On m’appelait Benito (1/4)

Il y a bien longtemps, quand finissait le mois de Janvier, nous allions, François, Patrick, Jean-Louis et moi, passer quelques jours dans notre appartement de Tignes. En fait, il appartenait à François mais c’était « notre appartement ».

La plupart du temps, nous partions en train. Pendant le voyage aller, nous jouions presque continuellement au Rami ou au « truc qui monte et qui descend », ce jeu de cartes dont jamais je n’ai pu me rappeler le nom. Une fois à Bourg-Saint-Maurice, nous prenions un taxi. Pendant la montée, comme des enfants excités, nous commentions avec inquiétude la faible quantité ou le gris de la neige du bord de la route, spéculant sur ce qu’elle pourrait être en haut.  Et puis, une demi-heure plus tard, passé le barrage sur l’Isère, passés les derniers tunnels, le soleil éclatait dans un virage bordé de belles congères arrondies. Dix minutes après, essoufflés par les bagages et l’altitude, nous ouvrions la porte de « notre » appartement. L’affectation des couchages avait été discutée abondamment pendant le voyage, mais elle recommençait inévitablement au moment de poser les valises. Un peu plus tard, alors que le soleil passait derrière la Grande Casse, nous nous rendions chez Duduche. Duduche tenait sur deux étages une belle boutique d’articles de sport et de location de matériel de ski. Dès notre entrée dans son magasin, nous commencions à plaisanter avec lui, qui nous le rendait bien, tentant ainsi d’affirmer une amitié qui nous vaudrait peut-être une réduction sur les prix de location, ce qu’il ne nous accordait jamais. Puis, nous allions diner à la pizzeria d’en bas et, à dix heures, nous étions couchés.

Mon rôle à temps partiel ne commençait vraiment que le lendemain matin et il durait jusqu’à la fin du séjour : de neuf heures du matin jusqu’à quatre et demie de l’après-midi, j’étais Benito. À dix-sept heures, je rentrais dans le rang.

Pour bien comprendre la suite de cette histoire, il est nécessaire de faire un retour en arrière. Vers l’âge de cinq ou six, l’enfant de la guerre que j’étais avait les poumons fragiles. Plusieurs années de suite, on m’avait donc envoyé « à la montagne » dans ce qu’on appelait à l’époque un « home d’enfants ». Contre ma volonté, j’avais fini par apprendre les rudiments du ski sur les pentes civilisées du Mont d’Arbois.  Quelques années plus tard, à seize ans, une nouvelle convalescence m’avait fait passer, cette fois-là avec enthousiasme, presque deux mois d’affilée à Courchevel où j’avais pu considérablement améliorer les bases acquises à Megève. Voilà pourquoi j’étais meilleur skieur que mes trois amis, qui n’avaient pas eu la chance de jouir d’une mauvaise santé.

Cette supériorité technique me donnait des droits et des devoirs : principalement le droit de décider des itinéraires à parcourir et de l’horaire de ces parcours et le devoir de ramener la bande à bon port avant le crépuscule, et sans trop de dommage ni trop de fatigue si possible.

Bien sûr, il fallait tenir compte avec subtilité de la sensibilité des uns et des autres, en particulier s’efforcer de ne donner ni avis ni conseils sur la manière de skier de chacun. Il fallait aussi faire régner une démocratie apparente dans le choix des parcours en suggérant sans imposer de manière trop flagrante.

Je pense que j’y arrivais assez bien, car mes amis m’appelaient Benito. Ça leur arrive d’ailleurs encore aujourd’hui, alors que nous avons cessé de skier depuis des années. Je me suis longtemps demandé d’où me venait ce surnom. Certainement pas du dictateur bien connu avec lequel je n’ai bien entendu aucune ressemblance. J’ai fini par réaliser que ce prénom signifiait Béni en italien. M’appeler Benito devait être pour mes amis une manière de me remercier d’assumer ce rôle délicat.

J’ai encore un souvenir très précis de ces départs matinaux de notre appartement de Tignes.

Huit heures quarante-cinq. Après un petit déjeuner en caleçon et chemise, après avoir lutté pour l’occupation de la douche et des toilettes, récupéré nos chaussures glacées sur le balcon, descendu maladroitement et bruyamment les quelques marches verglacées qui nous menaient jusqu’au bord de la piste, nous jetions nos skis à plat dans la neige et nous chaussions sous le soleil naissant. Nous n’avions que quelques centaines de mètres à descendre, skis engagés dans les profondes traces creusées dans un chemin pentu et verglacé, pour nous retrouver sur le plat d’où partaient quelques télésièges. C’est là que se retrouvaient les groupes et les écoles de ski.

La veille au soir, sur la foi d’une météo particulièrement favorable et presque d’un commun accord, nous avions décidé de partir, sac au dos, pique-niquer vers le col de l’Iseran, à l’autre extrémité du domaine de Val d’Isère. Cet objectif nécessitait de partir plein Est, et de monter tout d’abord au sommet de Tovière.

A SUIVRE

4 réflexions au sujet de « On m’appelait Benito (1/4) »

  1. T’as pas tort mon vieux François dans le choix de tes mots. Avec Benito, nous étions les esclaves consentant d’un pouvoir ski-zophrène tyrannique! Merveilleux souvenirs, ah ça oui!

  2. Je crois bien que C est Jean Louis qui avait trouvé ce surnom pour notre ami tyrannique
    Que des merveulleux souvenirs de cette époque
    On attend ‘la suite avec impartience

  3. J’ai bien connu un Benito autrefois. Benito! c’est un nom qu’on oublie pas. Serait-le même, et ce serait une sacrée coïncidence, ou bien serait-ce un autre? Celui que j’ai connu était un sacré pistolet.

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