sans que le corps ait vraiment bougé, par simple flexion des genoux. Et puis, juste derrière la prochaine bosse, à la limite de la neige profonde, le premier virage. Léger appel, le corps se tourne vers la gauche, vers la vallée, le bras gauche en pivot et le droit arrondi qui accompagne la courbe. Les deux skis sont collés l’un à l’autre ; ils appuient fort sur la neige qui cède et s’efface ; sensation de plénitude, de puissance, de perfection.

La vallée est maintenant sur la droite, et la vitesse à peine plus grande. La pente se raidit. Assez attendu, c’est maintenant ! Les genoux plient un peu plus, le corps s’abaisse, le bâton droit se plante à côté de la spatule, en même temps que les genoux se redressent un peu et que le bras gauche file en avant. Un instant, le corps est face au vide, puis la spatule droite passe devant la gauche, les chaussures s’entrechoquent et la pente est à gauche. Aussitôt, le corps s’abaisse à nouveau, un bras fait pivot, l’autre s’avance et la pente est à droite. Le rythme est pris, les virages s’enchaînent, six, sept, huit. Le plaisir monte. Les cuisses chauffent, le souffle se raccourcit. Il suffit de se redresser un peu et de prendre la piste en longue traversée pour que les muscles se calment et que le souffle revienne. Les bras sont maintenant ballants le long du corps, les jambes sont presque raides et n’amortissent plus les bosses. Les secousses sont agréables aux membres qui se détendent. La neige profonde approche. Un long et calme virage permet de l’effleurer et de retrouver le centre de la piste.

A SUIVRE 

 

6 réflexions au sujet de « On m’appelait Benito (2/4) »

  1. Ya pas de doute Benito etait bien le meilleur guide et moniteur
    Quels agreables souvenirs

  2. Confirmqtion. Benito etait. bien le meilleur guide et moniteur

  3. Confirmation. Benito etait bien le meilleur guide et moniteur.

  4. Confirmqtion Benito etait bien le meilleur comme guide et de mo niteur
    Adieu tous ces merveilleux sejour a Tignes

  5. C est vrai que pendant tous ces sejours a Tignes il eiait nécessaire d a voir un be nito pour surveiller les deux énergumènes que sont Patrick’s et François
    Indisiplines et surtout râleurs Adieu le bon vieux temps ‘

  6. Y a pas de doutes, ce Benito là sait skier, en tout cas il sait en d’écrire les techniques, les sensations et la majesté de l’environnement. Je lui aurais quand même conseiller de ne pas se lancer si vite dans la descente sans un petit exercice d’échauffement des muscles ce qui lui aurait éviter les « cuisses en feu ». Je plaisante! Pour les skieurs comme pour les navigateurs, il n’est certainement pas facile de faire partager par écrit les sensations éprouvées, physiques et émotionnelles, qui sont étroitement corrélées au cadre naturel dans lequel elles se manifestent. La montagne ou la mer, le silence ou le tumulte, une bosse ou une vague à négocier, la maîtrise des skis ou des voiles, autant de choses difficiles reproduire et à styliser sur papier (aujourd’hui sur écran numérique!) pour interpeller l’imagination du lecteur. Ici, Benito a réussi, et je ne parle même pas de souvenirs!

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