Sur le boulevard Arago – Post it n°26

Il fait bon dans le sous-bois du Boulevard Arago et ce n’est que par endroits que le soleil parvient à traverser le nuage de feuilles que les marronniers déroulent jusqu’à la clairière de la place Denfert-Rochereau. Le rempart de la maison d’arrêt et le mur des Sœurs de Saint Joseph encadrent la chaussée déserte qui monte silencieusement entre deux trottoirs ombragés vers le point de fuite où veille encore le grand lion de Belfort.
En cette fin de matinée de printemps, pas un souffle de vent ne fait bruisser les branches, pas une auto ne ronronne, pas une moto ne rugit, pas un vieillard ne tousse, pas un enfant ne crie. Les avions sont trop haut pour exister et les cloches ne sonneront pas avant midi. Même les stupides pigeons se sont tus. Nous non plus, nous ne disons rien. On entend juste le bruit de nos pas. C’est dimanche. Passé la rue de la Santé, un frais gargouillis nous accompagne quelques mètres et puis se tait  — la chasse d’eau de la dernière Vespasienne de Paris — puis c’est à nouveau le silence.

Maintenant, une voix monte et détonne sur le silence. Une silhouette apparait et se détache d’un tronc. C’est celle d’un homme. Il est encore loin. Debout sur le bord du trottoir, il fait face au mur hérissé de la prison. Il parle haut et fort, haché, par petits groupes de mots brefs. « … quoi ? …non, il est pas venu … je sais pas … mardi … » Un moment, on croit qu’il soliloque, un fou, un ivrogne. Mais bientôt, on remarque le téléphone qu’il tient devant lui et on entend une autre voix, plus sourde, plus confuse, venue d’en haut, de l’autre côté du mur : « … le russe … pourquoi … et l’autre … non, lundi trois heures. »
Quand nous passons à la hauteur de la silhouette au téléphone, elle parle doucement, penchée sur l’appareil. Puis, tout en continuant sa conversation, elle lève les yeux et nous jette un regard sombre. Nous nous intéressons à nos chaussures.
À présent, la silhouette est derrière nous, mais nous entendons encore : « ... rien, des caves … OK pour lundi, trois heures, mais faudra… » et la suite se perd dans la distance.

Nous nous hâtons vers la sécurité de la clairière.

2 réflexions au sujet de « Sur le boulevard Arago – Post it n°26 »

  1. Le Boulevard Arago est tout à fait remarquable, c’est vrai, par sa fraicheur l’été et bien sûr par le présence imposante de la prison de la Santé qui crée un contraste dont on ne peut se détacher quand on remonte le boulevard à pied. Dans ma jeunesse je l’ai emprunté des centaines de fois, voire plus, dans un sens et dans l’autre, pour aller à l’école et en revenir. A l’aller, d’abord la rue de la Santé en passant devant l’unique porte d’entrée et de sortie de la prison, maintes et maintes fois vue dans des films, avec en face le bistro qui porte le nom « A la bonne santé », puis le Boulevard Arago dont on pouvait apercevoir du côté opposé au mur de la prison les fenêtres des cellules avec leurs barreaux épais, derrière lesquels on pouvait parfois voir une figure et des mains, et puis enfin après un virage à droite la rue Saint Jacques. Je ne savais pas que la vespasienne qui était fréquentée surtout par les chauffeurs de taxi, existe toujours. La dernière fois que je l’ai vue elle était recouverte d’affiches et de tags, une oeuvre d’art quoi! Le Boulevard Arago et son sinistre mur en bordure, surtout l’hiver quand les marronniers ont perdus leurs feuilles, a été chanté au moins deux fois: par Mireille Darc (Côté soleil Boulevard Arago) et par Yves Duteil (Le mur de la prison d’en face) avec cette rime « J’entends tous les ragots ». J’en entendais aussi quand j’allais à l’école, les portables n’existaient pas encore.

  2. Ca fait toujours plaisir de s’entendre traiter de caves, même sous les ombrages du boulevard Arago. Mais où donc faut-il aller s’enterrer pour vivre sereinement et éviter les anicroches …!

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