De La Flèche au Mans (3/3)

De La Flèche au Mans (3/3)

Le train a démarré. Nous en avons bien pour une demi-heure. Qui de nous deux va parler le premier ? Il ne faut pas laisser la gêne s’installer, sinon ça va être très pénible. Il faut dire quelque chose, maintenant, tout de suite.

—Vous allez au Mans ?

C’est moi qui ai fait le premier pas. La question est stupide, bien sûr. Enfin… ni plus ni moins que son « Vous prenez le train ? » de tout à l’heure.

—Oui.

<< Oui ! Bon sang, c’est tout ce qu’il trouve à dire ! Oui ! C’est à peine croyable, c’est moi qui fais les frais, et c’est lui qui se permet d’être laconique ! Manquerait plus qu’il se fiche de moi ! Non mais sans blague ! Mon bouquin… >>

D’un air calme, je fais glisser la fermeture Éclair de mon sac.

—J’habite au Mans, mais je travaille ici, à La Flèche, reprend-il comme s’il m’avait entendu penser.

—Ah bon ? Et qu’est-ce que vous faites comme métier ? dis-je en reposant mes mains sur mon sac.

—Je suis professeur de Physique au lycée de La Flèche… Physique et Informatique…

—Ah, mais c’est bien, ça…

<< Qu’est-ce qui me prend de dire des trucs comme ça ? Je ne l’ai surement pas fait exprès, mais on aurait dit que je parlais à un enfant de six ans qui viendrait de m’apprendre qu’il sait nager. >>

Il n’a pas relevé la condescendance de ma réponse. Ou il ne l’a pas saisie. Il poursuit :

—Oh, c’est un petit lycée, mais j’aime bien. On se sent presque en famille… Avant, j’étais à Grenoble. Alors là, c’était complètement…

Ça y est, la discussion est lancée. Les vannes sont ouvertes et il parle. Un « Ah bon ?  » interrogatif ou un « Mais, est-ce que… » intéressé de temps en temps suffisent à le relancer. Il parle. Il est prof en seconde et première, les élèves aiment bien l’informatique, mais en Physique il n’y a que le concret qui les retienne un peu ; les applications, les expériences, ça va, mais la théorie ça ne passe pas, mais alors, pas du tout. C’est un peu ennuyeux, mais qu’est-ce qu’on y peut ?

J’attends une ouverture, une avance plus franche de sa part, enfin quelque chose qui mettrait un peu plus de sel dans cette rencontre, mais il poursuit sur le même registre : oui, La Flèche, c’est une jolie petite ville, mais il préfère habiter au Mans. Après Grenoble, vous comprenez…

Le train ralentit, cahote un peu, les premiers hangars apparaissent.

—Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? me demande-t-il, comme par acquit de conscience.

Ah ! Peut-être que la voilà, l’ouverture…

—Moi ? J’écris.

—Ah…

—Des souvenirs, des petites histoires, des rencontres…

—Ah…

—… comme celle-ci, par exemple, dis-je en le regardant du coin de l’œil, d’un air de ne pas avoir l’air, un air entendu, quoi.

<< Bon sang, j’aurais tout fait dans cette histoire ! >>

—Ah… Et vous pensez que je suis homosexuel, n’est-ce pas, me dit-il doucement.

—Eh bien…

<< C’est un comble, c’est moi qui suis gêné maintenant. Je voulais faire le malin — « Ah, mais c’est bien, ça… » m’amuser un peu de son embarras, peut-être en tirer une histoire ironique, une histoire où j’aurais le beau rôle, le mec intelligent, drôle, sarcastique, mais quand même tolérant, généreux même — « allez en paix, mon brave, vous avez ma bénédiction, je connais les hommes, vous savez… » — et voilà que c’est lui qui me rentre dedans avec son « vous pensez que je suis homosexuel » ! >>

—Vous pouvez me le dire, vous savez. Vous pensez que je suis gay.  insiste-t-il.

—Eh bien, je ne sais pas…peut-être…

—Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

Les voyageurs commencent à s’agiter dans l’allée centrale. Ils titubent quand le train s’arrête définitivement en plusieurs petits bonds.

—Enfin, souvenez-vous. Vous m’avez clairement fait des avances, plusieurs fois, sur le banc, dans la gare, vous m’avez suivi, vous avez tout fait pour vous installer à côté de moi. Alors moi, forcément, j’ai cru…

—Forcément, vous avez cru que j’étais homosexuel.

—Ben… oui.

—Et vous n’avez pas réalisé que c’est vous qui m’avez souri en premier. Un sourire très doux et très affectueux, je dois dire. Si c’était pas de la drague, ça…

—Moi, je vous ai souri ? Quand ça ?

—Quand vous étiez à côté du jeune type assis par terre, là. Vous vous souvenez ?

Les gens passent devant nous et nous regardent. Ils doivent se demander pourquoi nous sommes toujours assis là à discuter.

—Mais c’est au chien que je souriais !

—C’est cela, oui. Au chien…

—Mais je vous assure…

—Tu parles. Allez, j’ai bien vu que c’était à moi que vous souriIez. Je trouvais votre racolage en public un peu gênant, mais, bon, je n’avais rien d’autre à faire … alors j’ai décidé de venir m’asseoir à côté de vous sur le petit banc… pour voir.

—Mais enfin, je ne suis pas du tout…

—Alors, je m’assieds, et vous, vous restez muet et vous vous obstinez à me montrer la couverture de votre bouquin, là ! Au début je ne comprenais pas, et puis d’un seul coup, ça m’est revenu : Bret Easton Ellis, bien sûr, il est gay. Vous vouliez me faire comprendre que vous l’étiez aussi. Un peu subtil comme moyen, mais on a beau être prof d’informatique dans un petit lycée de province, on n’est pas idiot pour autant, vous savez.

—Mais je n’ai jamais dit …

—Et alors, dans le wagon, quand vous m’avez demandé de m’installer à côté de vous, alors là, je n’ai plus eu aucun doute.

—Mais puisque….

—Et puis après, plus rien. Vous me faites juste raconter ma vie. C’est tout. Pas une avance, pas même un début d’ouverture… rien. Vous êtes bizarre quand même.

Il n’y a plus que nous dans le wagon. Je fais mine de me lever, mais il ne bouge pas.

—Nous sommes arrivés maintenant. Il faut…

—Bon, écoutez-moi ! Je n’ai rien contre les homosexuels, rien, absolument rien. Mais puisque vous allez probablement écrire quelque chose sur notre rencontre, ça m’ennuierait que vous écriviez que je suis gay.

—Mais, il n’est pas dans …

—Non, parce que, vous n’avez pas idée de ce que c’est que d’être prof, vous. Moi, je ne sais pas dans quoi vous écrivez, ni qui, ni combien de personnes vous lisent, mais imaginez qu’un de mes élèves tombe sur votre article… J’en aurais pour jusqu’à mon prochain changement d’affectation à trainer votre étiquette, moi. Même si elle est fausse ! C’est qu’ils ne vous font pas de cadeau, les gamins de quinze ans. Alors, je voudrais vous dire : écrivez ce que vous voulez, mais changez les noms s’il vous plait, les noms de villes surtout. D’accord ?

—Mais cette situation est…Oh, et puis la barbe, à la fin ! D’accord, d’accord. Je changerai les noms. Tenez, Dole et Dijon, ça ira ?

—Parfait, merci. Pour me faire pardonner ma petite blague et pour vous prouver que je n’ai rien contre les homosexuels, laissez-moi vous inviter à déjeuner. Il y a un petit bistrot très sympa juste en face de la gare…Justement, il est tenu par des amis à moi, deux …

—Je vous remercie, mais je ne voudrais pas rater mon TGV pour Paris. Désolé. Au revoir, Monsieur.

<< Incroyable ! Je sais parfaitement qu’il n’y aura pas de train pour Paris avant deux heures ; un type m’invite à déjeuner ; je n’ai rien d’autre à faire dans cette ville que je ne connais pas ; je suis tout le temps à la recherche de matière pour écrire et je refuse son invitation ! C’est tout moi, ça ! Faut dire que je ne supporte pas les gens plus malins que moi. >>

FIN

 

Une réflexion au sujet de « De La Flèche au Mans (3/3) »

  1. J’ai lu les trois épisodes avec plaisir et intérêt parce que l’histoire est bien amenée et bien écrite. Il me semble qu’un psychiatre y trouverait un phénomène typique de projection. Dire en même temps qu’on a rien contre les homosexuels et qu’on ne supporte pas les gens plus malins que soi dénote une sorte d’incohérence dans le rapport aux autres à explorer par le psy. Allez! Allongez-vous sur le divan s’il vous plait, je vous écoute.

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