Ma vie de mioche – Critique aisée n°159

Critique aisée n°159

Ma vie de mioche
Laurent Moussard – 2019
Éditions Encre Rouge – 410 pages – 20 €

Laurent Moussard et moi nous sommes rencontrés il y a un peu plus de cinq ans, tout d’abord dans le monde, le petit monde du Monde de l’Écriture. Le Monde de l’Écriture, c’est un forum et, comme son nom l’indique, un forum d’écriture. On y vient déposer ses écrits, cherchant sans doute reconnaissance ou conseils, et commenter ceux des autres, espérant sincèrement aider ou simplement faire le malin. Les textes que l’on trouve dans ce Monde-là sont divers et variés, expression toute faite qu’on utilise quand on veut signifier qu’il y a de tout, du rien, du banal, du quelconque, de l’insupportable, du prétentieux, de l’illisible, et aussi de l’intéressant, du drôle, du surprenant, du bon, et parfois du très bon.

C’est dans ces dernières catégories que j’ai rencontré les textes courts de Laurent Moussard, dit Kokox. Je lui ai fait part de mon enthousiasme. En retour, ou peut-être avant moi, je ne sais plus, il m’a fait part de son opinion sur les miens. Dans ses textes, j’appréciais la richesse et la force du vocabulaire et j’admirais son imagination. Dans les miens, il aimait la simplicité et une sorte d’humanisme. Je lui reprochais quelques mots trop rares ou quelques excès dans la truculence. Il regrettait mes charentaises, mon tempo d’ingénieur-écrivain et m’enjoignais de lâcher le mustang. C’était un fleuve tranquille de commentaires bienveillants, constructifs et sincères.

Sur cette lancée, quelques mois plus tard, nous nous sommes rencontrés, deux fois. La première, c’était sur son terrain, un bistrot de la rue Oberkampf et la deuxième, un an plus tard, sur le mien, un café de la rue de Médicis. Je ne dirai pas ici ce que furent nos échanges, brefs, deux ou trois demis chacun, mais étonnamment intimes pour deux types qui ne se connaissaient pas.

Ensuite, il a moins fréquenté le Monde. Il ne publiait presque plus. Il ne commentait pas davantage ; voyages, lassitude, peut-être ; autre chose à faire probablement. De mon côté, j’étais dans une période où, bien que publiant régulièrement de nouveaux textes, je ne commentais plus du tout ; pourtant, rien d’autre à faire ; mais lassitude certainement, déception probablement. Ce n’est pas comme ça qu’on entretient une relation. Ou alors ça s’effiloche. À nos âges, on en a vu d’autres. On se fait une raison. Et puis voilà qu’un beau matin, il me balance son Mioche en plein dans la boite. « Prends ça dans les gencives, mon gars, et dis-moi ce que ça te fait !« 

Au fond, je savais bien qu’il préparait quelque-chose, un coup. Un coup, d’accord, je veux bien ! Mais quatre cents pages ! Un vrai livre, édité, publié, en vente ! (J’ai aussitôt vérifié sur Google, vous pensez !) Le salaud ! Et il me somme de dire ce que j’en pense. Alors il a bien fallu que je le lise. Alors, voilà : Ma vie de Mioche, par Laurent Moussard.

La même année que Barack Obama, Nicolas Dupont-Aignan, Mylène Farmer et Gérard Grougnard, un enfant nait et raconte :  » Au commencement, il n’y avait rien. Que dalle. Pas une glace à la vanille. Pas un orgue de Barbarie. Pas de cheval à bascule. Pas de Petit Poucet. Ni matin ni soir. Les forêts, les océans, les squares étaient vides, et les déserts déserts. » Succédant au titre explicite et à la naïve dédicace, cet incipit donne le ton. On va assister à une enfance, vue par un œil de gosse, racontée avec des pensées de nouveau-né, puis des mots d’enfant, assemblés par l’écrivain qu’il est devenu.

Mon rôle ici, enfin, celui que je m’attribue, n’est pas de vous raconter l’histoire de ce gamin. Lolo, car c’est comme cela qu’on l’appelle, le fera très bien lui-même. Mon rôle c’est sans doute de vous dire ce que j’ai ressenti, moi, à la lecture du récit de ses premières années, de ses aventures, car c’est bien de cela qu’il s’agit, des aventures. Ce que j’ai ressenti ? Eh bien voilà : j’étais dans un fauteuil de cinéma.

Le film est en noir et blanc. Il pourrait être de Jacques Becker. On y voit beaucoup les toits de Paris, quelques fois la campagne, les bords de la Marne peut-être, mais surtout les toits et les rues de Paris. Parce que Lolo est Parisien, moralement, physiquement, totalement, parisien d’esprit, de cœur, du cœur de Paris, enfin… de l’un de ses cœurs (c’est un natif des Gobelins, autre cœur, qui écrit cette critique), le Marais. Attention, le Marais d’avant, pas celui des bistrots décontractés-branchés et des boutiques de fringues du même nom. Donc le Marais, avec ses immeubles ventrus, ses façades décrépies, lézardées, ses cours humides et ses escaliers sombres, sa population de juifs rescapés des rafles, d’artisans, de concierges, de cinglés.

D’abord, il y a Yvonne. Elle, c’est la mère. Ce pourrait être Arletty, mais pas celle d’Hôtel du Nord, trop ordinaire, ni celle des Enfants du Paradis, trop aguicheuse. Non, ce serait un mélange d’Arletty pour la gouaille, la beauté et l’amour et d’Annie Girardot pour la volonté, la force et l’amour.

Ensuite, il y a René, le père, une sorte de colosse-acrobate, perpétuel éléphant dans un magasin de porcelaines, passionné, brutal, intolérant, révolté, gentil, aimant, amoureux. Tout au long du film, c’est Raf Vallone que j’ai vu.

Et puis, il y a Lolo, le mioche, la voix off. Mais Lolo, on ne le voit jamais, on saura juste qu’il est très beau, mais ça, c’est lui qui le raconte. On ne le voit jamais, Lolo, parce que le film est entièrement tourné en caméra subjective. Alors, à moins qu’il ne passe devant un miroir — mais les miroirs, ce n’est pas son genre — impossible de le voir. A l’entendre, on pourrait croire parfois que c’est P’tit Gibus, le fils cadet de Louis Pergaud et d’Yves Robert ; mais finalement non, pas P’tit Gibus : trop campagnard. A d’autres moments, ce serait le Petit Nicolas, fils unique de Sempé et de Goscinny ; mais là non plus : pas le Petit Nicolas : trop gentil, trop bien élevé. Alors ce sera Lolo.

Autour de Lolo, il y a des tas d’autres gens et d’autres choses qui font sa vie et son quartier : Tata Momo (Paulette Dubost, pour sa vivacité et sa gaité), Madame Kapeck (Régine, sans doute) et quelques autres seconds rôles qui pour le moment ne vous disent rien, mais qui compteront pour le mioche.

Le film a été peu tourné en extérieur : un peu de Charenton-le-Pont pour la triste banlieue et les grands parents, un peu d’Eure-et-Loir pour la campagne et ses cruelles peuplades, un peu du Tréport pour le suspense. Mais si on ne franchit que rarement les Maréchaux, ce n’est pas pour une question de budget, c’est le sujet qui veut ça. Pour l’essentiel, et c’est l’essentiel, on reviendra toujours rue Ferdinand Duval ou rue de Turenne, c’est-à-dire à Paris.

Si le ton du récit est soutenu du début jusqu’à la fin, si l’action jamais ne se relâche, si pas un instant on ne s’ennuie, si les dialogues sont remplis d’humour, les clichés renversés et les images surprenantes, si les réflexions sont touchantes et les sentiments profonds, n’allez pas croire que le scénario ne soit que celui d’une comédie rose. Je vous l’ai dit, le mioche, ce n’est pas le Petit Nicolas. Lolo a existé, il existe encore, on le sent bien et, on le verra, il a rencontré quelques misères et quelques drames. Mais, c’est la vie, une vie de mioche.

Voilà. Je suis sorti du film content, empli de bienveillance envers ce petit garçon. J’espère qu’il grandira sans trop changer.

*

P.S. — Que ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas versés dans le cinéma de papa veuillent bien excuser les références que j’ai prises en matière de réalisateur et de comédiens. Leur ancienneté ne leur permettra peut-être pas de visualiser comme je l’ai fait les héros de cette histoire. Becker, Arletty, Vallone, Dubost, ça ne parle pas forcément à tout le monde. Que ceux-là aillent faire un tour sur Wikipedia ou, mieux, qu’ils trouvent un ancien qui leur expliquera l’humanisme de Becker, l’éclat d’Arletty, la force de Vallone, la malice de Dubost et, aussi, la beauté du noir et blanc.

Bientôt publié

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  • 18 Mai, 7 h 47 min  Re-Bonjour, Philippines !

2 réflexions au sujet de « Ma vie de mioche – Critique aisée n°159 »

  1. Le petit Lolo me fait penser au petit Momo « en tant qu’arabe » de « La vie devant soi » de Romain Gary. Ou Emile Ajar. Et qui obtint un second prix Goncourt pour le même auteur. Du jamais vu.

  2. J’ai lu du Kokox à l’époque où il se fit plus rare et je le remarquai également pour toutes les qualités que tu lui attribues. Je TE remarquai également, la preuve, je suis là.
    Quant au lieu de la rencontre, je fus vite dégoûté des sous-plumitifs qui prétendaient y écrire et de l’ambiance générale qui consistait surtout à ne pas proférer le moindre politiquement incorrect.
    C’est pourquoi sans avoir lu l’ouvrage lui-même, j’adhère de confiance à ta critique aisée.
    Une sous-observation sur ton texte : une façade peut être « décrépie » si elle perd son crépi. Mais elle est « décrépite » si elle tombe en décrépitude.

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