Au Bar des Syndromes – Troisième scène

—…

— Pourtant, celui que vous observez, il mourra un jour.

— C’est très vraisemblable.

— Que deviendrez-vous alors ? Vous mourrez en même temps ?

— Je viens de vous le dire : je n’ai pas d’existence matérielle. Je suis une sorte de concept, d’idée. Je ne peux pas mourir.

— Pourtant, là, si je vous enfonce ce couteau dans le cœur, là, tout de suite, vous allez mourir, non ?

— Ce n’est pas moi qui mourrai, c’est l’autre, celui que j’observe. Je vous l’ai dit : moi, je ne peux pas mourir.

— Mourir peut-être pas, mais disparaitre, comme ça, poufff !, comme une idée, comme une pensée ? 

SCENE III

— Je n’y avais jamais pensé. Mais, non. Je crois plutôt que si celui que vous appelez moi venait à mourir, je m’intéresserais aussitôt à quelqu’un d’autre.

— Une métempsycose en quelque sorte ? Attention, ça pourrait vous amener à devenir le voyeur d’un chat, ou mieux, celui d’un cafard. Pas marrant, ça, d’observer un cafard pour le restant de ses jours ! Remarquez, ce qui est bien, c’est qu’un cafard, ça ne vit pas très longtemps.

— Ne plaisantez donc pas tout le temps. Ce n’est pas à la métempsycose que je crois, pas à celle des bouddhistes en tout cas. Se retrouver avec son âme dans le corps d’un insecte ou dans la tige d’une plante, c’est tout à fait ridicule.

— Tandis que s’observer soi-même…

— Vous vous moquez encore de moi ! Mais je vous comprends, vous et votre scepticisme. Moi-même, tout en vous racontant tout ça, ou plutôt tout en m’observant vous raconter tout ça, je vois bien que ce n’est pas rationnel, pas logique, et donc quasiment impossible à expliquer. Il faudrait que j’y réfléchisse davantage.

— Ce sur quoi je vous engage surtout à réfléchir, c’est que celui que vous observez, c’est certainement vous, ça ne peut être que vous.  C’est vous qui vivez en réalité ce qu’il vit et que vous croyez observer. C’est vous qui pensez, vous qui agissez, mais pour je ne sais quelle raison, vous avez établi une distance entre le vous qui observe et le vous qui agit. Réfléchissez un peu : ici, en dehors du barman et du vieux bonhomme qui boit tout seul au comptoir, il n’y a que vous et moi.  Et moi, si j’accepte un instant ce que vous me dites, je parle, je ne peux parler qu’au vous qui agit, puisque le vous qui observe n’intervient jamais. D’accord ?

— D’accord.

— D’accord. Et ce vous-ci qui agit serait en train de me parler de ce vous-là qui observe, avec les sentiments et les mots du vous-observateur mis dans la bouche du vous-acteur ?

— Oh, là, là ! C’est compliqué !

— Pas plus que votre histoire, avec vos « ce n’est pas moi qui vis ma vie », « je ne suis qu’un concept » et gna-gna-gna et gna-gna-gna !

— Ce n’est pas la peine de vous énerver.

— Je ne m’énerve pas, j’explique ! Et ce n’est pas facile. Je reprends : selon vous, ici, il y a deux vous : celui auquel je parle et qui me répond, le vous-acteur, et celui qui observe tout ça, le vous-voyeur. L’acteur, il est là, devant moi, il boit son whisky douze ans d’âge, je peux lui toucher le bras, je n’ai aucun doute sur sa présence ni sur sa réalité. Et puis il y a le voyeur. Ah ! Le voyeur ! Et d’abord, d’où nous observe-t-il, celui-là ? Du haut du ciel, comme un ange ? Vous ne pouvez pas penser que vous êtes un ange, quand même ! Et d’ailleurs, si vous l’étiez, je le saurais. Ou alors depuis derrière le bar ? Vous, le voyeur, vous seriez le barman ? Entre nous, si vous l’êtes, dites-le tout de suite, parce que je reprendrais bien un autre Macallan.

— Vous vous moquez encore. Ce n’est pas bien.

— Vous avez raison ; je vous prie de m’excuser, mais avouez que c’est tentant. Je continue. Donc si le vous-voyeur n’est ni un ange, ni le barman, qui est-il ? Où est-il ? Dans le bar, mais invisible ? Dans l’éther, n’importe où ? Mais surtout, où qu’il soit, comment fait-il pour que le vous-acteur accepte de discuter et même mieux, de soutenir devant un tiers le concept du vous-voyeur ? C’est impossible, il faudrait pour cela que l’acteur ait le même problème avec la réalité que le voyeur et qu’en plus les deux puissent communiquer l’un avec l’autre. Ça reviendrait à ce que l’acteur soit non seulement conscient de vivre, ce qui est parfaitement normal, mais aussi d’être observé continuellement par quelqu’un qui ne fait que ça de la journée. Vous ne voyez pas que c’est complètement dingue ?

— Vous pensez que je suis fou ?

— Non, pas fou ; les mots qui me viennent seraient plutôt troublé, perturbé…

— Cinglé, quoi !

— Mais non, je vous assure…

— Je vais vous dire : je ne suis pas cinglé. Tout ce que je vous ai raconté sur ce que j’éprouve est vrai. Cette sensation d’être en dehors de moi, d’observer ma vie de l’extérieur, je ressens tout ça. Mais en même temps, je sais que ce ne sont que des sensations, que ce n’est pas réel.

— Pas réel ? Mais alors, ma brillante démonstration… tout ce que je viens de vous dire…Vous m’avez fait marcher ?

—Pas vraiment, mais…

—Eh bien, c’est agréable !

Ne vous fâchez pas. Ce que je voulais vous dire, c’est que par moments, il m’arrive de douter et de penser que tout ça n’est qu’une expérience subjective, des sensations, un pur effet de la pensée qui tourne sur elle-même. J’en arrive même à penser que je me raconte des bobards…

—Ah ! Enfin ! Des bobards ! Voilà que vous devenez raisonnable.

—…mais dans le même temps, ou disons immédiatement après, je me dis que ce n’est pas moi qui pense cela mais celui que j’observe. Vous voyez l’abîme ? Je pense qu’il pense que je pense qu’il pense… Et puis, je retombe dans le scepticisme précédent, et ainsi de suite… C’est très inconfortable, vous savez !

Effectivement, ça doit être pénible. Je suis vraiment désolé pour vous, sincèrement, et je vous présente mes excuses.

—Pourquoi ? Vous n’y êtes pour rien !

—Ne croyez pas cela. Non, on ne m’avait rien dit, j’ignorais tout ça.  Je suis vraiment navré. Mais je vais tout arranger. C’est l’affaire d’un instant. Laissez-moi passer quelques coups de fil…

Fin de la troisième scène
Entracte
La suite, après demain

 

De Santiago du Chili :
Monsieur Alvarez, Président du Conseil Régional de l’Ordre des Pharmaciens de Santiago du Chili et pharmacien lui-même au 1986 avenida Pedro-di-Validvia a exclu Messieurs Rodriguez et Rodriguez de l’Ordre des Pharmaciens. Pour protester contre cet acte d’autorité, l’ensemble de ses confrères a décidé d’une grève générale. En conséquence, il n’y aura pas de pharmacie de garde dimanche prochain.

Bientôt publié

3 Oct,  La vie secrète des bananes (2/3)
4 Oct,  Au Bar des Syndromes – Quatrième scène
5 Oct,  La vie secrète des bananes (3/3)
6 Oct, Un jour parfait

2 réflexions au sujet de « Au Bar des Syndromes – Troisième scène »

  1. Je ne partage pour autant pas les philosophies de l’altruisme forcené dans l’exacte mesure où celui que devrait viser mon sens de l’altruisme voudrait du mal à celui que je suis par hasard.

  2. Si le hasard, ou la nécessité du monde, eût fait que je naquisse dans une banlieue de Tombouctou, que ma langue maternelle eût été le Peul ou assimilé, que je fusse allé à l’école de la brousse au lieu de fréquenter un collège puis un lycée, que j’eusse été mortellement sensible à une maladie de l’occident, que… -on peut multiplier les variables à l’infini – dans tous ces cas improbables, il n’en reste pas moins que je serais quelqu’un, en l’occurrence MOI. Moi, au lieu de moi.
    Mes actions et réactions ne seraient pas du tout les mêmes. L’autre moi ne se conduirait pas comme moi et cependant je me conduis ainsi que je dois me conduire sans en être le moins du monde responsable. Pas responsable mais affecté, à mon corps défendant. Je sais ce qu’il importe que je fasse sans savoir ce qu’il importerait que je fisse si j’étais l’autre moi.
    Il convient donc, en toute logique, que j’agisse, en admettant que j’eusse agi différemment si le hasard, ou la nécessité du monde m’eût fait naître dans une banlieue de Tombouctou, ce qui reste vrai de n’importe quels autres lieu et circonstances. On ne peut nier que je sois moi, ici et maintenant, mais je n’y suis pour à peu près rien. Ce moi n’est moi que par inadvertance, oserai-je dire. Je suis donc en droit d’expliquer que celui que je contemple agir, n’est qu’un hasard en même temps qu’une nécessité. Je n’agis que par le fruit de ce hasard nécessaire, c’est ce hasard nécessaire qui m’agit donc. Je suis bel et bien « AGI » par les circonstances de mon moi, plutôt qu’agissant de mon propre moi.
    Bon en deux mots, ce raisonnement est non seulement légitime, mais il repose sur des faits : je ne suis pas né dans une banlieue de Tombouctou.

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